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Etty Hillesum | Lettre du 7 juillet 1943

Aujourd’hui

mardi 7 juillet 2026


Onze cahiers, du 9 mars 1941 à l’automne 1942 : c’est tout ce que le temps et cette vie auront laissé à Etty Hillesum pour écrire. Jeune femme d’Amsterdam, juive éprise de russe et de Rilke, formée au droit et à la philosophie, elle aura tenu la chronique de ses jours à mesure que l’Occupation les resserre — l’université d’abord interdite, avant la ville, le monde. Née en 1914, déportée à Auschwitz le 7 septembre 1943 où elle sera assassinée, peut-être à l’automne. Le journal s’écrit tout entier sous régime de catastrophe, qu’elle pressent avant de la connaître, dans la chair et la pensée.

À l’été 1942, elle entre au Joodsche Raad, ce Judenrat que l’occupant a fait dresser pour administrer, du dedans, la communauté qu’il destine à la mort. Ce Conseil juif s’exerce à double fond : secourt et transmet, protège quelques-uns et livre les autres, tenant d’une main les listes que l’autre tempère de sursis. Etty y obtient un emploi de bureau — une place de privilégiée dont elle aura honte presque aussitôt.

De cette honte naît un choix. Quand le Conseil dépêche à Westerbork une poignée d’employés pour y « secourir les populations en transit », elle demande à partir : arrive le 30 juillet, non pas déportée mais volontaire, refusant toute cachette. Westerbork n’est pas encore l’enfer des grands camps — une lande de Drenthe où l’on avait, avant-guerre, parqué les réfugiés allemands, et que l’occupant a changée en antichambre. On y vit presque ; sauf que chaque mardi un train s’en va vers l’est, et que toute la semaine tend vers ce départ.

Ces cahiers ne racontent ni la politique ni les faits, disent une formation intérieure — la présence, à chaque page, de Julius Spier, le « S. » du journal, thérapeute et amour —, la lente transmutation d’un désastre collectif en travail sur soi, la prière, les mots. Retrouvés, publiés quarante ans plus tard sous le titre Une vie bouleversée, ils passent d’ordinaire pour un livre spirituel : une traversée mystique de l’effondrement. C’est ne pas lire ce qui s’y joue.

L’entrée du 7 juillet 1942 précède de peu le basculement. Amsterdam tient encore, mais les convocations tombent, on essaie les sacs à dos, on plaisante à l’heure de l’apéritif pour ne pas pleurer. Dans quelques jours, le Conseil ; puis Westerbork. Celle qui écrit sait ce qui vient — « on prépare notre extermination », note-t-elle le jour même — et, plutôt que de fuir, s’y prépare par le dedans. Que faire d’un tel livre ? Il y a une manière qui le trahit. On peut y chercher telle leçon de sérénité par gros temps, un bréviaire de « résilience » où la lumière serait au-dedans et n’attendrait qu’un souffle. C’est la version que notre temps préfère : la catastrophe ramenée à une épreuve dont on sortirait grandi, chacun rendu à ses seules forces, l’horreur adoucie par la promesse d’une clarté toujours à portée. Lecture qui console et endort — et qui, sous couleur de sauver l’âme, absout l’Histoire.

Tout, chez Hillesum, va dans un tout autre sens. Son dénuement ne la retire pas du monde, mais l’y jette. Elle refuse de se cacher, réclame Westerbork, veut être là où sont les siens ; son intériorité regarde dehors. Et son refus de haïr n’a rien d’une candeur : se laisser changer en « bête féroce comme eux », serait déjà la défaite, victoire de l’exterminateur poussée jusque dans le cœur de sa victime. Demeurer vivante, là, ce n’est pas se dérober au combat — c’est le livrer sur le dernier terrain qu’on ne lui a pas encore pris.

