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La Mousson d’été 2026 | « Braver le temps »

Editorial • Temporairement Contemporain

vendredi 21 août 2026


La Mousson s’ouvre, la Mousson est ouverte. Je reprends ici l’éditorial que j’ai écrit pour le numéro 0 du journal Temporairement Contemporain qui accompagne le Festival, ses lectures et ses rencontres.


Éditorial • Braver le temps

Il va pleuvoir, dit-on. Après tant de mois de sécheresse et de feu, voici que le temps change — celui qu’il fait, d’abord ; et puis celui qui passe, on peut rêver ; celui enfin, plus rétif à tout changement, dans lequel nous sommes pris — ce gros temps qui menace. Alors le mot mousson retrouve, l’espace d’une semaine, son sens : la saison qui bascule et l’eau qui revient quand on avait cessé d’y croire. Une semaine hors du temps : manière de nous arracher à l’ordre du jour commun — moins une soustraction qu’un détour par lequel on se donne une chance d’y revenir plus armés, l’oreille plus fine et le regard moins recouvert.

Car le mauvais temps, lui, ne connaît pas de trêve. Le désengagement de l’État à l’égard de la culture n’est jamais un chiffre parmi d’autres : c’est toujours un aveu — celui de ce qu’une société, à l’heure des comptes, décide de tenir pour superflu. Comme s’il existait, quelque part, un dehors du monde où l’art pourrait patienter sans dommage que les urgences soient passées ; comme si la barbarie ne commençait pas précisément là, dans ce tri entre ce qui compte et ce qui ne compte pas encore. On ampute, on referme, on économise sur ce qui, d’ordinaire, permet justement de continuer à vivre quand le reste s’effondre.

Le même geste, ailleurs, recommence : le monde s’assèche et se dérobe ; les eaux se retirent ou débordent, les corps déjà fragiles sont les premiers emportés, les vies déjà précaires les premières sacrifiées à des équilibres qu’on ne discute plus. Quelque chose, plus loin encore, avance qui a un nom qu’il faut cesser de taire : le fascisme, ou ce qui s’en approche assez pour qu’on renonce à jouer avec les mots. Ce qu’il menace n’est pas seulement des vies, ni seulement des droits : c’est le pari même sur lequel toute existence commune repose — cette égalité qui ne se prouve jamais une fois pour toutes, mais se vérifie, sans relâche, dans chaque geste qui ose encore la mettre à l’épreuve, et que le temps, discordant, ne cesse de remettre en jeu.

Ce geste, par exemple, prendre place dans un théâtre.

Oui, la question n’est peut-être plus de savoir ce que peut le théâtre, mais ce qu’on en fait, de ce pouvoir qu’on lui prête depuis si longtemps sans jamais tout à fait le vérifier. Tenir devient la question qui vaut toutes les autres : savoir à quoi l’on tient et comment on le tient, sur quoi et avec qui — quand ce à quoi l’on tient est justement la première chose qu’on s’emploie à nous arracher. Questions de saison et de mauvais temps, questions de moussons : elles ne se répondent pas une fois pour toutes, mais se reposent, chaque année, avec ceux qui reviennent et celles qui arrivent.
Cet été, ailleurs, des fêtes ont dû se réinventer en quelques jours à peine — déplacer leurs scènes, resserrer leurs programmes, jouer parfois dans des conditions qu’elles n’avaient pas choisies. On voudrait leur dire, depuis ici, que cette obstination-là nous regarde aussi : que tenir une fête, un festival, une rencontre, quand tout pousse à y renoncer, est déjà, en soi, un acte qui nous excède tous.

Treize écritures, cette année, se répondent à l’Abbaye des Prémontrés, du 21 au 27 août — treize, comme on brave le sort plutôt qu’on ne le craint. Venues d’Australie, du Québec, de Belgique, d’Allemagne, de Serbie, de Catalogne, du Portugal, de Croatie, d’Autriche, d’Italie, de Russie et de France, elles portent une génération de dramaturges européen·nes pour beaucoup inédite ici. On y verra l’effondrement du climat moins comme sujet que comme décor concret du vivre ; la violence faite aux femmes telle que les institutions savent si bien la nier ou la requalifier ; nos solitudes contemporaines et les dispositifs qui prétendent y remédier et les amplifient ; le deuil, et comme il est impossible ; et partout ou presque, cette question qui ne se referme jamais : qui raconte l’histoire de qui ?

Le comité de lecture qui a choisi ces textes compte, cette année, une absence : celle de Charlie Nelson, comédien fervent, lecteur infatigable, dont la voix a longtemps porté celle des autres avant la sienne propre, et qui manque à cette Mousson comme manquerait au milieu d’une phrase la voix qui la portait — nous lirons, cette année encore, un peu avec lui.

Treize lectures, donc, deux créations hors les murs, des cabarets et des conversations — l’une sur ce que veut dire éditer le théâtre aujourd’hui, l’autre portée par de jeunes autrices des Balkans regardant, à leur tour, la scène contemporaine —, une université d’été, et une conférence où Olivier Neveux viendra interroger ce que peuvent l’écriture dramatique et la scène par ces mauvais temps nouveaux. Toute la semaine, une attention presque physique se porte au son, à l’écoute, aux voix qu’on invente pour se doubler ou se remplacer soi-même — comme s’il fallait, cette année plus qu’une autre, apprendre à tendre l’oreille avant de reprendre la parole. Puisque lire, ici, n’est jamais affaire de seule intelligence : le corps y pense autant que l’esprit, et la pensée elle-même, quand on l’éprouve ainsi, à voix haute, devant d’autres, redevient une sensation. Elle dit la joie de se retrouver pour penser ensemble, et se compter : vérifier, chaque année, combien nous sommes encore à vouloir tenir cela et tenir à cela, avant d’affronter, dehors, ce qui nous attend.

Nous ne sommes pas impuissants ; nous ne sommes pas démunis : nous ne sommes pas seuls. Nous avons pour nous la charge des mots et le désir de les tenir, pour mieux leur faire porter ce que le monde, désormais, ne dit plus qu’en étouffant. S’il faut, par ces mauvais temps, continuer de parler, nous parlerons de cela même et de ces mauvais temps, pour ne pas nous y résoudre : avec ce monde et contre lui, en ce monde et en dépit de lui. Nous sommes de ce temps, sur le point de le braver : qu’il pleuve sur l’Abbaye et les Tilleuls, sur les Marronniers et les pages, sur la Moselle et sur le reste — rien ne sera lavé, ni consolé. Qu’il pleuve. Qu’il vente.

Arnaud Maïsetti