ce qui toujours se relève (au lieu du théâtre)
26 octobre 2012



Tout réapprendre des gestes, mêmes les plus simples, comme par exemple se lever. Je veux dire, de moi-même, sans rien, juste à cause de la lumière ou d’un cri dans le rêve, le hurlement dans ma gorge, mais tendre, ou parce que la fatigue a passé comme une couleur — non plus à cause du bruit d’un réveil qui perce. Tout réapprendre comme l’eau chaude laissée lentement tomber sur soi et que s’écoulent toutes les pensées (nouveau rite, dans l’aube : me rappeler des images du rêve pour les laisser partir de moi, sous l’eau chaude, qu’elles s’enroulent avec la dernière eau et me laissent en paix). Tout réapprendre : de marcher dans la ville, avec seulement le jour à voir comme de l’eau chaude tombée sur moi.

« L’âme est un suppôt (non un dépôt), ce qui toujours se relève, se soulève, ce qui d’autres fois a voulu subister. Rémaner… Être le reste qui va remonter »

Ces phrases d’Artaud que je viendrai exprès entendre le matin justement, dans une salle de fac, phrases qui prendront toute la place. Des gens au début, parce qu’il y a de la lumière qui passe, tireront les rideaux pour ne rien laisser du jour — alors je ne verrai rien du ciel et de sa lumière, mais je trouve cela juste : c’est un endroit tellement coupé, tellement déchiré. La lumière ne rentre pas, ici, le temps n’y passe pas, on parle des siècles passés comme s’ils avaient une importance maintenant, et du temps présent comme d’un siècle passé. Les phrases d’Artaud sauvent.

« Les figures sur la page inerte ne disaient rien sous ma main ; je veux dire qu’en ignorant aussi bien le dessin que la nature, je m’étais résolu à sortir des traits… [inaudible] une protestation perpétuelle contre les lois de l’objet créé »

Je saisirai les phrases à la volée — j’écouterai fort, mais j’entendrai mal —, et peut-être que ces phrases ne sont pas d’Artaud. Je pense au double, comme le théâtre et son double ne sont pas l’envers l’un de l’autre : mais l’âme corporelle des choses. Je rêve toute la journée de l’âme corporelle des choses. L’ombre vivante de la matière. L’écheveau des vibrations de l’être.

Au théâtre, c’est toujours le lointain qui revient, et le mime. Il paraît que la mode est au militantisme : faire jouer sur scène le réel en tant que tel. Il y a aussi toutes ces scènes qui jouent au théâtre, la répétition du théâtre dans ses mêmes termes : ce petit langage qui joue avec lui-même. (Oui, "comme le sacré manque, la grâce, l’amour !" Oui.)

Le soir en rentrant, ces lignes d’avion qui se croisent, qui se cherchent, qui se manquent. Comme on réapprend la route, et l’autre.

Toute la journée, ces derniers jours, c’est cela : inventer intérieurement un théâtre qui saurait être neuf, et qui pourrait frayer la possibilité de la grâce, ce sacré qui manque partout et qu’il faudrait réinventer lui aussi, maintenant que dieu est parti, comme on dresse une assiette à celui qui ne viendra plus, et pour cette raison même.

J’ai des histoires derrière la tête, moi aussi. Je voudrais réapprendre à les dire, je sais qu’elles sont aussi devant le visage, partout, qu’il faut traverser parfois le rideau des cheveux pour les rejoindre — seulement apprendre parfois, quand on marche sur une route, lever la tête, voir que la route est aussi plus haut, qu’elle se dessine de la trace d’un avion qui s’éloigne (Montréal, Lisbonne, le Pérou). Dans l’avion, on ne voit pas la trace, le chemin, mais seulement la terre qui s’éloigne. C’est là le double et son théâtre.

Apprendre à regarder le ciel, c’est une manière d’inventer le théâtre qui dirait le manque au lieu où il redevient nôtre — et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres — et devant aussi.


arnaud maïsetti - 26 octobre 2012

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