Par là sa mystique devient une arme. Au plus noir de l’été, elle retourne la prière : ce n’est plus Dieu qui nous sauve, c’est nous qui devons le défendre, « la demeure qui l’abrite en nous ». Le ciel se fait tâche, et la tâche revient aux vivants. On songe à cette créature cachée qui, chez Benjamin, guide en secret la main du joueur : sous la théologie, la révolte. Écrire depuis l’état d’exception fait règle, arracher au néant le visage des vaincus à l’instant même du danger, confier au présent une force messianique fragile que d’autres, plus tard, sauront ressaisir — c’est cela que trame, peut-être à son insu, la volonté de tout retenir (tâche d’écriture, d’écrivain) et de devenir celle qui dira. L’envers d’une consolation : une créance sur l’avenir.

La lire ainsi, c’est l’ôter aux dévots pour lui rendre son tranchant. Le journal ne dit pas que la lumière sauve du désastre ; il dépose dans le désastre une charge que le présent pourra rallumer. Geste conjurateur s’il en est : retenir les vaincus pour qu’ils agissent encore sur nous. Le parti pris est assumé — Etty n’est pas des nôtres, elle n’a lu ni Benjamin ni Müller. Mais c’est nous qui, la prenant à rebrousse-poil de sa légende pieuse, faisons de sa mystique non le déni du politique, mais l’une de ses manières de tenir : la dernière, quand toutes les autres sont tombées.


Mardi 7 juillet,

9 heures et demie du matin.

Mine vient de téléphoner pour annoncer que Mischa a subi hier l’examen médical qui doit décider de son envoi en Drenthe. Résultat encore inconnu. Mère est à bout de nerfs, paraît-il, et père lit beaucoup. Il a tant de ressource intérieure. Les rues où l’on passe à bicyclette ne semblent plus tout à fait les mêmes, des ciels bas et menaçants pèsent sur elles et paraissent toujours présager des orages, même par un soleil éclatant. On vit désormais côte à côte avec le destin, on découvre des gestes pour l’approcher quotidiennement, et tout cela diffère totalement de ce qu’on a pu lire dans les livres. Quant à moi, je sais qu’on doit se défaire même de l’inquiétude qu’on éprouve pour les êtres aimés. Je veux dire ceci : toute la force, tout l’amour, toute la confiance en Dieu que l’on possède (et qui croissent si étonnamment en moi ces derniers temps), on doit les tenir en réserve pour tous ceux que l’on croise sur son chemin et qui en ont besoin. « Je me suis dangereusement accoutumé à votre présence », disait-il hier. Dieu sait si moi aussi, je me suis « dangereusement accoutumée » à la sienne ! Et pourtant je devrai me détacher de lui aussi. Je veux dire : mon amour pour lui doit être un réservoir de force et d’amour à donner à tous ceux qui en ont besoin ; à l’inverse, l’amour et la sollicitude qu’il m’inspire ne doivent pas me ronger au point de me priver de toutes mes forces. Car même cela, ce serait de l’égoïsme. Et même dans la souffrance on peut puiser de la force. Et mon amour pour lui peut suffire à me nourrir toute une vie, et d’autres avec moi. Il faut aller jusqu’au bout de sa logique. On pourrait dire : je puis tout supporter jusqu’à un certain point, mais s’il devait lui arriver quelque chose ou que je doive le quitter, ce serait trop, je n’en supporterai pas plus. Or on doit toujours pouvoir continuer. Aujourd’hui c’est tout l’un ou tout l’autre : ou bien on en est réduit à penser uniquement à soi-même et à sa survie en éliminant toute autre considération, ou bien l’on doit renoncer à tout désir personnel et s’abandonner. Pour moi cet abandon n’équivaut pas à la résignation, à une mort lente, il consiste à continuer à apporter tout le soutien que je pourrai là où il plaira à Dieu de me placer, au lieu de sombrer dans le chagrin et l’amertume. Je me sens toujours dans des dispositions étranges. Je pourrais presque dire : il me semble que je plane au lieu de marcher, et pourtant je suis en pleine réalité et je sais parfaitement ce qui est en jeu.

