« la lumière vient de ce qui se laisse détruire » (Supernova)
16 juin 2012




Du ciel ne nous parviennent que des nouvelles anciennes, déjà effacées, d’un monde éteint : et moi je marche à travers elles. Les lumières qui me permettent de voir et d’avancer dans la nuit noire d’un soir comme celui-là sont jetées par une étoile aujourd’hui morte, depuis des milliards d’années, morte et enterrée dans un noir plus grand encore que celui qui nous entoure. Appris il y a peu : en quoi une supernova nous est précieuse, parce que dans cette mort de l’étoile surgit une lumière telle qu’elle nous rend visible son existence, et donne trace de la vie, oui, c’est la preuve — elle meurt de la fournir ; non : elle meurt pour cela, je crois : je crois. Alors j’ouvre les yeux sur la vie, depuis cette mort là ; de cela aussi il faut en prendre mesure.

Une supernova est l’ensemble des phénomènes conséquents à l’explosion d’une étoile, qui s’accompagne d’une augmentation brève mais fantastiquement grande de sa luminosité. Vue depuis la Terre, une supernova apparait donc souvent comme une étoile nouvelle, alors qu’elle correspond en réalité à la disparition d’une étoile.

La mort d’une étoile dure moins d’un millième de seconde, mais après cette mort la lumière qui naît d’elle dure jusqu’à nous, des milliards d’années, et j’avance dans la rue près du boulevard de l’hôpital, je n’ai pas besoin de tendre les mains dans les couloirs de la ville, j’avance, je vois à dix mètres, le type là-bas qui m’attend pour me frapper peut-être, je peux voir son visage quand je passe à sa hauteur, et comme il a renoncé à me frapper, je le vois aussi : et qu’il s’endort dans le noir de ses yeux, je le vois encore à distance et longtemps après l’avoir croisé, et je l’aime ; la lumière a passé sur nous.

Les supernovas sont des évènements rares à l’échelle humaine : leur taux est estimé à environ une à trois par siècle dans notre Voie lactée. Les télescopes Hubble et Chandra ont photographié le reste de la supernova N49, située à 160 000 années-lumière, dans la galaxie du grand nuage de Magellan, le 1er juin 2010. Il est à noter qu’à notre époque aucune supernova n’a été observée dans notre galaxie, la Voie Lactée, depuis l’invention du télescope. La plus rapprochée observée depuis est SN 1987A, survenue dans une galaxie voisine.

Le deuil, c’est ne pas cesser de recevoir cette lumière depuis sa mort : c’est croire que la mort a eu lieu pour donner vie à tout ce qui l’a fait naître. Parce qu’on sait qu’elle ne finira pas, qu’elle viendra se confondre avec d’autres, la lumière qui commence de ces morts successives en nous est plus précieuse encore que l’espoir de la vie : elle est sa possibilité féroce, puisant plus loin que la vie, dans les souvenirs oubliés. Les morts s’occupent de tout cela : de nous laisser vivants, rien que vivants. Je pense : le passé n’a pas de temps à perdre avec nous — je pense : marche, voilà qui est bien. Tout le jour, accumuler de la lumière jusqu’au soir — et quand il faut la rendre, c’est de l’avoir bien épuisée. On peut mourir à cela aussi, est-ce qu’on dit plutôt de cela ? Il faut laisser la nuit faire le travail. C’est comme les vies passées : cet amour accumulé pour le laisser grandir encore au-devant de nous : et le passé continue, change avec soi, ne cesse pas d’avancer lui aussi : le passé n’est pas cette chose derrière soi qui a fini, mais ce qu’on porte tant qu’on dure ici la lumière de cette vie — et on l’amène jusqu’où on le pourra : un morceau de page, au bord d’un lit, dans les draps de sang bus jusqu’à ne plus rien désirer, et jusqu’au tombeau où on se relèvera, jamais seul.

La matière expulsée par une supernova s’étend dans l’espace, formant un type de nébuleuse appelé rémanent de supernova. La durée de vie de ce type de nébuleuse est relativement limitée, la matière étant éjectée à très grande vitesse (plusieurs milliers de kilomètres par seconde), le rémanent se dissipe relativement vite à l’échelle astronomique, en quelques centaines de milliers d’années. La nébuleuse de Gum ou les dentelles du Cygne sont des exemples de rémanents de supernova dans cet état très avancé de dilution dans le milieu interstellaire.

Du Bouchet : « la lumière vient de ce qui se laisse détruire » . Je rêve des dentelles du Cygne dont je suis issu, rémanence de ce désir éjaculé, puisque je suis une part de sa poussière jetée négligeamment de l’autre bout de l’univers pour me faire rêver à elle, et je m’endors ; je rêve à ceux qui rêvent de moi, les poussières que j’irai répandre quand je saurai viser. Oui, la lumière vient de ce qui se laisse détruire, et il faut accepter de s’éteindre inconsolable et dénué de foyer dans le froid pour à l’aube éparpillée, ouvrir les yeux sur nous. Le corps s’ouvrira lentement quand il le voudra, parce que la lumière l’aura rejointe, parce que la chaleur qu’il aura accumulé aura fait de son désir la force qui l’inaugure.

L’effacement soit ma manière de resplendir (Char). Non pas ma manière, mais le seul recours. Il y a des cheveux qui tombent de mes mains, le temps passe sur cela aussi — à la blancheur de certains, je reconnais ma vie future, elle est déjà passée. Et entre mes doigts, l’entrelacement de tous ce présent que je dépose pour m’alléger en route ; oh, il viendra sur le visage d’autres passés, d’autres désirs de m’inventer, d’effacer en moi jusqu’à mon corps.

Je rêve d’être une craie.

La nébuleuse du Crabe est un exemple de rémanent jeune : l’éclat de l’explosion qui lui a donné naissance a atteint la Terre, il y a moins de mille ans.


arnaud maïsetti - 16 juin 2012

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