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La Ville écrite | Feu de joie

Pluie de colère

vendredi 10 avril 2026


Je donne un nom meilleur aux merveilles du jour
J’invente à nouveau le vent tape-joie
Le vent tapageur
Le monde à bas je le bâtis plus beau

Aragon, « Secousse » (Feu de joie, 1921)


Les mots ne manquent pas, ils sont là partout où on ne les cherche pas, mais ils échouent toujours à dire l’humiliation qu’est devenue chaque jour chaque seconde : les paroles disparues sous les discours, les coups reçues chaque fois qu’on ouvre la radio, qu’on prend le temps de considérer la situation, qu’on voit ce que le monde devient à force de s’accomplir. Les mots disent plutôt la patience du temps pour négocier son passage — tout finira par passer, disent-ils, l’oubli que fabrique l’habitude, par devenir ce sentiment dans le corps qui est la sensation de vivre. Et si elle est l’humiliation, ce serait parce que le corps ne sait pas transformer autrement la colère par l’amertume, et la solitude sous la tristesse. La colère dit-on, soulève : mais le réel reste en bonne place malgré tout. Les mots, oui, manquent, qui diraient autrement le monde et par là feraient davantage que l’appeler, renverseraient l’ordre des choses dans le bas-côté, stupide, effaré, et voilà la place nette. La fumée qui suivit l’effondrement de la colonne de Juillet : on voudrait tant la respirer. Battre des mains contre elle. Se rouler en elle. La recueillir dans des bocaux qu’on rangerait aux musées à côté des lézards géants, des stromatolithes fossilisés, des bactéries changées en pierre par l’océan. On jette les mots sur les murs pour cela, oui, pour respirer cette fumée là. Les mots ne manquent pas, mais c’est toujours les autres qu’on trouve : un jour, on mettra la main sur les mots seuls qui sauront dire le poids du feu et le forme de la pluie, la joie crue de se savoir de l’autre côté de la fin de ce monde.


Arnaud Maïsetti