J’écrivais il y a quelques jours encore : je voudrais être à mon bureau et étudier pour moi. Ce n’est plus possible. C’est-à-dire : cela pourra se produire encore, mais il faut abandonner cette exigence. Il faut renoncer à tout, pour pouvoir faire chaque jour pour les autres les mille petites choses qui sont à faire, sans toutefois s’y perdre.

Wemer disait hier : « Nous ne déménagerons pas, cela ne vaut plus la peine. » Et il ajouta en me regardant : « Pourvu seulement que nous partions ensemble. » Le petit Weyl considérait tristement ses jambes grêles et disait : « Il faut que je me procure cette semaine deux caleçons longs, je me demande bien comment ! » et, s’adressant aux autres : « Pourvu que je sois dans le même compartiment que vous ! » Le départ est fixé à la semaine prochaine, il aura lieu à une heure et demie du matin ; voyage en train gratuit - mais oui, gratuit ! - et on n’a pas le droit d’emmener d’animaux domestiques. Tout cela figurait dans la convocation. Et qu’il fallait se munir de chaussures de travail, de deux paires de chaussettes et d’une cuiller, mais ni or, ni argent, ni platine, cela non ; en revanche on est autorisé à conserver son alliance, n’est-ce pas touchant ? « Je n’emporte pas de chapeau », dit F., « mais un bonnet, on aura fière allure avec ça ! »

Oui, tels sont les propos échangés à l’heure de l’apéritif(1). En rentrant hier soir de cette petite réunion traditionnelle, je me demandais où j’allais bien pouvoir puiser la force de donner encore une heure de leçon. Je pourrais d’ailleurs écrire tout un livre sur cette heure et demie passée avec W., - son visage lisse de jeune garçon, ses grands yeux insolents. J’espère qu’il me sera donné de tout retenir de cette époque et d’en faire un jour un récit, même fragmentaire. Rien de ce que nous vivons n’est comme dans les livres, rien.

Je ne puis noter les mille détails qui me frappent quotidiennement, mais j’aimerais bien les retenir. Je remarque que mes facultés d’observation enregistrent tout sans faillir, avec en plus une sorte de joie. En dépit du poids des choses, de ma fatigue, de ma souffrance, de tout, il me reste au moins ma joie, la joie de l’artiste à percevoir les choses et à les transformer dans son esprit en une image personnelle. Je serais capable de déchiffrer avec intérêt et de conserver en moi l’ultime expression du visage d’un mourant. Je partage la souffrance de ceux que je vois en ce moment tous les soirs et qui, la semaine prochaine, travailleront dans l’un des endroits les plus menacés de la terre, dans une usine d’armement ou Dieu sait où - si du moins on les laisse encore travailler. Mais j’enregistre le plus petit geste, la moindre phrase prononcée, la plus fugitive expression de leur visage, et je le fais avec distance, avec objectivité et presque avec froideur. J’adopte instinctivement le point de vue de l’artiste et je crois qu’un jour, quand il me paraîtra nécessaire de tout raconter, j’en aurai aussi le talent.

Après-midi.

Un ami de Bernard a été abordé dans la rue par un soldat allemand qui lui a demandé une cigarette. La conversation s’est engagée : ce soldat était autrichien, et avait enseigné à Paris avant la guerre. De la conversation rapportée par Bernard je veux retenir cette phrase : « En Allemagne, la caserne tue plus de soldats que l’ennemi. »

Cet agent de change était dimanche matin à la terrasse de Léo Krijn : « Nous n’avons qu’à prier de toutes nos forces pour que la situation s’améliore tant que nous sommes moralement capables d’accueillir cette amélioration. Quand la haine aura fait de nous des bêtes féroces comme eux, il sera trop tard. »

Ce qui me préoccupe le plus, ce sont mes pieds qui refusent tout service. Et j’espère que le moment venu, ma vessie sera retapée, sinon je serai une rude gêneuse pour les entassements humains qui sont ma société future. Et je devrais me décider enfin à aller chez le dentiste, toutes ces petites corvées que l’on a repoussées une vie durant, il est temps de s’en débarrasser, je crois. Et je ferais bien de cesser de fureter dans la grammaire russe, j’en sais assez pour mes élèves, du moins pour les mois qui viennent, il vaut mieux terminer l’Idiot.

