arnaud maïsetti | carnets

Accueil > À LA MUSIQUE | FOLK, SONG, ETC. > Joe McDonald | « What’s that spell ? »

Joe McDonald | « What’s that spell ? »

1942 - 2026

mercredi 1er avril 2026


Gimme an F ! Gimme a U ! Gimme a C ! Gimme a K ! What’s that spell ?



Si une vie commence dans un cri, qu’il soit cette insulte aux puissants lancée à la foule pour qu’elle en prenne la charge et la crie à son tour.

Vie donc de Country Joe McDonald née dans ce cri où elle repose désormais. Cri que le documentaire de Michael Wadleigh a gravée dans la pellicule du siècle.

Août 1969 : l’homme qui pousse ce cri, cheveux longs ceints d’un foulard, boucle d’oreilles de pirate, et veste de treillis kaki sur la peau nue, guitare sèche ramassée sur place et sanglée avec un bout de corde — c’est lui : Country Joe McDonald, seul, face à cinq cent mille personnes, qui fait épeler le mot. Lettre par lettre. Il épelle. Gimme an F ! — et la foule répond. Gimme a U ! — et la foule répond. Gimme a C ! — et la foule répond. Gimme a K ! — et la foule gronde. What does that spell ? Il répète : What does that spell ? Et cinq cent mille hurlent FUCK à la face du ciel d’août, de l’Amérique, et de Nixon et de Westmoreland, et du napalm qui, au même instant, dévore les rizières. Alors seulement il chante. And it’s one, two, three, what are we fighting for ?

Moins un concert qu’une assemblée conjuratoire. La plus grande insulte jamais proférée collectivement dans l’histoire de la musique populaire — adressée à une guerre, un appareil d’Etat qui s’en repaît, cette machine entière qui broie les corps et les expédie dans des sacs en plastique de l’autre côté du Pacifique.

Il n’aurait même pas dû être là. On lui avait demandé de meubler le temps pendant qu’on installait le matériel de Santana. Personne ne l’écoutait. Son manager lui aurait dit quelque chose comme : de toute façon, personne ne fait attention à toi, quelle importance. Il a donc fait la seule chose qu’il savait faire : il est revenu au commencement, au Fish Cheer originel – il faisait alors crier le mot FISH à sa maigre audience des bars de San Francisco. Ce jour-là, à Woodstock, les lettres ont changé. Puis, il a enchaîné avec l’hymne — I-Feel-Like-I’m-Fixin’-to-Die Rag : One, two, three, what are we fighting for ?

Toute une vie dans ce cri inaugural – Joe McDonald – né Joseph Allen McDonald le 1er janvier 1942 à Washington D.C., premier jour de l’année de guerre, fils de communistes qui l’avaient prénommé Joseph en hommage à Staline – n’aura jamais fait que pousser encore et encore ce cri. Le père, Worden McDonald, descendant d’un pasteur presbytérien écossais ; la mère, Florence Plotnick, fille d’immigrés juifs russes — le grand-père maternel était à la fois sioniste et anarchiste. Famille d’une seule pièce isolée à El Monte, banlieue poussiéreuse de Los Angeles, où être communiste n’était pas un choix politique mais sorte d’exil intérieur. Le père sera évidemment convoqué devant la Commission des activités anti-américaines, licencié pour ses opinions. L’Amérique du maccarthysme est un premier paysage. On comprend mieux la rage.

À dix-sept ans, Joe s’engage dans la Navy — trois ans au Japon. Paradoxe fondateur : l’enfant des communistes en uniforme de la marine impériale. Il aura donc connu l’armée de l’intérieur et c’est de l’intérieur qu’il la vomira. Quand il revient en Californie, personne ne l’attend ; bifurque vers Berkeley qui l’attend. Telegraph Avenue, le Free Speech Movement. Il fonde un fanzine underground Rag Baby. C’est pour ce torchon orgueilleux qu’il écrit, en moins d’une heure, cette année 1965 où Johnson envoie les premiers soldats mourir au Vietnam – le I-Feel-Like-I’m-Fixin’-to-Die Rag : talking-blues à la Woody Guthrie (combien d’autres possèdent pour héros, le vieux Woody qui n’est plus capable, nerfs trop attaqués par la maladie, de tenir sa guitare sur lequel reste inscrite la formule fameuse « This Machine Kills Fascists » ? oui, Combien de Bob Dylan lui ont rendu visite, et est-ce que Joe a fait le chemin aussi vers l’hôpital de New York où il croupit ?) — célébration débordant de sarcasme et de colère de la mort au combat, chanson déjà punk qui se rit de tout ce qui tue. Dans la chanson, ce qui s’entend en avant des paroles, c’est la voix d’un bonimenteur de télévision vendant aux parents américains le privilège d’être les premiers du quartier à voir leur fils revenir dans un cercueil. La maison de disques, Vanguard, avait d’abord refusé de l’inclure dans le premier album. Trop dangereux. On ne disait pas ces choses-là en musique. On ne riait pas de la mort des soldats. On ne demandait pas, avec l’irrévérence du rock’n’roll, pourquoi on se bat. Ed Sullivan annula leur passage à la télévision quand il apprit l’existence du Cheer au mot à quatre lettres. Et alors ?

Avec Barry Melton, il avait vite et mal fondé un groupe – en fait de groupe, on était deux : on s’appelerait Country Joe and the Fish — quand il faut trouver le nom du groupe, on se souvient de Mao (« les révolutionnaires se meuvent comme des poissons dans la mer du peuple »), et comme Barry Melton a visage de poisson, oui, on s’appellera ainsi. Country Joe and the Fish invente (n’est pas le seul alors) ce rock psychédélique, acide et furieux issu des arrière-cours de San Francisco. Electric Music for the Mind and Body, 1967 — disque qui sent la fumée et l’insurrection. Mais c’est Woodstock qui fixe le mythe : le documentaire de Wadleigh grave pour l’éternité le garçon à moustache et treillis qui seul sur scène fait épeler le mot interdit à un demi-million de personnes avant de chanter contre la guerre. Les paroles, balle rebondissante sur chaque syllabe semble la comptine atroce et joyeuse de ces temps.

