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Michel Foucault | Le Clown souverain

« Les Anormaux », cours de 1974-1975 au Collège de France

mardi 24 février 2026


Soit ce texte de Michel Foucault, prononcé au Collège de France lors du cours de 1974-1975. Le contexte : celui d’une Europe où les fascismes semblent vaincus mais où leurs mécaniques persistent, reconvertis. Foucault isole ici le rouage du grotesque dans la mécanique du pouvoir — dessine les contours d’un monde à venir, déjà là, dont l’ombre se répand, jusqu’à nous.


« La terreur ubuesque, la souveraineté grotesque ou, en d’autres termes plus austères, la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit : ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique. Il me semble que c’est l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir. Le pouvoir politique, du moins dans certaines sociétés et, en tout cas, dans la nôtre, peut se donner, s’est donné effectivement la possibilité de faire transmettre ses effets, bien plus, de trouver l’origine de ses effets, dans un coin qui est manifestement, explicitement, volontairement disqualifié par l’odieux, l’infâme ou le ridicule. Après tout, cette mécanique grotesque du pouvoir, ou ce rouage du grotesque dans la mécanique du pouvoir, est fort ancien dans les structures, dans le fonctionnement politique de nos sociétés. Vous en avez des exemples éclatants dans l’histoire romaine, essentiellement dans l’histoire de l’Empire romain, où ce fut précisément une manière, sinon exactement de gouverner, du moins de dominer, que cette disqualification quasi théâtrale du point d’origine, du point d’accrochage de tous les effets de pouvoir dans la personne de l’empereur ; cette disqualification qui fait que celui qui est le détenteur de la majestas, de ce plus de pouvoir par rapport à tout pouvoir quel qu’il soit, est en même temps, dans sa personne, dans son personnage, dans sa réalité physique, dans son costume, dans son geste, dans son corps, dans sa sexualité, dans sa manière d’être, un personnage infâme, grotesque, ridicule. De Néron à Héliogabale, le fonctionnement, le rouage du pouvoir grotesque, de la souveraineté infâme, a été perpétuellement mis en œuvre dans le fonctionnement de l’Empire romain.

Le grotesque, c’est l’un des procédés essentiels à la souveraineté arbitraire. Mais vous savez aussi que le grotesque, c’est un procédé inhérent à la bureaucratie appliquée. Que la machine administrative, avec ses effets de pouvoir incontournables, passe par le fonctionnaire médiocre, nul, imbécile, pelliculaire, ridicule, râpé, pauvre, impuissant, tout ça a été l’un des traits essentiels des grandes bureaucraties occidentales, depuis le XIXe siècle. Le grotesque administratif n’a pas simplement été l’espèce de perception visionnaire de l’administration qu’ont pu avoir Balzac, Dostoïevski, Courteline ou Kafka. Le grotesque administratif, c’est en effet une possibilité que s’est réellement donnée la bureaucratie. "Ubu rond de cuir" appartient au fonctionnement de l’administration moderne, comme il appartenait au fonctionnement du pouvoir impérial à Rome d’être entre les mains d’un histrion fou. Et ce que je dis de l’Empire romain, ce que je dis de la bureaucratie moderne, on pourrait le dire de bien d’autres formes mécaniques de pouvoir, dans le nazisme ou dans le fascisme. Le grotesque de quelqu’un comme Mussolini était absolument inscrit dans la mécanique du pouvoir. Le pouvoir se donnait cette image d’être issu de quelqu’un qui était théâtralement déguisé, dessiné comme un clown, comme un pitre. »


Si le pouvoir autoritaire paraît toujours plus ou moins grotesque, cela ne tient pas à un accident de l’Histoire — ou une simple forme que revêt le tyran malgré lui : c’est qu’il touche à sa vérité nue, quand il s’exerce pleinement, ou réellement : qu’il approche au plus près de ce qu’un pouvoir toujours tend quand il s’exerce pour lui-même, sa conservation autant que son exercice, ou l’exercice ne tient qu’au désir de sa conservation : qu’il ne s’exerce que pour se prouver. La brutalité n’est pas différente du grotesque, tous deux sont des manières et des conditions, des effets et des conséquences. Une image aussi bien qu’un signe.

On a cru, avec une confiance trop mécanique, que la répétition historique dégraderait la tragédie en farce. Mais la scène contemporaine ne relève plus de la farce comme déclin ; elle en révèle la fonction. Farce : non pas une dégradation du pouvoir, mais l’une de ses manières d’être, techniques de gouvernement au service de l’arbitraire du souverain. Ce qu’au théâtre on sait depuis longtemps : la farce n’est pas le bas de la hiérarchie des genres, elle en est le retournement violent, qui expose par l’excès ce que la tragédie dissimule dans le sublime. Le grotesque politique fonctionne de même : il ne cache pas le pouvoir, mais le montre autrement, par saturation plutôt que par occultation.
C’est une parade, bien sûr : comment caricaturer ce qui va déjà au-delà de la caricature, qui s’affirme comme caricature d’elle-même ? C’est un ressort aussi : être plus infâme que tout permet au moins de sortir du commun des hommes, et d’affirmer par là un extraordinaire qui vaut bien celui de l’excellence.

