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Les villes qui n’existent pas | Gaza
Le seuil et la cendre
dimanche 22 février 2026

Un projet : constituer l’atlas des villes qui n’existent pas.
#1 Bielefeld #8 Potemkine #15 Jéricho #2 Atlantide #9 Guanahani #16 Dugway #3 Troie #10 Ghjirulatu #17 Tchernobyl #4 Detroit #11 Byblos #18 Eldorado #5 Tombouctou #12 Beauregard #19 L’île de Bermeja #6 Atitlán #13 Monde vide #20 Marioupol #7 Babel #14 Çatal Höyük #21 Null Island #22 New Babylon #23 Gaza
Et pour continuer : la plus niée de toutes : Gaza
Dans l’Atlas des villes qui n’existent pas, Gaza, évidemment, occupe une place à part, – douloureuse et scandaleuse, atroce. Gaza, ville qui n’existe pas : on entend la phrase, on observe comme elle circule et se glisse dans les journaux et les discours, à la surface des cartes — et se prononce sans trembler de ceux qui ont fait de cette phrase un désir, un projet, un rêve même. Non, Gaza n’existe pas, disent ceux qui s’acharnent donc à ne pas la faire exister. Phrase qui travaille, qui use. Phrase qui prépare le terrain. Une ville n’est jamais détruite seulement par le feu, mais par l’habitude qu’on prend de dire qu’elle n’existe pas.
Si Gaza n’existe pas, c’est qu’on a fait d’elle moins une ville, qu’une anomalie, moins un lieu, qu’un problème. Un dossier, donc – pas tant un monde qu’une cible.
Il y a dans ce refus d’existence la vieille logique — coloniale et martiale — qui avance en s’installant ; la logique qui affirme : cette terre est à nous ou à personne. Logique qui, dans ses versions les plus extrémistes, prolonge l’expansion des colonies jusqu’à l’effacement programmé d’une Palestine arabe, trahissant la promesse initiale d’un État qui devait offrir refuge et non produire à son tour l’exil. Qui étend les colonies comme une nappe jusqu’à couvrir ce qui gênait la vue – un tapis, et pourquoi pas de bombes.
Gaza, moins une ville que la capitale d’une bande — mot mince, et qui enserre. Mot qu’on jette aussi sur des hordes plus ou moins organisées, bande qui dit le sauvage, qui promet la prison, ou la peine capitale. Bande, comme on dirait une lanière, une coupure, une chose à tenir serrée entre deux doigts.
Avant d’être une bande, Gaza fut un passage. Et avant même d’être un nom, elle ne fut qu’un intervalle : entre l’Afrique et l’Asie, cette ligne de poussière en halte sur la route des caravanes sans que le sol sous leurs pas ne portât encore l’ombre d’aucun drapeau. Puisque la terre précède les proclamations, le désir de s’y arrêter précède aussi le notaire qui la nomme pour mieux la distribuer. Hazattu — c’est sous cette forme qu’elle fut d’abord consignée, dans les lettres d’Amarna, gravée dans l’égyptien du deuxième millénaire — nom posé comme pierre blanche pour dire la halte et le carrefour. Viendront les Philistins qui en font l’une des principales cités de la Pentapole philistine, et Alexandre, qui la transforme en polis organisé sur le modèle grec, avant de voir sur elle déferler ces flots de Romains, Byzantins et Arabes – avant d’être disputées entre croisés, ayyoubides, mamelouks : surgissent et sitôt disparaissent les califats et les rois chrétiens, les Ottomans et les dettes qu’on ne paiera jamais. On change de langue comme de devises, de dieux et de maîtres. Le sol seul demeure : chaque puissance la prend pour la plier à son ordre avant de mieux l’abandonner à son sort ; aucune ne l’invente. Gaza, comme toutes les villes, ne naît jamais, mais s’entasse sur elle-même en couches de mémoires : ville sous la ville sous la ville.
Ville épaisse et stratifiée – incapable d’être ramenée à une seule origine, ville traversée, qui échappe aux récits simples : ville de tous les peuples – de tous les mondes venus et qui ne jamais vraiment partis.
Les siècles s’accélèrent. La Nakba jette sur les routes ces corps qui marchent sans savoir où aller : ce sera Gaza aussi. On se réfugie au bout des routes, et ce bord du monde portera ce nom de Gaza où le réel se contracte pour devenir un « problème » : un camp, une menace — manière de ne jamais en faire une ville. Camp qu’on peut fermer, ou ouvrir à dessein — pour lequel il est moins besoin de frontière que de check-points.