Peu après Woodstock, Joe McDonald est arrêté et condamné à une amende pour avoir utilisé le Cheer lors d’un concert à Worcester, dans le Massachusetts : What’s that spell ? Il chantera la chanson au tribunal. Appelé comme témoin au procès des « Sept de Chicago » — Abbie Hoffman, Jerry Rubin, les organisateurs des protestations de la convention démocrate de 1968 —, il commencera à la siffler à la barre avant que le juge ne l’interrompe : Pas de chant dans la salle d’audience. Et surtout pas ce chant ?

Le reste est une longue fidélité. Si le groupe se défait dès 1971, rongé par les poursuites et l’acide, McDonald continue : plus de trente albums, des centaines de chansons trainées dans les bars et les parcs et tous les rassemblement anti-guerre du pays, et peut-être, surtout, des décennies de combat pour les vétérans, contre ce qui fabrique les vétérans — il avait aidé à construire un mémorial du Vietnam à Berkeley, inauguré en 1995, travaillé avec Swords to Plowshares, et Vietnam Veterans Against the War.

Cinquante ans après avoir écrit son hymne, en 2015, il le chante encore devant le laboratoire de Livermore le jour anniversaire du bombardement d’Hiroshima. Toujours la même question, et toujours la même colère. Et toujours les mêmes bombes.

Country Joe McDonald est mort le 7 mars 2026, à Berkeley, des complications de la maladie de Parkinson. Il avait 84 ans.

Le même jour, l’histoire bégaie ses propres insultes. Des bombes américano-israéliennes frappent Téhéran pour le septième jour d’affilé — des dépôts pétroliers en flammes recouvrent la capitale iranienne d’une brume noire, l’odeur de pétrole brûlé flotte dans l’air d’une ville de dix millions d’habitants. Une école primaire de la place Niloufar à Téhéran avait été touchée. La frappe sur une école de filles à Minab, le premier jour de la guerre, avait tué au moins 165 écolières et enseignant. Au moment où Joe McDonald fermait les yeux à Berkeley, le bilan préliminaire en Iran dépassait les 1 400 morts, dont au moins 181 enfants.

One, two, three, what are we fighting for ?

Nommer les bombes américaines sur Téhéran, ce n’est pas prendre le parti de ceux qui bombardent leur propre peuple autrement — par la censure ou la torture, le voile imposé et les pendaisons dans les cours de prison, les balles tirées sur les étudiants ou tout ce qui ressemble à un opposant. En janvier 2026 encore, les forces de sécurité iraniennes avaient tué des milliers de manifestants. Au moment même où les bombes américaines tombaient, le régime théocratique imposait un black-out quasi total sur internet pour un onzième jour consécutif, les forces paramilitaires Basij installaient des checkpoints dans tout Téhéran et le pouvoir judiciaire menaçait d’exécution et de confiscation quiconque transmettrait des images des frappes aux médias étrangers. Les mêmes qui pleuraient sous les bombes de mars avaient été réprimés par leur propre État en janvier. Le peuple iranien meurt deux fois : écrasé par sa théocratie avant de l’être par l’empire. Pris en étau entre le régime qui l’étouffe et la puissance qui prétend le libérer en détruisant ses écoles et ses hôpitaux, ses quartiers d’habitation ou ses sites millénaires.

C’est la position que Joe McDonald, fils d’une anarchiste et d’un communiste, ancien marin devenu déserteur de l’intérieur, aurait comprise sans qu’on ait besoin de la lui expliquer. Sa chanson ne défendait pas tant Hanoï ou le Vietcong, mais demandait plus simplement : pourquoi se bat-on ? — et cette question, dans sa simplicité féroce, visait aussi bien le Pentagone que n’importe quelle machine de pouvoir envoyant des corps au massacre. La rage de McDonald n’était pas géopolitique, elle prenait le parti des corps — soldats américains de dix-huit ans expédiés dans les rizières, corps de civils vietnamiens brûlés au napalm.

La question n’a pas changé – seul le pays qu’on bombarde se prononce autrement. Les rizières sont devenus des dépôts de pétrole, et le napalm des bombes pénétrantes de 2 000 livres larguées par les B-2. Les conscrits de dix-huit ans par des algorithmes de ciblage. Le fils de communistes qui avait fait épeler « FUCK » à un demi-million de personnes meurt dans le silence de sa maison pendant que les Bombardiers de la Navy décollent de RAF Fairford et que Pete Hegseth promet à la télévision « le jour de frappes le plus intense à l’intérieur de l’Iran ». Même empire et mêmes bombes, pour une même obscénité — cette fois personne ne chante ni n’épelle rien, personne ne demande what are we fighting for— et peut-être est-ce là la vraie mort de Joe McDonald.

Les parents de Joe McDonald avaient renoncé au communisme. L’Amérique, elle, n’a jamais renoncé à la guerre. Joe le savait qui l’a chantée toute sa vie. Il est mort le jour où cette vérité, une fois de plus, tombait du ciel sur des quartiers d’habitation et sur des écolières, et c’est la seule nécrologie qui vaille : non pas un hommage, mais ce FUCK rageur adressé à l’éternelle machine à tuer, même machine qu’un jeune homme en treillis, seul avec sa guitare avait osé nommer devant ce demi-millions de témoins, ce jour d’août 1969, dans un champ boueux de l’État de New York.

Arnaud Maïsetti