monde neuf (une île)
13 mai 2012




Fallait-il être en mouvement pour pouvoir l’écrire, et la quitter, la ville — cette étendue de ville plutôt — que je laisse derrière moi : ici depuis une semaine et pas une seconde pour la voir autrement qu’avec mes yeux, mais suffit que j’en parte, oui, pour ce voyage dans le voyage vers le nord (toujours, on ne voyage qu’au nord ; au sud, on ne fait que revenir), et je la considère cette fois avec mes mains et la note ; alors dans ce bus qui va au plus gris du ciel, une prise pour me souder à l’écran et une connexion pour me brancher au monde, l’écrire, la ville,

ses rues larges et ses blocs d’immeubles bas, double latéralité qui laisse entrer la lumière comme dans le corps éventré d’un animal allongé découpé en fine lamelle de peaux symétriquement organisées en lignes de vies parallèles et intersection (rues qui courent d’un bout de la ville à l’autre), on dit que c’est une île mais je n’ai vu ni d’eau, ni de mer, ni de Robinson, seulement des Vendredis par milliers aux milles langues, deviner en elles toute cette sauvagerie virginale qu’on prête aux îles, et ce n’est qu’en partant que je passe le pont mais posé si haut au-dessus du fleuve qu’il laisse invisible sous lui le courant qui l’entoure, et lumière blanche sur tout cela, et visages de corps passant à travers elle ils ne savent pas,

et moi j’ai les deux pieds posés sur la nouveauté du monde ils ne savent pas, cette lumière tombée crue sur eux depuis les verres lisses des immeubles accrochés au ciel (fermer les yeux, imaginer le bruit quand ces vitres viendront se briser toutes ensemble sur le sol, ouvrir les yeux), ils ne savent pas non plus, l’artifice de cette ville qu’on a construite pour qu’elle ressemble à une ville construite, elle est là, je la suis ligne à ligne, j’ai bu dans tous ces cafés tous les cafés possibles pour la veiller, j’ai accordé mon corps à deux midis à la fois et à deux aubes (il en vient plusieurs par jour), ils ne savent pas vraiment le trajet que j’ai fait pour la rejoindre (non, l’atteindre) (non, la toucher),

ils ne savent pas que j’ai traversé des passerelles plus larges que l’Océan, oh quelque chose qui ressemblait à ma vie, et les promesses qui naissent, et les serments d’indiens, les nostalgies à venir qu’il faudra recommencer, partager sans doute d’autres ailleurs, d’autres dunes et d’autres langues ; la ville dans le dos quand je la quitte lève le bras, salue, et au passage, je vois à travers à elle d’autres villes comme au travers de ses cheveux d’autres départs.


arnaud maïsetti - 13 mai 2012

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