Rimbaud | sans preuve, le bonheur possible
13 octobre 2009



Non, ce n’est pas dans la vie qu’on trouve les raisons d’être de l’oeuvre, ni dans les marges d’une vie les puissances suffisantes de l’écriture et sa force d’excroissance qui prend en retour possession de la vie. Ce n’est pas là, dans l’archive des faits qu’on trouve le lieu et la formule de quelque parade, et encore moins sa clé.

Quels sens, dès lors, d’accumuler faits et gestes les uns après les autres, sans autres mises en perspective que la succession linéaire des mois, des saisons, des épuisements ? Saturer la vie sous l’activité qui la remplit ? Faire crouler sous le type qui marche, tout le poids de chaque jour auquel on assigne une tâche, un effort ; déplacer son corps jusqu’au lendemain : et reprendre à rebours ce mouvement nous donnerait ainsi la vie, intacte, lisible, exposée ? Non.

Empiler les dates, les lieux, les choses vues et traversées : on n’aurait que le procès verbal de la vie, ce qui est le contraire exact peut-être de ce qui donne matière à celle-ci. L’expérience du temps n’est pas sa recension, on le sait bien.

Et qui plus est : il y aurait, dans l’ordonnance verticale des dates, l’illusion d’un après-coup de l’écriture capable en retour de l’organiser, de l’expliquer, mieux (ou pire) : de la justifier. Tentation scolaire souvent abjecte, et pas seulement fautive ; tâche d’inspecteur à la recherche d’indices, de procureur en quête de preuves[« Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »R. Char.]

Et dans le cas de cette vie, le risque se double du crime de légitimer les graves positions que d’autres ont longtemps tenues : la vie scindée en deux, l’avant (glorieux) contre l’après (lâche et larborieux) ; l’après qui s’en viendrait cracher sur l’avant piétiné, démenti et bafoué. Enfin, je laisse la dialectique facile à ceux qui sont capables de compter les êtres dans leur succession, élaborant dans leur tube la solution du deuxième Rimbaud miraculeusement sauf, ou exsangue, du premier. Des brisures de la vie, et de ses contradictions, de ses revirements, voudrais en prendre le parti, sans vouloir résoudre jamais les visages sous une figure ; sans dénombrer les êtres, se couper les mains avec les éclats d’une seule vitre : "privilégier un visage, c’est se tromper sur les autres" (F. Bon, voleurs de feu, sur Rimbaud)

M’importe, moi, non pas vraiment la vie traversée, ni la vie vécue, ou la vie intérieure, encore moins la trace de la vie dans l’écriture, mais la possibilité ouverte que cette vie laisse derrière elle dans l’apprentissage du monde : il y a des bascules qui organisent différemment la perception du sens, il y a des espaces qui modifient nouvellement autour d’eux l’équilibre des forces.

Alors m’importent au plus haut de tels changements de paradigme : je ne les trouverai pas dans ces dates que j’aligne ensuite ; mais précisément, dégageant ces espaces vides, volonté de s’engouffrer dans l’appel d’air qu’ils produisent : oui, c’est cela — au centre, il y a le mois de juillet 72 et la fin juin 73 (Camden Town) ; et avant et après, tout le blanc autour de la page qui la tient droite.

Il y a dans le défilement de ces faits, un lourd spasme d’ennui qui revient, horrifié de lui-même : qu’on le mesure à la saturation des lieux, des revirements, des tangentes sans cesse prises, des saisons traversées lourdement, et on saisira un peu le prix de cet ennui, les énergies longuement et mesurément dépensées dans l’étranglement indéfini de son prochain, énergies pour toujours perdues ?

Si je dresse l’inventaire de ces dates, ce n’est pas pour établir un bilan (comptable), mais pour ménager les silences entre, les silences rageurs qui contiennent les cris, les marches qui disposent tout autour de soi les villes et les déserts ; user le corps à la friction du monde, et user le monde au corps qui l’arpente.

(On regarde cette vie comme ces photographies, et on ne cherche pas la reconnaissance, on ne cherche pas non plus à faire coïncider le visage avec la légende qui s’écrit juste en dessous, fatalement, obstinément : non. On décèle simplement le grain de l’image, et on voit combien il est lourd, combien il est la photo même qu’on regarde. On attend que le grain devienne le visage, et tout autour se recompose lentement la profondeur du champ gagné sur le corps.)


