Jacques Dupin | « comme si nous étions sur terre pour endurer la chaleur »
30 octobre 2012




Quel monde habite-t-on le jour où un poète meurt ? La nouvelle : Jacques Dupin est mort, à l’aube, dit soudain que quelque chose manque, mais on l’ignore. Quand un poète disparaît, il emporte avec lui ce qui manque et le nom de ce manque, et on pose nos deux pieds sur une terre que le poète ne porte plus en lui. Cette phrase de René Char : Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. Me souviens que durant le séminaire consacré à l’élégie dans la poésie contemporaine, Jean-Michel Maulpoix avait confié combien la tâche de la poésie était celle de s’écrire en testament sans héritage. Dans ce qui se dérobe, de l’héritage, et du testament, il y a ce "notre" qui demeure, peut-être de part et d’autre de la mort, et qui brûle encore de la vie d’un poète dessinée sur ses pages. On n’hérite pas de la mort. Ce qui seul demeure, l’effraction faite à la vie, dans l’écart que l’écriture opère sur elle, avec elle. Quel monde ? Celui qui s’interrompt, et dont l’interruption même est signe que le silence n’est que l’espace de temps qui sépare la vie de son écriture, et la mort de son contre-chant.


De ces poèmes qui talonnent, agrippent, qui sont les vrais empêchements d’écrire, j’aime le grondement, le cri, le flux. L’aphonie des consonnes pulvérisées et des voyelles dissoutes dans l’air. J’aime la fange, les brindilles. L’enchevêtrement des racines et d’aventure, un envol de pétales dans le ciel orageux ou clair. J’aime la salive et la morsure.

Et chaque jour que je tente d’écrire de si loin, j’entends leur voix mais si intimement de si loin que ce murmure est une fourmilière au fond de la gorge. Une multiplicité de la voix, un contre-chant disloqué — comme si nous étions sur terre pour endurer la chaleur, et ne tirer que le plus obscur de la force, et le plus sale de l’agonie.

Jacques Dupin, Ecart (P.O.L, 2000 ; p. 48.)


arnaud maïsetti - 30 octobre 2012

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