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la dune — vestiges d’un désir

samedi 14 mai 2011


La Plage (Yann Tiersen, ’Les Retrouvailles’ 2005)


… que
tu te déplaces
alors
             ou non

sur l’enjambée

la hauteur
ici

reprend.

— 

… plage

du plus haut

comme

sans qu’ici le vent
ait
à reprendre
             souffle

moi-même arrêté.

André Du Bouchet, Ici en deux in ’Poèmes et proses’


Longue plage de temps et d’espace morts à atteindre comme l’endroit le plus reculé du monde : reculé, c’est le mot, puisqu’à chaque pas que l’on fait pour monter dans le sable, on descend de quelques centimètres, de sorte que plus on avance et plus la dune recule sous le corps, et tout ce qui s’offre à nous s’éloigne — la mer de l’autre côté continue d’apporter du sable, encore et encore : et la dune s’élève sous nos pas qui s’enfonce, au loin.

Morts, je dis morts de temps et d’espace les sables : les grandes étendues de temps et d’espace mortes qui sont là pour rien, ou peut-être pour finir la terre, commencer quelque chose de l’ordre de la lumière sans couleur, sans chiffre, de la pure lumière descendue sur la peau sans filtre, et le ciel blanc, et la mer blanche, et toute cette blancheur des peaux sur toi, et qu’ainsi toute pureté bue ne resterait que toi dans les sables enfoncée comme moi où la soif encore me fait me jeter sur le sol blanc en toi.

D’épuisement peut-être, et c’est d’avoir trop respiré : la chaleur ici fait trop respirer, et la fatigue de descendre à force de monter fait trop respirer — d’épuisement ou de soulagement : de la solitude gagnée — tapis étrange de hauteur et de profondeur : de hauteur sur le ciel et la mer, de profondeur aussi comme ce promontoire s’avance sur quelque chose de l’ordre de la vie atteinte. Les vêtements sont de trop. La peau est de trop. La morsure du sable sous le pied ; et des lèvres sur la lèvre : peu d’endroit comme ici où on ne peut demeurer seul — peu d’endroit comme ici où malgré tout, le sentiment de l’être l’emporte.

Et l’envie de se précipiter en bas, de sauter : ô cette envie domine tout. Comme au dernier étage d’un immeuble, on se penche sur la cage d’escalier qu’on vient de grimper, le désir irrépressible (toujours réprimé) du vide : ici, même chose. Mais la mer est à plusieurs kilomètres. Si on saute, on ne tomberait que sur la souplesse du sable, et non sur la plaque de béton de l’eau. Le vertige est là, impossible à satisfaire. Il est ce creux formé dans le corps où vient se loger le désir — immense langue de terre que vient recouvrir, chauffé à blanc, le sexe échoué des vagues qui s’abattent au bas des dunes et que le cri des foules recouvre : il faut aller plus loin, il faut continuer d’avancer, il faut trouver du sable que personne n’aura foulé pour enfin — à grands pas, trouver un endroit du monde où la mort serait passée comme enjambée par la dune ; où le désir serait sans vestiges : et où mordre.