75, il a 20 ans ; apprend l’allemand en janvier et part en février à Stuttgart pour exercer les fonctions de précepteurs dans une pension de famille ; en mai, quitte l’Allemagne pour l’Italie, traverse la Lombardie depuis Milan ; est frappé d’insolation sur le chemin et doit se faire rapatrier à Marseille ; a l’intention de s’engager dans les troupes carlistes et de passer en Espagne : y renonce finalement ; l’été, revient à Paris pour assurer la fonction de répétiteur dans un cours de vacances à Maison-Alfort ; passe l’automne dans les Ardennes ; envisage de devenir Frères des écoles chrétiennes pour être envoyé en Extrême-Orient ; se consacre surtout à l’étude de langues étrangères ; l’automne, il apprend le piano ;

76, il a 21 ans ; se rend au printemps à Vienne, mais se fait voler son argent, et revient à Charleville ; en mai, repart en Belgique, puis gagne Rotterdam, où il s’engage, au port de Harderwijk, dans l’armée coloniale néerlandaise ; son navire fait escale à Naples avant d’atteindre en juillet Padang (Sumatra), où il déserte, le 15 août, avec sa solde en poche, pour regagner l’Irlande sous un nom d’emprunt, via Le Cap et Saint-Hélène ; début décembre, débarque à Cork et rejoint Liverpool ; de là, gagne Le Havre en bateau, et retrouve Charleville, où il reste tout l’hiver ;

77, il a 22 ans ; en mai devient recruteur de volontaires pour un agent hollandais à Cologne, mais cherche surtout à s’engager dans la marine américaine : rédige en ce sens une lettre au consul des États-Unis, sans succès ; l’été, est employé au cirque Loisset en Suède puis au Danemark ; fin août, rentre à Charleville ; en automne, se rend à Marseille et s’embarque pour Alexandrie : malade pendant le trajet, il débarque en Italie où il se rétablit avant de rejoindre Rome, puis Marseille, et retourne à Charleville, où il reste tout l’hiver ;

78, il a 23 ans ; se rend au printemps à Hamboug, en Suisse, et commerce, sans réussite ; l’été, demeure à Roche ; mais l’automne, traverse les Vosges à pied, gagne la Suisse, passe le Saint Gothard sous cinquante centimètres de neige et rejoint Gènes ; en novembre ; s’embarque de nouveau pour Alexandrie où il est embauché par un entrepreneur de Chypre ; en décembre, entre en fonction à Lanarca, où il dirige l’exploitation d’une carrière ;

79, il a 24 ans ; les relations avec ses ouvriers sont tendues ; en mai, contracte la typhoïde et doit rentrer en France ; se rétablit à Roche et participe l’été aux travaux de la moisson ; l’automne, désire repartir à Alexandrie ; à Marseille, un accès de fièvre l’en empêche ; rentre et passe l’hiver à Roche ;

80, il a 25 ans ; s’embarque en mars pour Alexandrie, gagne Chypre, devient chef d’un chantier pour construire le palais du gouverneur sur le mont Troodos, à plus de 2000m d’altitude ; en juin, se jugeant mal payé, il quitte le chantier pour aller en Afrique (peut-être fuit-il Chypre en raison du meurtre d’un ouvrier qu’il aurait commis devant témoins) ; à Aden, trouve un emploi dans le commerce ; en novembre, est affecté à Harar, en Abyssinie, qu’il gagne en décembre après avoir traversé le désert somali ;

81, il a 26 ans ; s’habitue mal à ce nouvel emploi malgré un climat plus favorable qu’à Aden ; dirige en mai une expédition à Bubassa, à plus de cinquante kilomètres de Harar ; frappé d’un nouvel accès de fièvre, il demeure alité tout l’été ; en septembre, déçu de n’avoir pas été promu, il démissionne ; en décembre, reprend son travail à Aden, à la même agence ;
82, il a 27 ans ; travaille toujours dans la société de commerce spécialisée dans l’import-export ; rongé par l’ennui, songe à écrire un « ouvrage sur le Harar et les Gallas » et à le soumettre à la Société de géographie ;

83, il a 28 ans ; en janvier, gifle un magasinier, l’affaire remonte jusqu’au consulat de France ; son patron se porte garant de son comportement futur ; néanmoins, est écarté d’Aden et retourne à Harar où il est nommé directeur de l’agence ; s’essaie à la photographie (les deux clichés ci-dessus sont des autoportraits qui datent de cette période) ; organise des expéditions dans le désert, prend part à l’une d’elle ; en décembre, rédige un rapport de cette expédition qui est publié par la Société de Géographie sous le titre « Rapport sur l’Ogadine » ;

84, il a 29 ans ; en mars l’agence du Harar est fermée en raison de troubles politiques et il doit regagner Aden où il parvient en avril ; écrit à sa famille : « il est impossible de vivre plus péniblement que moi. » ; en juin, est engagé dans la société créée par ses anciens employeurs ; vit avec Mariam, une Abyssienne rencontrée à Harar ;

