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Rimbaud | Enfers artificiels
« Maintenir pour parler »
mardi 27 janvier 2026

Cette brève, dans le journal : « Discuter avec Arthur Rimbaud, c’est désormais possible. Un jumeau numérique du célèbre poète est installé à la Maison des Ailleurs à Charleville-Mézières. Il pourra répondre aux questions des visiteurs dès ce samedi 18 mai. » On en est donc là aussi.
Après tout, s’il n’avait pas fait cette vilaine chute au retour d’une marche caravanière dans les premiers jours de 1891 sur les pistes en poussière entre Harar et Entotto, chute qui lui aurait sans nul doute épargné cette légère douleur au genou droit et la vilaine synovite infectieuse qui s’en est suivie — et le reste —, c’est un Arthur Rimbaud fringant qui aurait fêté avec nous ses cent soixante et onze ans ; le regret et l’amertume ne nous quittent pas.
Qu’à cela ne tienne. Pour donner le change à la mort, broutille, on a touché aux codes, plongé les mains dans les entrailles du chiffre lui-même, et voilà. Il suffisait d’y penser : puisqu’on sait fabriquer des phrases à partir d’autres phrases, aucune raison de ne pas céder à cette tentation ci. Un siècle durant, on a interrogé chaque ligne, chaque poème, et demandé des comptes aux lettres qui n’ont rien voulu entendre, pris de plein fouet leur opacité et leur vitesse, leur manière particulière de ne jamais répondre à ce qu’on leur demande — oui, tout cela devenait inutilement compliqué. Mais une interface, des lignes de code, un corpus bien rangé étale en son éternité, et voilà le poète de nouveau frais et dispos, serviable même et disposé à répondre à toutes nos questions.
Ce qu’il pense de la vie, du temps qu’il fait dans les Ardennes en cet automne pourri, de la neige sur le Minnesota ou de la performance de l’Olympique Charleville Prix Ardenne Métropole, il le dit sans détour. Il suffit de demander.
On sait pourquoi désormais on dépense l’équivalent de la consommation annuelle mondiale de bouteilles d’eau dans quelques centrales de refroidissement, et que les centaines de térawatt-heures par an sont bien dépensés : la conversation urbaine d’Arthur Rimbaud vaut bien ces douze millions d’arbres arrachées par semestre.
Oh, le visage de cire semble un peu engoncé dans quelques poses numériques, et la voix de métal nous parvenir avec ce grain compassé que possède parfois la machine du GPS quand elle nous indique la route vers les Orients désirables, mais, comme on n’arrête pas le progrès, c’est lui qui finira par nous enjamber, cadavres.
Installé à la Maison des Ailleurs, 7 quai Arthur-Rimbaud — puisque le sort affreux pousse l’ironie du sort jusque dans les noms qui ramènent tout désir de lointain à la cité supérieurement idiote — l’avatar nous attend, prêt à répondre, affable et civil. Sans doute qu’il sait même trouver les mots pour dire la cruauté d’être réduit à régurgiter des formulations brassées à partir d’un corpus donné, lui qui s’était donné pour tâche de donner naissance à un langage inventé lui-même en acte. L’écho assourdi de sa voix, l’entend-il ?
Ce leurre. Ce qu’on demande à Jean Nicolas Arthur Rimbaud, il l’a déjà dit : la preuve. Et pourtant : ce qui se dit dans ce qu’il a déjà dit reste ouvert comme un ventre sous le poignard effilé.
L’IA n’est pas un autre, c’est le double d’un catafalque de papier qui n’est capable que de reformuler l’icône, et mal synthétiser l’envers de l’inouï.
Il s’agirait de rendre la culture proche — nous dit la brochure — accessible : rien de plus loin pourtant que la figure de pixels parcheminés, tout au plus l’intelligence la rend digeste, autant dire bonne aux latrines ? L’échange formaté par l’attente ne répond qu’à ce qui est déjà prévu, et ici comme ailleurs, le langage est moins généré que simulé.
En partant, on ne peut même pas serrer la main de l’avatar, qui pose sur nous le regard vide et désespéré de celui qui ne mourra jamais.
