JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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2 août 2009


Noyau dur qui tance au loin, et s’approche : on examine les nuages comme ses poumons, on ausculte son propre pouls à la mesure de l’avancée du ciel, là-bas, au loin. Quand il craque, se fend, s’ouvre en deux juste au-dessus de nous, les types qui se mettent à courir, l’eau du fleuve qui remue la boue, la lumière qui se déplace dans la seconde : on change de ville.

Ce qui se transforme, c’est justement les trajets : on court la tête dans les épaules, de biais pour éviter les gouttes qui s’abattent toutes sans exception sur nous, et en même temps, de tout leur poids ; on se réfugie sous les porches, on constitue de longue file indienne, côte à côte, le dos contre les façades, le regard levé : on attend.

On n’attend jamais que la pluie cesse — mais qu’elle ralentisse. Qu’elle se calme, qu’elle change de fréquence. On est un peu de cette pluie qui tombe moins, de moins en moins ; ce que nous attendons arrive peu à peu : quand on sort du refuge dans la ville nettoyée, sous la pluie encore là, mais si fine qu’elle ne nous atteint pas, dans la ville dont on respire à nouveau le silence et l’ordre, c’est une autre manière de marcher (plus lentement), c’est une autre façon d’appréhender le ciel.



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31 juillet 2009


(...) On n’est pas suffisamment fatigué pour s’arrêter – et bien trop pour cesser d’y penser : alors on continue plus lourd de cette idée, et c’est encore davantage fatigué qu’on avance plus lentement, chaque pas posé comme le dernier, ou le premier – on ne sait plus.

Le matin n’a pas fini. Sur le pavé, il s’accroche encore un peu de nuit. La route s’élève et c’est tout le soir qu’on tire derrière soi, le poids qui allonge le pas. On ne sait pas si c’est de n’avoir pas dormi ou d’avoir marché depuis le lever du soleil qu’on est si fatigué. Les façades fermées des grandes rues défilent si lentement et se répètent tant que l’impression de marcher sur la ville comme sur un tapis roulant est forte, obsédante.

On a remonté la rue, on a passé par dessus l’heure, une autre se présente, qu’on sait plus haute, qu’on imagine plus lente. Le corps hissé jusque là n’a plus la force : et pourtant, l’heure suivante sera traversée aussi. (...)



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30 juillet 2009


Cinq jours passés éloigné de l’écran, de la ville — éloignements élevés à la racine ; rapport au corps qui se distend, rapport à la solitude qui s’éparpille. Recherche dans la tache d’encre du ciel, une leçon, au moins un indice. Ce qui s’écope à force, c’est toujours soi. Recherche d’un lieu où ne plus l’être : éloignement qui ne serait pas un rapport, mais un lieu.



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25 juillet 2009


Distance par rapport à soi, par rapport au lendemain (par rapport au temps) : distance par rapport à sa propre parole (ma voix désarticulée, l’intention qui diffère tellement des mots prononcés : désarticulation que je ne réalise qu’après-coup, toujours).

Écarts qui ne se comblent jamais ; non-coïncidence essentielle : ce que je dis ne correspond pas, ne rejoint que partiellement ce qui fonde la parole ; l’esprit et la lettre, autour de la ligne ferme du dessin, les couleurs qui délimitent un autre contour au-delà de la silhouette. Dans la rencontre, ce qu’on voudrait dire, et ce qui se dit : et j’assiste, non pas tant à une contradiction, mais à une désarticulation étrange qui me donne naissance à ses yeux.

Et cependant, si je suis quelque part, ce serait peut-être là, dans ce geste qui ne rejoint pas — n’être jamais l’image de son intention, ne jamais trouver la superposition du signe et du sens, seulement leur articulation ajournée, possible, provisoire, désirée (et recommencée).



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22 juillet 2009


On a remonté la ville, et même passés jusque devant l’immeuble, le numéro égratigné, comme d’une autre vie, la façade comme de la peau morte, et moi, en boitant un peu, et sans trop vouloir le dire, mais suivre ensuite, après le fleuve, les grandes lignes de chance de la ville, les rides qui partent avec le boulevard vers l’est, et en se perdant un peu, juste le temps de se retrouver autre part, suivre la pensée en même temps que ses pas, et semer derrière soi la douleur du genou, la moiteur du soir, et continuer plus loin, sans trop vouloir se retourner sur les paroles trop vite lâchées, pas assez pesées, s’arrêter plusieurs fois et malgré moi sur la ponction de justesse qu’arrache tel ou tel livre aimé, avant de sentir, dans l’évidence, la reconnaissance d’un échange qui s’affrontait à son propre risque, celle de ne pas rencontrer ; alors, de cette relative peur éprouvée en amont ne resterait finalement que ce qui s’est éprouvé d’évidence ; justesse d’un accord, l’essentiel.



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19 juillet 2009


Bien sûr, chaque pierre est la même — on marche sur l’une comme sur l’autre, elle couvre le sol, et c’est leur seule fonction. Seul diffère, oui, l’espace que chacune occupe dans l’espace : c’est cette différence qui leur donne une couleur autre, une disposition face au ciel plus ou moins là, plus ou moins cachée.