Je ne prends plus de notes de lecture, c’est beaucoup trop long et on ne me laissera certainement pas traîner avec moi tout ce papier. Désormais il faudra savoir extraire mentalement l’essence de tout ce que je lis et l’engranger pour les temps de pénurie. Et je me ferai beaucoup mieux à l’idée de mon départ si je concrétise cet adieu dans une série de petits actes, de manière à ne pas recevoir « l’échéance fatidique » comme un coup mortel : liquider des lettres, des papiers, tout le fouillis de mon bureau. Je pense tout de même que Mischa ne sera pas retenu pour les camps.

Je dois me coucher plus tôt, sinon je suis trop somnolente dans la journée et je ne puis me le permettre. Il faut que je mette la main sur la lettre de notre brave soldat allemand avant le départ de Liesl : je veux la conserver à titre de « document humain ». Après un désespoir immense et accablant, cette histoire a connu divers rebondissements des plus singuliers. La vie est si curieuse, si surprenante, si nuancée, et chaque tournant du chemin nous découvre une vue entièrement nouvelle. La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie, or il faut s’affranchir intérieurement de tout, de toutes les représentations convenues, de tous les slogans, de toutes les idées sécurisantes, il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toute norme et de tout critère conventionnel, il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse.

J’aimerais avoir lu tout Rilke avant que sonne l’heure de me séparer de tous mes livres, et probablement pour longtemps. Je m’identifie très fort à ce petit groupe de gens rencontrés par hasard chez Wemer et Liesl, et qui seront déportés la semaine prochaine pour travailler en Allemagne sous bonne garde policière. Cette nuit, j’ai rêvé que je devais faire ma valise. C’était une nuit de nervosité ; les chaussures, surtout, me désespéraient : toutes celles que j’essayais me faisaient mal. Et comment faire tenir des sous-vêtements, des vivres pour trois jours et des couvertures dans une seule valise ou un sac à dos ? Mais je suis sûr qu’il restera un peu de place dans un coin pour la Bible. Et si possible pour le Livre d’heures et les Lettres à un jeune poète de Rilke. Et puis j’aimerais tant emporter mes deux petits dictionnaires de russe et l’Idiot, pour entretenir la langue. Évidemment tout peut m’arriver si, au moment de notre enregistrement, j’indique comme profession : « professeur de russe ». Cela peut constituer un « cas isolé » aux conséquences difficilement prévisibles. Peut-être finirai-je tout de même par atterrir en Russie (après Dieu sait quels vains détours) une fois qu’ils m’auront entre leurs griffes, moi et mes connaissances linguistiques.

8 heures.

Voilà, à cette heure-ci un couvercle se referme sur toutes les rumeurs de la journée et le soir m’appartient, avec tout le calme et la concentration qui sont en moi. Sur mon bureau, une rose-thé jaune se dresse entre deux petits vases de violettes mauves. Notre « heure de l’apéritif » est terminée. S. m’a demandé, totalement épuisé : « Comment font les Levie pour tenir le coup soir après soir ? Je n’en peux plus, je suis complètement désespéré. » Et maintenant, je laisse derrière moi rumeurs et réalités pour lire et pour étudier, toute la soirée. Je me demande comment je suis faite : aucune des inquiétudes ni des angoisses de la journée ne me colle à la peau, ici à mon bureau je me sens vierge comme un nouveau-né et totalement réceptive à l’étude, comme si rien ne se passait dans le monde. Tout s’est parfaitement détaché de moi sans laisser de trace et je me sens plus réceptive que jamais. La semaine prochaine, il est probable que tous les Hollandais subiront l’examen médical(1). De minute en minute, de plus en plus de souhaits, de désirs, de liens affectifs se détachent de moi ; je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie : si elle est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu mais le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. On dirait qu’à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd’hui hommes et peuples s’effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m’est devenue transparente, et le cœur humain aussi ; je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. Et maintenant, au travail.


Arnaud Maïsetti