Koltès | La naissance de Mann
8 juillet 2012



Extrait de Prologue, p. 49-50 (chp. Une forêt originelle)



Lecture, 7 juillet


Ce soir-là donc, Ali vit apparaître Nécata au bout de la rue de Tombouctou. Il était assis devant la porte du hammam. Les dernières femmes avaient, en même temps que la lumière du jour, tourné le coin de la rue, dans un grand froissement de robes bleues et roses et de bavardages au creux de l’oreille. À cette heure-là, Ali avait l’habitude de faire cuire le riz — longuement, jusqu’à ce qu’il devînt malléable — et, pendant cette interminable cuisson, il s’entretenait intimement avec son bongo. C’était un soir d’une chaleur pesante et humide ; le ciel était très rose. Nécata pénétra dans la rue de Tombouctou, et elle se laissa guider par les sons, les odeurs, l’inextricabilité de l’air, mue par cet instinct aujourd’hui définitivement perdu qui faisait autrefois se lever les femmes à l’aube de leur libération, comme appelées par un signal perçu d’elles seules ; elles traversaient alors le village, s’en allaient vers la forêts — plutôt : retournaient vers la forêt d’où elles-mêmes étaient issues —, s’enfonçaient dans la profondeur des arbres jusqu’à trouver l’endroit entre les troncs géants, au cœur de la prolifération au ras du sol qui fait une seconde forêt sous la première, un trou chaud, humide, sombre et secret pour accoucher. Ali leva les yeux et aperçut Nécata ; et d’aussi loin qu’il la vit, il reconnut la démarche — à la fois sûre et heurtée — de celle qui va mettre bas et qui cherche son lieu. Il ne la quitta pas des yeux jusqu’à ce qu’elle fût près de lui ; il ne la regarda pas de ce regard vaguement écœuré qu’il avait pour les femmes roses et bleues de l’après-midi, non ; je puis dire qu’il la regarda sans l’ombre d’un sentiment humain — avec seulement quelque chose comme une attention plus aiguë, un effort de perception — comme l’on cherche à deviner les contours d’une chambre plongée dans le noir, comme un chien tend l’oreille vers l’aboiement d’un autre chien, lointain, de l’autre côté d’une colline. D’après ce que j’ai cru comprendre plus tard, il attendit patiemment que parvînt jusqu’à lui, à travers la distance surpeuplée de bruits et de pensées , de souvenirs, de regrets, qui les séparait, l’infiniment léger bruit que faisaient les battements du cœur de Nécata dans sa poitrine ; et lorqu’il les perçut, il lâcha tout à fait son bongo.


arnaud maïsetti - 8 juillet 2012

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