Le clown : ce personnage qui dit la vérité par l’outrance — le bouffon du roi qui peut tout proférer parce qu’on feint de ne pas le prendre au sérieux. Sauf que le renversement contemporain est plus retors : c’est le roi lui-même qui joue le bouffon, et qui tire de ce rôle une impunité structurelle. La scène politique devient alors un sournois spectacle intégré — non plus représentation du pouvoir, mais un pouvoir comme représentation totale, où même la dénonciation du masque contribue à entretenir l’illusion qu’il suffirait de l’arracher.

Aujourd’hui, pas besoin de compléter la série des figures que Foucault évoque — de Néron à Mussolini — pour voir voir la galerie qui les prolonge en accusant le trait : le grotesque n’est plus seulement une couleur de régime mais le dispositif central d’une gouvernementalité néolibérale en/de crise. Trump, Bolsonaro, Milei, Orbán — autant de corps politiques où la bouffonnerie savamment entretenue est devenu le phrasé du pouvoir lui-même, où l’outrance, la vulgarité ostensible, l’incompétence revendiquée fonctionnent précisément comme Foucault le décrivait : non des ratés, mais comme rouages. Et on aurait beau jeu de vouloir les désigner comme ridicules : le bloc dominant accomplit là une double opération — déploie une politique de classe d’une brutalité inédite (déréglementation, démantèlement des droits sociaux, concentration des richesses) tout en maintenant le regard de l’opposition rivé sur le spectacle du clown. Marx encore, de grand secours, s’agissant de sa lecture de l’idéologie : la figure grotesque du souverain opère comme écran et comme condensateur. Capte le regard et fixe sur un corps bouffon la perception des effets de domination – et par là les dissimule dans leur nature même, les déplace de la classe vers la personne. L’histrion au sommet de l’État sature l’imaginaire politique d’un spectacle qui décourage l’analyse des rapports sociaux réels. La critique morale du grotesque devient, en ce sens, une forme de complicité involontaire : elle consomme le spectacle qu’elle prétend dénoncer. Le piège se referme.



Là où l’analyse libérale s’épuise à commenter l’indignité du personnage, il faudrait pouvoir tenir ferme sur la question de la fonction : qui la bouffonnerie sert-elle ? quels intérêts structurels le histrion au pouvoir reconduit-il sous le couvert de l’irrationalité apparente ? L’apparente folie de la gouvernance actuelle — les décisions erratiques, les provocations calculées, la destruction méthodique des institutions de médiation — n’est pas tant irrationnelle — elle est au contraire d’une rationalité implacable, qui accélère la primitive accumulation dans sa phase contemporaine, démantèle l’État social comme rempart de classe, atomise les solidarités. Le grotesque est ici la forme spectaculaire d’un processus dont la logique reste, elle, parfaitement sérieuse.
Bien sûr, le pouvoir peut être (doit être) conquis, retourné, exercé différemment. Qu’on a toujours tort de confondre pouvoir et autorité, qu’il s’agit bien de déceler dans le pouvoir la classe qui l’exerce et les fins qu’elle lui assigne.

Puis il faudrait ajouter au constat froid de Foucault : le grotesque bureaucratique qu’il évoque à travers Kafka et Courteline connaît aujourd’hui une mutation. Ce ne sont plus seulement les fonctionnaires médiocres de l’administration classique qui incarnent ce rouage, mais les plateformes numériques, les algorithmes d’État, les start-ups du welfare — bureaucratie molle et diffuse qui produit ses propres effets de pouvoir à travers l’absurde dit kafkaïen des interfaces et des formulaires sans réponse, des procédures indéfiniment renvoyées. La farce s’est aussi algorithmisée, et c’est précisément pourquoi le grotesque bureaucratique est devenu plus efficace — l’absence de corps risible rend la domination invisible, donc incontestable. L’Ubu rond de cuir s’est dématérialisé sans se dissoudre.

Retenir de Foucault et contre Foucault aussi, c’est que le grotesque du souverain n’est pas tant une anomalie à corriger par le retour à une politique sérieuse et respectable, mais le symptôme d’une époque où le capitalisme, ne pouvant plus se légitimer dans le progrès ni dans la promesse, exhibe sa violence nue sous les oripeaux du carnaval. Reste la scène. Si le pouvoir se donne en spectacle, c’est qu’il requiert un public. Or tout public peut apprendre à suspendre l’applaudissement – leçon de Brecht. La réponse ne serait être a restauration d’une gravité institutionnelle — simple recyclage des formes antérieures — mais l’organisation d’une force capable de traverser le spectacle, de ne pas s’y laisser retenir, et de désigner derrière la marionnette la main qui la meut, et le monde qui a besoin d’elle pour persister.


Arnaud Maïsetti