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Jrnl | Que les vivants et les morts se parlent ainsi
[26•09•15]
mardi 15 septembre 2026

Mais une pensée close ne pense pas bien : ce qui n’est pas dans ce livre se trouvera dans un autre. Ce qui lui manque est comblé ailleurs. Un livre n’existe pas seul : il se fait et se refait à mille mains, allant complétant ses semblables. On ne lit jamais que le morceau d’un massif de livres qui s’imbriquent sans toujours le savoir – il semblerait même que les vivants et les morts se parlent ainsi.
Joseph Andras, La vie bonne. Notre socialisme, 2026.
Une phrase imprimée dans le journal : d’abord, la page raconte ce qu’on sait, la terre sèche et la soif, les pieds de vigne arrachés dans le Midi, le raisin mort à jamais — les vignerons qui s’éloignent, plantent leur vin en Normandie, plus haut même, Belgique ou Hollande, et bientôt où ? Du Saint-Émilion en Islande ; et le Languedoc vide. Cette phrase alors, imprimée dans le journal, pour raconter le paysage autour d’Estagel et sa coopérative abandonnée : « Aujourd’hui, tous ceux qui veulent faire du fric sont partis, et les communistes sont morts ».
Un 15 septembre comme un autre, sauf que cette fois, les chars d’assaut n’ont pas à se lancer pour la première fois sur la ligne de front comme à Flers-Courcelette ; que le train n’a pas à faire pour la première fois Liverpool-Manchester (qu’il n’aura pas besoin de tuer pour la première fois un passant qui agiterait imprudemment les bras au passage de la Rocket) ; que les lois de Nuremberg n’auront pas besoin d’être promulgué pour la première fois pour exclure du droit des millions d’hommes, de femmes ; que Muhammad Ali n’aura plus à mettre genou à terre devant Leon Sprinks. Comme un autre, qui pourtant partout recommence, mais au point où l’avait laissée l’histoire ; spirale ou escalier qui monte et descend à la fois, pivote sur un axe toujours plus invisible dans quoi s’engouffrent le vide, le temps, et l’idée du vertige qui donne tant envie de sauter, parfois.
La grande soif de Nietzsche : si proche de la grande solitude intérieure ? (Et de son envers). La soif rend impossible toute abstraction, dit-on : nécessité ramenée au réel qu’on ne désire pas, qu’on appelle – ce par quoi on persévère dans l’être. Comme le désert est la mémoire de la soif, le souvenir le désir perdu de ce qui pourrait combler d’un geste toute pensée vide : sur la Croix le Christ qui dit j’ai soif, et comment l’on paiera deux mille ans de phrases une phrase qui n’avait que cela à dire, demander de l’eau non pour la Gloire ou l’éternité, mais une seconde de répit dans l’existence affreuse : l’eau n’est pas une chose ni même une substance, mais ce qui me relie au grande dehors, la relation même, et qui permet de durer dans l’étendue, peut-être. La grande soif n’a pas besoin de Nietzsche : au petit garçon, apprendre que le désir de boire arrive toujours trop tard ; le manque arrive bien après qu’il a commencé. Devant l’horizon historique aussi, on se tient assoiffé de tant d’autres mondes – d’un monde véritable qui à bout portant, a cessé de nous attendre, et combien de cadavres à enjamber pour le rejoindre, et l’enlacer ?