85, il a 30 ans ; décide, en octobre, de monter sa propre société pour faire fortune dans le trafic d’armes ; au Choa, signe un contrat pour un chargement d’armes destinés au roi Ménélik qui dispute à l’empereur Jean la souveraineté de l’Abyssinie ;

86, il a 31 ans ; en mars, est toujours retenu au Choa parce que le gouvernement français y interdit l’exportation d’armes ; parvient tout de même à obtenir une autorisation exceptionnelle ; mais le négociant avec qui il a traité l’affaire meurt en septembre ; en octobre, décide de tenter seul l’expédition et se rend à Ankober, capitale du Choa ; transporte 2040 fusils et 6000 cartouches ;

87, il a 32 ans ; en février, atteint finalement Ankober ; Ménélik n’y est plus, qui est à Entotto ; poursuit sa route jusque là, et y cède sa livraison à perte ; retourne à Harar en mai, puis regagne Aden en juillet ; criblé de dettes et accablé de fatigue, il décide de prendre du repos, et se rend au Caire, où il reste cinq semaines l’été : « j’ai les cheveux absolument gris. Je me figure que mon existence périclite » ; est alors prêt à tout pour quitter Aden et cherche un négoce en Extrême-Orient ; Le Bosphore égyptien publie ses notes d’expédition du Choa ; en octobre, est finalement de retour à Aden ; écrit un récit détaillé de ses expéditions en Abyssinie qu’il envoie à des quotidiens français (Le Temps, Le Figaro...) ;

88, il a 33 ans ; il monte une autre expédition pour son commerce d’armes, mais se heurte à des interdictions administratives ; en mai, installe à Harar une agence commerciale ; « Je m’ennuie beaucoup, toujours ; je n’ai même jamais connu une personne qui s’ennuyât autant que moi » ;

89, il a 34 ans, il poursuit son travail à l’agence commercial à Harar ; en novembre, Ménélik devient empereur d’Abyssinie

90, il a 35 ans ; reçoit une lettre du directeur de La France moderne, qui lui demande une collaboration à celui qu’il considère comme « le chef de l’école décadente et symboliste » : on ne s’explique pas pourquoi il conservera cette lettre dans ses affaires jusqu’à sa mort ;

91, il a 36 ans , souffre atrocement du genou droit en janvier ; en mars, il ne peut plus marcher : dirige ses affaires, alité, depuis une terrasse qui donne sur la cour de sa maison ; il décide fin mars d’aller se faire soigner à Aden ; le 7 avril, sur une civière construite selon ses plans, est transporté à travers trois cent kilomètres de désert jusqu’au port de Zeïla où il embarque, le 19 avril ; tient un journal de ce périple, dans lequel il décrit, jour par jour, des souffrances insupportables ; à Aden, reçoit le diagnostic : c’est un cancer du genou ; le 9 mai, embarque pour Marseille où il arrive le 20 mai ; transporté à l’hôpital de la Conception, écrit immédiatement à sa mère pour réclamer sa présence : « La vie m’est devenue impossible. Que je suis donc malheureux ! Que je suis donc devenu malheureux ! » ; le 23 mai, elle rejoint son fils sur le point d’être opéré ; le 27, les opérations ayant échoué, est amputé de la jambe droite ; le 9 juin, sa mère repart pour Roche : le 23 juillet, quitte l’hôpital, et regagne Roche en wagon spécial : durant le trajet, son état empire ; il repart pour Marseille le 23 août, avec l’idée de repartir pour Aden ; le lendemain 24, doit être opéré d’urgence ; le cancer s’est généralisé : il est entièrement paralysé ; septembre et octobre : agonie atroce, sa soeur reste auprès de lui ; plaintes ; la douleur l’empêche de dormir ; il a 37 ans ; le 9 novembre, dicte à sa soeur un message, incohérent et absurde : adressé au directeur des Messageries Maritimes, il demande l’autorisation d’être porté à bord d’un navire en partance pour Aden ; le 10 novembre, il meurt à 10h du matin (ou 14h, selon sa soeur) ; le même jour, paraît Reliquaires. Poésies, signé de Arthur Rimbaud.

Le 12 décembre 1893, deux ans après sa mort, Germain Nouveau lui adresse une lettre, au consulat de France de Aden, pour lui demander des nouvelles.


notes prises à partir de la chronologie établie par J.L Steinmetz pour l’édition GF, et de celle donnée par P. Brunel dans ses ouvrages Ce sans-coeur de Rimbaud (Verdier, 1999), et Rimbaud (Poche, rééd. 2002)

arnaud maïsetti - 13 octobre 2009

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