La foule, les toits d’or (du jardin de la beauté, saccage)
18 juin 2012




Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté ! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n’en commanda point de nouvelles. — Les femmes réapparurent.

a.r.

Je suis à la fenêtre, c’est trois heures du matin, et je ne sais pas comment je me suis retrouvé là, au spectacle de cet apocalypse qui me laisse muet, larmes aux yeux qui coulent sur la vitre de la fenêtre à-demi fermée, bat dans le vent et pourrait m’emporter ; entre le moment où je me suis allongé sur le lit, ivre de fatigue, et cette minute où je suis, assis sur le sol, près de cette fenêtre, il y a dû avoir de la nuit, et quelques images les yeux clos sur l’oubli du rêve, puis le sursaut du réveil, et les pas jusqu’ici ; mais non ; je ne m’en souviens pas : je suis là sans solution de continuité, et je réalise que je suis là peut-être depuis dix minutes, des heures, toute une vie pourquoi pas, et je regarde dehors qui frappe, et les secousses et les lumières, et le bruit surtout. C’est sans repos la foudre et le tonnerre, des dizaines à la minute, j’invente peut-être, mais c’est ainsi que cela m’apparaît (je n’aurai pas la force de saisir le téléphone, prendre tout cela en image : il faut me croire, je vous en supplie). C’est le ciel rouge et noir, et les éclats de foudre en travers, comme d’un verre, et les brisures partout. Le tonnerre qui précède l’éclair, et qui en procède, personne ne saura jamais qui suit qui, dans cette nuit, du tonnerre ou de l’éclair, tant tout se chevauche dans l’accouplement du bruit et de la lueur, l’érotique du désastre, danse si désirable qu’on voudrait s’y mêler, et pénétrer soi-même le secret et être lentement pénétré surtout de toute cette pluie des choses, de la beauté encore vivante du dehors.

Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. — Tous le suivaient.

Cela durera une heure, mais quand je réalise que je suis à la fenêtre, à regarder simplement l’orage, trois heures du matin devant la folie de la nuit, je regagne lentement le lit, tourne le dos à la fenêtre : je ne le regretterai pas : sur le mur blanc, le clignotement du ciel, et le blanc de la chambre sur le blanc interrompu de l’orage viendra fermer lentement les yeux sur les carnages, et pour la mélodie, le roulement du tonnerre, non pas entre deux éclairs, mais continu, incessant, bruissement de langue pour frapper la terre, et nommer en chacun de ses endroits là où devra tomber la foudre (jamais deux fois au même endroit : c’est une tâche de haute précision, et il faut s’appliquer ; alors le tonnerre s’applique, il frappe, nomme chaque endroit (je me demande ce qu’il arrivera quand la foudre sera tombée à chaque endroit de la terre, où il faudra qu’elle frappe, si ce n’est sur moi.))

Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces.

Au réveil, à l’aube, personne n’aura rien vu, mais dormi toute contre l’épuisement du deuil d’un jour passé, et l’enfance serrée contre soi (tombée sur le sol au matin pour être relevée), on se lèvera en se disant c’est un jour comme un autre et une autre nuit a passé sur lui qui n’aura rien laissé d’elle que ce jour : oui, ne restera rien de ce balayage de la pluie tombée par milliers, rien sur le sol qu’un peu d’eau, sur le sol, comment la reconnaître — mais moi je l’ai vue, la pluie sur le sol quand elle était au dehors dans l’air et qu’elle tombait, sans fin sur la fin de toutes choses, j’aurais pu la prendre photo et même l’écrire, et la certitude que c’était là le dernier jour du monde, l’évidence que je m’endormais pour ne jamais plus me réveiller ; au réveil le saccage de la beauté ne possédait aucun privilège sur une autre nuit, toujours le même neuf de l’aube posé devant nous pour qu’on la rejoigne et renaisse. Moi, j’aurais vu, le saccage et la beauté, et j’aurais su que la catastrophe ne pouvait avoir lieu que dans la beauté des corps quand ils viennent l’un vers l’autre se mêler, mêler à la salive les doigts dans les cheveux des visages neufs aussi quand tendus vers l’autre la terre et les tonnerres disent : j’en finirai avec toi si tu l’acceptes, et les arbres lèvent la tête, et la mer dressée de désir, et les étoiles, et cela forment tout ce que j’ai vu cette nuit, qu’il faudra bien rejoindre aussi, et reproduire : comprendre comme il faut bien détruire cette beauté pour qu’au matin la beauté soit de nouveau possible, enviable, qu’on puisse de nouveau dire, sur les toits de la ville intacte, miraculeusement : c’est ici, oui, là où le monde prit fin, que je prends corps de lui, et m’y enfonce lentement, à l’ouverture de son secret qui disait : c’est là.

La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore.


arnaud maïsetti - 18 juin 2012

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