Chaque pierre a sa place : puzzle immuable et nécessaire comme imposé par l’évidence ; chaque pierre est sa propre place. C’est un visage, et on ne conteste pas la nécessité d’un visage.

Comme le nuage vient se placer devant le soleil, c’est une ombre qui se pose sur cette plaque, et semble la faire bouger : tout est soudain méconnaissable, soudain plus (et moins) présent — soudain moins essentiel, mais davantage là. L’ombre déploie plus précisément le jeu de creux et de plein du tapis de pierres pour lui donner plus de profondeur : la lumière efface les reliefs pour allonger l’étendue.

On n’habite pas son monde, on l’emprunte à la lumière, un temps, avant de lui rendre.



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15 juillet 2009


À travers la vitre passée du trajet, on ne voit que sur la vitre les dépôts sales de la trajectoire prise par le train — ne voit que des lignes immobiles creusées dans le verre qui annulent la perspective, arrêtent le regard.

Et quand on reste les yeux un moment fixés sur la vitre, peu à peu la vitre disparaît : peu à peu la trajectoire s’accompagne du mouvement qui le cesse, permet, à mesure qu’on s’habitue, d’appréhender sur le soir qui tombe l’allure de la lumière, le temps qu’elle met à s’éteindre.

On croit que ce que l’on voit du monde est toujours ce qui s’offre — on se trompe là-dessus : on ne perçoit que des filtres plus ou moins épais qui rendent plus ou moins présent le monde qui passe, qui tombe.

Et quand on écrit le monde, ce sont les filtres qui s’écrivent à la place, qu’on traverse.



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11 juillet 2009


(généalogie de la lumière) — d’abord la poussière, ensuite les arbres, et seulement après, l’air, le vent, la densité humide qui émane du sol. Si la lumière frappe le visage, c’est d’avoir été provoquée. C’est de défi ; à la colère de répondre. Et c’est la colère qui en retour va nommer, l’arbre, le vent, et la poussière : qu’impossible à démêler, on dit lumière parce qu’on ne sait plus qui de l’arbre, du vent ou de la poussière précèdent, succèdent, ou. Alors on dit lumière, on aurait pu dire : tout autre chose, et d’abord — le réel, le visible, le possible. Ce que nomme la colère, c’est cela, l’appréhension oblique du monde, rasante : le déplacement décisif (arraché) de ce qui est, vers ce qui nous appartient.



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6 juillet 2009


Directions prises sans réfléchir, les panneaux, les indicateurs automatiques sur la route et dans les couloirs des métros : on suit machinalement les traces que la ville dépose pour nous et qu’on suit sans réfléchir, qui dit que le chemin le plus court entre un point A et un point B n’est pas le plus droit, mais celui que les panneaux indiquent.

Et quand on lève les yeux, sur tous les écrans, cette langue indéchiffrable, si belle de n’être pas prononçable - Port Royal, station RER, les écrans, tous les écrans, se mettent à parler cette langue (dans la cohue, je ne pourrai prendre qu’une photo, et floue : tant mieux, je me dis).

Quand on rêve à la langue la moins possible, la plus étrangère à toutes les langues du monde, désaissie du sens, on imagine autre chose qu’un écran d’ordre et d’indication, autre chose qu’une erreur informatique, et pourtant.
Dans le sac, j’ai ce livre, et je cherche la page, je la trouve rapidement.

« Il est des endroits du monde où ne se parle aucune langue, enclos fermés, zones de transit, îles et oasis sans drapeau officiel, sans heure légale, sans mœurs, sans histoire que celle du jour, de table en table, de personne à personne, d’étranges idiomes compliqués, de tous les mots de toutes les langues entendues et mêlés et simples au point que tout ce qui est essentiel se comprend immédiatement. (mais les Nord-Américains disent d’un air agacé : you don’t speak english ? et froncent le sourcil). Personne ici ne parle de langue maternelle et personne ne l’entend parler, personne n’aborde personne dans une langue définie... »

B.-M. Koltès, Nouvelle III



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4 juillet 2009


Trainées de jour, ou de soir, sur la plaine ; restes des forces vives, et mortes, de la journée — sur toutes choses, comme remplie de son imminence (la chute, le lever), la fin du monde.

Quand je traverse la route, cette heure où je prends la photo, je pense à la fin du Rivage des Syrtes, pas seulement dans ce que cette fin apporte, ou dénonce, ce commencement ultime qui sanctionne le récit qui est pour moi la fin réelle du monde telle qu’elle a jamais été écrite en même temps que son initiation décisive ; mais pour ce que cette fin a autrefois inauguré pour moi : oui, cette terminaison qui décline tous les possibles du monde, qui détermine aussi ce qui va arriver, la guerre, l’autre fin.

Et sous l’image du rideau, la porte battante du réel et du fantastique, c’est toute la vie qui s’engouffre.

Je traverse, prends la photo, attrape mon train, laisse la plaine derrière moi ; et devant moi, la ville, les grandes rues tracées aux restes du jour qui m’attendent.


arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud