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Koltès | D’Absalon à Babylone
Hypothèses d’une réécriture
dimanche 1er février 2026

On savait la ferveur avec laquelle Koltès lisait les romans de Faulkner, au début des années 1980 — comment Lumière d’Août lui avait donné la clé de son Quai Ouest, et dans quelle mesure aussi cette œuvre lui avait permis de penser plus radicalement encore les enjeux métaphysiques de la question politique des rapports nord / sud qui féconda son théâtre. On savait moins que Faulkner irrigua aussi autrement une certaine pensée de l’écriture.
Soit ce passage dans Absalon, Absalon :
« … et puis, tout à coup, tout est fini et tout ce qui vous reste c’est un bloc de pierre avec quelque chose de griffonné dessus, en admettant qu’il y ait quelqu’un qui se souvienne ou qui ait le temps de faire ériger un monument et d’y faire graver quelque chose, et il pleut dessus, le soleil brille dessus, et, au bout d’un peu de temps, on ne se rappelle plus ni le nom ni ce que les choses gravées tentent de raconter, et cela n’a pas d’importance. Alors, peut-être, si l’on pouvait rencontrer quelqu’un, plus étranger, plus approprié, et lui donner quelque chose - un bout de papier - quelque chose, n’importe quoi, qui n’aurait en lui-même aucune signification, pas même pour le lire ou le conserver, qu’il ne se donnerait même pas la peine de jeter ou de détruire, ce serait du moins quelque chose, simplement parce que ce serait arrivé, qu’on se le rappellerait, même simplement le fait qu’il soit passé d’une main à une autre, d’un esprit à un autre… »
Et soit la dernière page de Prologue, ce début de roman que la mort de Koltès en 1989 laissa inachevé :
« C’est pourquoi, ne voulant plus parler d’Ali, je ne parlerai donc plus de rien, laissant la parole aux chroniqueurs des apparences et de l’éphémère, sachant de toute évidence que ce Mann, et toute cette population de Babylone, et moi-même, et vous bien sûr, serons autant de fois oubliés que l’on nous a connus, davantage peut-être même ; oubliés, au point que notre souvenir à nous ne sera plus nulle part, ni même sur un bout de pavés battu par la pluie, ni même sur un bout de papier porté par le vent ; tandis que celui d’Ali existe dans le battement du bongo et dans celui du cœur de l’homme, dans le claquement des feuilles contre les branches, dans le brisement des vagues sur les falaises, dans le silence glacial du vide avant la création, dans les explosions du cosmos qui empliront peut-être l’éternité. »
Le roman de Koltès, ce grand désir inassouvi, porte, sur trente feuillets d’une écriture serrée, dans les entrelacs du récit d’un jeune garçon nommé Mann, de sa tristesse dans Babylone, l’œuvre monde du dramaturge. Dans ce mince livre, toute une conception de la vie et des êtres, de la solitude comme on ne saurait le dire et de l’amour comme on ne peut jamais le nommer, de l’échappée belle comme allure — et de ce que veut dire raconter quand il s’agit sous ce mot de désigner la faculté de réinventer la vie. Il y a enfin, qui traverse tout cela, une singulière conception de l’écriture : sa dérisoire nécessité.
Aux derniers feuillets de ce qui ne sera toujours qu’un prologue, le narrateur note avec mélancolie, mais lucidité, ce à quoi est voué ces pages — l’oubli donc, le vent, ce qui dans les fins rejoins les origines. Et dans le retournement proustien qui se formule — derniers mots qui font signe vers les premiers, bouclant la fin vers ses débuts - un renversement aussi, presque provocateur, de l’œuvre de Proust : si la fin revient au commencement et au geste qui l’a inauguré, ce geste est voué non à la reconquête du temps mais à son abandon : non à une mémoire absolue qui sauverait tout par l’écriture mais à une mémoire si totale qu’elle rend l’écriture dérisoire et l’emporte avec elle.
Pourtant, davantage que Proust peut-être, ces lignes porteraient peut-être en elles l’écho assourdi d’Absalon, Absalon, sa signature secrète - roman des généalogies maudites.