L’armée israélienne encercle, bombarde, impose le blocus ; le Hamas creuse — répond à la surveillance aérienne par la profondeur, à la verticalité des drones par l’évidemment de la terre : fabrique une autre ville de silence ; les colons extrémistes, ailleurs, repoussent plus loin la frontière mobile, au nom d’une terre promise qui ne supporterait aucun partage. Et de blocus en bombardements, de barrages en frappes, l’espace qu’on déchire pour le rendre inhabitable, les quartiers s’effondrent, les hôpitaux ferment et l’électricité qu’on coupe. L’espace cesse d’être ce tissu continu du bâti qui pourtant le définit, ni cet agencement poreux de vies contiguës ; il se fragmente en zones, en quadrants, en couloirs dits « sûrs » qui ne le sont jamais, en secteurs et en coordonnées. Gaza devient un diagramme militaire, qui ne peut répondre qu’au langage des soldats et à la grammaire des mouvements de troupe.
Sous l’arpentage patient de certains, la ville pourtant refuse de ne pas exister —retourne contre ses destructeurs la preuve de son désastre en signe de sa persistance. Forensic Architecture depuis Goldmisths et London University œuvre à faire raconter cette histoire des ruines et de leur langage. Munis de cartes et d’images satellites, ils bâtissent non des maisons mais des démonstrations, une géographie infra-ordinaire des territoires dévastés — machine de production de preuves rendues visibles. Sous l’impulsion de Eyal Weizman, c’est l’envers de l’architecture qui s’élabore : non plus le bel art de construire, mais celui de lire ce qui reste et de documenter la destruction : la ruine parle, à condition de savoir l’interroger. Les cratères dessinent des trajectoires ; les murs effondrés indiquent des angles de tir ; les cartes humanitaires révèlent les lignes d’enfermement. La violence n’est pas un chaos : elle est sa propre géométrie qui produit de l’espace et configure le territoire. Les murs tombés deviennent des phrases et les impacts, des preuves. Un fragment suffit à reconstituer un espace. Une fissure indique un mur. Ce que la destruction a voulu effacer, elle l’a inscrit : Gaza existe dans ses décombres comme dans aucun cadastre. Forensic Architecture cartographie les massacres de masse à Gaza, espace de violence trouée avec ses « zones soi-disant sûres », ses evacuation orders et ses lignes de fuite forcées. On y voit un territoire reconfiguré par la violence, où les « routes de survie » deviennent autant de lignes de menace
Gaza n’est pas seulement frappée par le ciel — elle se creuse aussi par le sol. Sous les immeubles, ce réseau de tunnels qui se développe — architecture souterraine qui répond à la surveillance aérienne par la profondeur. Au-dessus, les drones ; en dessous, la terre évidée. Deux logiques guerrières s’affrontent, et les civils vivent entre les deux, pris dans cette verticalité tragique.
Dire : Gaza n’existe pas – constater qu’on lui refuse la possibilité d’être une ville : ni souveraine, ni respirable. Concession dangereuse ou camp à ciel ouvert ; mais pour ceux qui la vivent au-dedans d’elle-même, piège qui possède seulement son ciel sous lequel il est seul possible de vivre puisqu’il nous appartient.
En 1948, des familles palestiniennes ont emporté avec elles la clé de leur maison – détruite, rasée, ou intégrée à un autre cadastre, la maison depuis des décennies n’existe plus. Les familles possèdent encore cette clé, qu’on transmet, qu’on accroche à l’entrée de ce qui n’est qu’une maison provisoire depuis près d’un siècle. Que signifie posséder une clé pour une maison disparue ? Habiter, ce n’est pas seulement occuper un lieu, plutôt instituer le seuil d’où pouvoir fermer et rouvrir, et se tenir dans cet intervalle entre dedans et dehors. Lorsque la maison est détruite, le seuil disparaît — à moins que quelque chose n’en garde la mémoire. La clé ne reconstruit pas les murs, mais maintient l’idée que l’ouverture fut possible, et qu’elle peut l’être encore.
Une ville ne meurt pas quand ses murs tombent, mais lorsqu’il n’y a plus personne pour en garder la clé.
Quand il existera un pays, délivré des États et des dieux, pour deux peuples – entre la mer, le fleuve et le désert –, on décrochera la clé du mur de la maison de passage, et on la déposera dans la terre en chantant pour les morts.

