ruissellements, soleils (sommeil aux cris de la foule)
3 juin 2012




Dans le lit tard
Nous sommes là
Nous recommençons
Tout

J’ai du mal
À y croire
Je vois des bras
De mer

Y. T.

Les premières gouttes de ciel tombent sur moi ce soir quand je rentre du soleil frappé si fort sur le visage et les yeux, que le sommeil en plein jour (cela ne m’arrive jamais) — comme si j’avais dû passer par le rêve pour continuer.

Mais je n’ai pas rêvé — juste déposer ma tête comme on se confie tout entier et sa peine et sa force à qui pourrait les consoler, et les accepter : s’y livrer tout entier, comme en soi-même — oh, les dernières pensées avant de dormir, les réflexes qu’on prend avant de plonger dans le sommeil ou les habitudes maniaques qui précèdent le geste d’écrire (c’est pareil).

Lumière chaude et crue qui tombe — les bruits de la foule autour. Quand je rentrerai, des heures plus tard, de fatigue pure, le crâne en étau, c’est sur moi de la pluie si fine, plus fine que ma chemise et que ma peau ; et le silence partout dans les rues noires qui me conduisent (on n’est toujours plus seul de rentrer). Oui, « Babylone et la Thébaïde ne sont pas plus mortes, cette nuit, que la ville morte de Paris »

S’il faut chaque soir en finir avec le jour et mourir à lui (le mourir, lui mourir : la syntaxe nous fait tellement défaut), je veux bien, l’accepte comme j’ai accepté, enfant muet, le premier mot pour le dire (et dès lors je cessai d’être un enfant), comme je refuserai le dernier, plus tard (pour le redevenir peut-être) ; mais alors, les lendemains, au matin, parfois tard dans le matin, quel est ce poids en soi, quand il faut s’en laver : se laver de quoi, de tous les jours passés. Non, de ce qui doit s’oublier pour continuer. Ce qui demeure, de tout le jour, je le garde pour moi avec toute la tendresse, et davantage, qu’il exige, et j’en accepte même les larmes, comme j’ai accepté de marcher comme un enfant, le jour de mes un an, enfant ce jour où je ne l’étais sans doute déjà plus puisque je commençais à marcher, à sentir le monde sous moi comme un couloir que le pas fait reculer derrière moi.

Ce soir, j’ai bu un peu de pluie avant de rentrer. Elle n’avait pas de goût. « Que pierre et fer en tas dans un désert invraisemblable. » Et la terre autour de moi, trottoir couleur de cendre, que je piétinais, éparpillais d’un regard. On est incapable de début, alors de fin. Un journal dans mon sac — dit les nouvelles d’hier déjà, qui n’est pas terminé.

Je travaille encore, l’ordinateur allumé depuis une semaine, les mots clignotent. J’ai envie d’écrire des phrases comme : l’œuvre travaille à son visage, sculpte en lui des phrases qui pourraient donner forme de lui-même. J’efface, je recommence. Travaille à inventer un nom capable d’être à la mesure de cette vie. Je corrige : de la vie. Je reprendrai tout demain.

Mes cheveux tombent sur le clavier. Ils se mêlent à d’autres, s’emmêlent à tant de vies. Dehors la pluie ne tombe sur rien d’autre. Il y a l’image du soleil effondré sur moi seul au milieu de la foule, et je rêve, en plein jour, les yeux fermés d’épuisement, dans les cris. C’est une image juste — peut-être que je l’ai rêvée elle aussi, je ne me souviens que de m’être réveillé, et maintenant.


arnaud maïsetti - 3 juin 2012

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