Presque mot pour mots reprenant le motif du « bout de papier porté par le vent » que Faulkner avait posé comme ultime recours contre l’oubli, Koltès semble ici dialoguer avec son aîné — dialoguer, s’affronter donc, et comme tout dialogue est la rencontre de deux monologues qui cherchent à cohabiter, le deal ici se noue et violemment.
Chez Faulkner, le narrateur cherchait encore à arracher quelque chose au néant par le geste de transmission lui-même. Peu importe que le papier n’ait « aucune signification », peu importe même qu’on ne le lise ni ne le conserve : l’essentiel était qu’il soit passé « d’une main à une autre, d’un esprit à un autre ». Le fait seul de ce passage fait événement, institue une mémoire, fût-elle minuscule et dérisoire. Tentative désespérée mais obstinée de donner à l’écriture une chance face à la pierre qui s’effrite et aux noms qu’on ne déchiffre plus.
Koltès répond et renverse la proposition. Le « bout de papier porté par le vent » devient l’emblème même de ce à quoi il renonce — car renonçant à « parler d’Ali », le père adoptif de Man, par quoi le narrateur avait entrepris d’abord de raconter le destin de Man, il renonce dès lors à toute cette économie de la trace écrite, à ce fantasme de la transmission. Plus de papier ni pavés battus par la pluie où graver un souvenir. Congédier les « chroniqueurs des apparences et de l’éphémère », c’est évincer les romanciers, et lui-même peut-être — sachant que « Mann, et toute cette population de Babylone, et moi-même, et vous bien sûr, serons autant de fois oubliés que l’on nous a connus ».
Mais ce renoncement n’est pas une capitulation, plutôt ouvre-t-il sur autre chose. Si Ali persiste, ce n’est pas dans les archives humaines, les livres ni les monuments, mais « dans le battement du bongo et dans celui du cœur de l’homme, dans le claquement des feuilles contre les branches, dans le brisement des vagues sur les falaises ». Et la phrase de s’élever par degrés : de l’art à la vie même, du végétal au minéral, jusqu’au cosmique – « le silence glacial du vide avant la création ».
Ce que Koltès oppose au roman, c’est cette forme de mémoire qui échappe à l’écriture parce qu’elle est rythme, battement, vibration universelle. Une permanence qui ne doit rien aux gestes humains de conservation mais qui traverse les corps, les éléments, le temps lui-même. L’écriture se découvre doublement finie : parce que mortelle, vouée à l’effacement comme tout ce qui passe de main en main ; et parce qu’elle bute sur une limite, celle de ce qu’elle ne peut capter. Il existe des persistances qui ne relèvent pas de sa juridiction.
Cette méditation finale sur le devenir de l’écriture porterait ainsi l’empreinte d’une double lucidité. Faulknérienne d’abord, qui sait que les noms gravés s’effacent et que la pierre devient illisible, que même le geste de transmettre un bout de papier ne sauve rien vraiment. Mais lucidité plus radicale peut-être : qui comprend que certaines mémoires n’ont jamais eu besoin de l’écriture pour exister, qu’elles battent ailleurs, dans d’autres registres, selon d’autres tempos. Face à cette démesure cosmique, le roman se referme sur lui-même, inachevé, comme frappé d’une vanité qui le constitue. Ne reste qu’un prologue à ce qui ne viendra pas. Ou plutôt : qui existe déjà, a toujours existé, dans le battement du bongo et du cœur, mais que l’écriture ne peut ni contenir ni transmettre — seulement dire ce à quoi elle renonce, nommer ce qui la dépasse, puis se taire.
Quand François Koltès, le frère de Bernard-Marie, trouva ce prologue et les fit publier, il choisit comme titre ce mot même : Prologue. Car les hommes, notait le narrateur dans les premières pages « avec leur goût baroque pour les majuscules, nomment la nuit elle-même : la Nuit triste, et encore le tilleul au milieu du boulevard : l’Arbre de la Nuit triste ; et ainsi de suite ». Le prologue devient Prologue, stèle érigée à ce qui ne fut jamais qu’un commencement, pierre gravée pour un roman qui n’eut pas lieu.
