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Gilles Deleuze & Félix Guattari | Rhizome

Toutes sortes de devenirs

mardi 10 février 2026


L’arbre impose sa forme immédiatement lisible : les racines enfouies qui soutiennent l’ensemble, le tronc qui s’élève sur quoi balancent des branches qui se distribuent selon l’ordre balancé et immobile que l’œil reconnaît sans effort, de sorte que chaque élément paraît dépendre d’un point plus ancien que lui, et que l’ensemble donne l’impression d’une continuité gouvernée par son origine. Cette figure a longtemps orienté nos manières de comprendre – une évidence silencieuse : chercher ce qui fonde, précède, explique, revenir vers le point premier dont tout procéderait, persuadés que le sens se tient là, dans cette profondeur stable qui soutient sans se montrer.

C’est cette même disposition qui a présidé à notre manière de concevoir le livre, en le rapportant à une source unique — l’auteur, le fond, l’intention, l’origine — comme si le texte devait nécessairement reconduire vers un centre qui l’aurait engendré, et comme si lire consistait à remonter vers cette instance supposée première, dans une logique de filiation qui reproduit, sans toujours le savoir, cette centralité paternaliste et patriarcale où l’ordre, l’origine et le sens se confondent.

À force d’habiter cette forme, notre regard s’y est plié, au point que nous en venons à ne plus reconnaître que des troncs, des ramifications, des hiérarchies discrètes, et à attendre du monde qu’il se laisse ordonner selon cette architecture, quitte à méconnaître ce qui s’y dérobe, ce qui ne pousse pas vers le haut, ce qui ne se laisse pas reconduire à une origine, et à laisser s’installer, dans cette recherche d’un principe organisateur, les tentations d’un ordre qui rassure parce qu’il simplifie.

L’image alors s’épuise, non parce qu’elle serait inexacte, mais parce qu’elle ne suffit plus, et qu’à côté d’elle se déploient d’autres croissances, d’autres circulations, qui ne partent de nulle part assignable, qui avancent par le milieu, se relient sans centre, se transforment en avançant, comme si le sens, désormais, demandait moins à être rapporté à une racine qu’à être suivi dans ces trajets où rien ne commence vraiment et où tout, pourtant, se met à pousser.

Nous avons des antidotes où puiser les forces.

A. M.


Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux,
« Introduction : rhizome », Les éditions de Minuit, p. 30-32.

Résumons les caractères principaux d’un rhizome : à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple. Il n’est pas l’Un qui devient deux, ni même qui deviendrait directement trois, quatre ou cinq, etc. Il n’est pas un multiple qui dérive de l’Un, ni auquel l’Un s’ajouterait (n+1). Il n’est pas fait d’unités, mais de dimensions, ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. Il constitue des multiplicités linéaires à n dimensions, sans sujet ni objet, étalables sur un plan de consistance, et dont l’Un est toujours soustrait (n-1). Une telle multiplicité ne varie pas ses dimensions sans changer de nature en elle-même et se métamorphoser. À l’opposé d’une structure qui se définit par un ensemble de points et de positions, de rapports binaires entre ces points et de relations biunivoques entre ces positions, le rhizome n’est fait que de lignes : lignes de segmentarité, de stratification, comme dimensions, mais aussi ligne de fuite ou de déterritorialisation comme dimension maximale d’après laquelle, en la suivant, la multiplicité se métamorphose en changeant de nature. On ne confondra pas de telles lignes, ou linéaments, avec les lignées de type arborescent, qui sont seulement des liaisons localisables entre points et positions. À l’opposé de l’arbre, le rhizome n’est pas objet de reproduction : ni reproduction externe comme l’arbre-image, ni reproduction interne comme la structure-arbre. Le rhizome est une antigénéalogie. C’est une mémoire courte, ou une antimémoire. Le rhizome procède par variation, expansion, conquête, capture, piqûre. À l’opposé du graphisme, du dessin ou de la photo, à l’opposé des calques, le rhizome se rapporte à une carte qui doit être produite, construite, toujours démontable, connectable, renversable, modifiable, à entrées et sorties multiples, avec ses lignes de fuite. Ce sont les calques qu’il faut reporter sur les cartes et non l’inverse. Contre les systèmes centrés (même polycentrés), à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le rhizome est un système acentré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états. Ce qui est en question dans le rhizome, c’est un rapport avec la sexualité, mais aussi avec l’animal, avec le végétal, avec le monde, avec la politique, avec le livre, avec les choses de la nature et de l’artifice, tout différent du rapport arborescent : toutes sortes de « devenirs ».

Nous sommes en même temps sur une mauvaise voie, avec toutes ces distributions géographiques. Une impasse, tant mieux. S’il s’agit de montrer que les rhizomes ont aussi leur propre despotisme, leur propre hiérarchie, plus durs encore, très bien, car il n’y a pas de dualisme, pas de dualisme ontologique ici et là, pas de dualisme axiologique du bon et du mauvais, pas de mélange ou de synthèse américaine. Il y a des nœuds d’arborescence dans les rhizomes, des poussées rhizomatiques dans les racines. Bien plus, il y a des formations despotiques d’immanence et de canalisation, propres aux rhizomes. Il y a des déformations anarchiques dans le système transcendant des arbres, racines aériennes et tiges souterraines. Ce qui compte, c’est que l’arbre-racine et le rhizome-canal ne s’opposent pas comme deux modèles : l’un agit comme modèle et comme calque transcendants, même s’il engendre ses propres fuites ; l’autre agit comme processus immanent qui renverse le modèle et ébauche une carte, même s’il constitue ses propres hiérarchies, même s’il suscite un canal despotique. Il ne s’agit pas de tel ou tel endroit sur la terre, ni de tel moment dans l’histoire, encore moins de telle ou telle catégorie dans l’esprit. Il s’agit du modèle, qui ne cesse pas de s’ériger et de s’enfoncer, et du processus qui ne cesse pas de s’allonger, de se rompre et reprendre. Autre ou nouveau dualisme, non. Problème de l’écriture : il faut absolument des expressions anexactes pour désigner quelque chose exactement. Et pas du tout parce qu’il faudrait passer par là, et pas du tout parce qu’on ne pourrait procéder que par approximations : l’anexactitude n’est nullement une approximation, c’est au contraire le passage exact de ce qui se fait. Nous n’invoquons un dualisme que pour en récuser un autre. Nous ne nous servons d’un dualisme de modèles que pour atteindre à un processus qui récuserait tout modèle. Il faut à chaque fois des correcteurs cérébraux qui défont les dualismes que nous n’avons pas voulu faire, par lesquels nous passons. Arriver à la formule magique que nous cherchons tous PLURALISME=MONISME, en passant par tous les dualismes qui sont l’ennemi, mais l’ennemi tout à fait nécessaire, le meuble que nous ne cessons pas de déplacer.


Arnaud Maïsetti