Rimbaud | une lecture de ponts
25 janvier 2009


On tourne autour d’un même texte depuis longtemps : ponts, issu des Illuminations de Arthur Rimbaud : et soudain répondre à l’injonction : écrire non pas après ou ensuite (et encore moins pour expliquer, se l’expliquer) — mais depuis cela (depuis cette lecture plus que depuis ce qui se dit) : comme entrer là, dans la démarche initiée : extrême description jusqu’à l’annotation qui objective le réel, et c’est pourtant depuis sa déréalisation que la vision est née (se superpose à son écriture). Qu’est-ce à dire alors ? Ce qui se joue là, en partie, fonde mon rapport au monde, comme en accord, en instrument témoin : se saisir du monde en vitesse et en flux, le temps qu’il passe — et comme produire son effacement. Du reste, la photographie voudrait saisir moins cet effacement que la production de celle-ci, comme en instance, comme en sursis.


Des ciels gris de cristal.

Crissant par endroits, comme des dents glissées l’une contre l’autre dans la mâchoire, mais crissant silencieusement, dans un souffle, et dessinant sur la toile froide de la ville reflétée plus haut, les signes avant-coureurs des plus grands malheurs, ou des plus terribles joies, ou les traits d’un visage, ou les traces de pas d’un animal éloigné : marquant comme au fond d’un café les désirs et les peurs, le ciel qui ne va pas tarder à tomber sur le sol et se répandre avec le reste de la vaisselle brisée.


Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bouclés, d’autres descendant en obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s’abaissent et s’amoindrissent.

Semblant aller d’un endroit à un autre, paraissant rejoindre deux points opposés du monde comme du soir au matin le rêve tendu vers ce qui le brisera, marchant au-dessus du vide comme suspendu non d’en haut mais d’en bas et enjambant le seuil de la réalité aussi maladroitement qu’un vers, déchirant surtout son origine et sa fin pour ne plier que sur lui-même, rêvant d’une ville à son image non pas posé mais traversant, encore et encore, traversant pour ne jamais franchir.


Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d’hymne publics ?

Tremblant de toute sa poussière la vieille église comme de la toile, et traversant au rythme des voitures le vent arrêté par aucune maison désormais, mais du bruit qui monte ne percevoir qu’une rumeur descendant plus vite encore emportant (ou serait-ce emporté par) un souffle plus accroché au vêtement invisible du soir, comptant ces sursauts, la ville happée par cette séquence, triolet noir, blanche sur le temps fort, coda appelant l’anacrouse toujours recommencée d’un soir joué comme la répétition de tous les soirs à venir, répétition de tous les soirs passés qui reprennent.


L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer.

Montant comme on souffle, et reflétant, sur toute la surface, toute la surface du ciel et davantage, et creusant en chacun de ses plis les possibles du monde augmentés comme en plein soleil la lumière contenant toute ombre, la mer renouvelée d’elle-même seule et traversant : formant la forme de chaque chose, et ce n’est pas de mer que l’on parle quand on parle à sa surface, une vague au milieu d’une vague, comme depuis toujours : la même ; et de quelle histoire est-elle chargée, et s’il fallait l’approcher comment la nommer autrement, comment l’appeler autrement, l’élargir finalement en bras de mer enserrant sept fois les silhouettes qu’en avant de soi on se donne pour passer.


Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

arnaud maïsetti - 25 janvier 2009

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