retour du désert (au sexe des nuages)
28 avril 2012



Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’oeil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.
A. Rimb.

Retour — sur les trottoirs de Paris, les journaux balayés par des vents plus froids encore que cette pluie glacée qui tombe par milliers, chaque seconde jusqu’à la dernière du jour, et jusqu’au matin suivant et jusqu’à la nuit d’après : et sur tout cela : retour, mais où. Il faut tout réapprendre.

Premiers gestes refont l’apprentissage du monde après cette semaine plus loin que tous les pays : premiers gestes, aux premières heures du retour, invité à refonder le monde d’ici : et pourtant, voter dans cette salle de classe d’un lycée sans histoire, rideau de l’isoloir déchiré, urne percée, bulletin vite déposé, donne l’impression d’un mime sans consistance : rituel de mascarade où, cinq années après l’autre, la vie se donne l’impression d’être domptée, mais personne n’est dupe ; on donne la parole : personne ne la prend vraiment. Mais on fait tout de même le geste de laisser tomber un mauvais papier plié là au fond de la vase. On m’aurait demandé mon avis, moi, je ne l’aurai pas donné, j’aurais dit : là-bas, j’ai traversé la neige pour rejoindre le désert : politiques d’ailleurs. Il aurait fallu bourrer les urnes de lettres remplies jusqu’à la gorge de mots, et qu’on les lise, un peu, voir ce qui dans la vase remue encore.

Au retour, il y avait du sable dans la valise.

Au retour, il y avait l’heure un peu morte en soi de celle qui passait là-bas, décalage horaire qui n’a pas le temps d’agir dans le corps (cinq jours, c’est trop peu), mais qui demeure tout de même ; à contretemps pour toujours, je demeure entre les deux. Dans la bataille, j’aurais perdu deux heures, personne pour me les rendre ; l’ai peut-être échangé au prix du sable, et je veux bien, oui, payer ce prix-là.

Retour devant l’écran mort : connexion définitivement perdue ; ce qui change de la vie quand on s’en trouve écarté. Devrai attendre jusqu’à ce soir, écran provisoire où consigner le jour pour écrire. Les jours passés, qui me les rendra ? Perdus aussi — et pas de sable cette fois, pour me consoler, seulement de la pluie, de la pluie (j’aurais écrit, si j’avais eu ma connexion, la pluie : aurais essayé de la retenir de mes mains tapées sur les touches, est-ce que le temps s’en serait trouvé changé, en moi ? Oui.)

Au retour, sans connexion, ouvert un fichier malgré tout sur l’ordinateur — et une ligne après l’autre, c’est vingt pages déjà, d’un récit immense qui se déploie malgré moi, sous mes yeux qui l’observent, mes doigts qui en consignent les ordres. Où trouver le temps de cet immense ? Nulle part. Alors rejoindre cela aussi.

Au retour, c’est déjà d’autres départs : Aix ce soir, puis, plus loin encore déjà qui se préparent, d’autres pays, d’autres continents.

Au retour, lève la tête, quelque chose, dans les arbres, raconte déjà les sexes ouverts aux histoires ininterrompues ; les feuillages vibrent : le corps entier frémissant sous tes doigts qui dans ton sommeil font naître le désir, tu pars rejoindre le monde, et le monde, au-dessus de toi, te tend un miroir d’aube où se reflètent en dansant des insectes de proie prêts à déchirer le ventre des nuages pour agrandir les terres inconnues, là-bas, en toi, que tu vas rejoindre, que tu rejoins déjà.


arnaud maïsetti - 28 avril 2012

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