François Bon | Du repliement des morts sur la ville
6 décembre 2013




Vases-communicants — longtemps que je m’en étais tenu un peu loin, ces moments de retrait sont parfois des temps d’élan — ce premier vendredi de décembre, proposition de François Bon d’échanger, et c’est grand plaisir de lui ouvrir ces carnets.

Ce soir, il m’envoie ce texte : des hôtels de Cergy, et de la vie insistante des morts. Souvenir me vient alors, assez proche, de cet hôtel à Grenoble, juste un soir avant une audition, et ma crainte parce que j’arrivais après 23h de voir portes closes : mais même la journée, il n’y a là personne, seulement il suffisait de payer à l’extérieur, dans une machine comme devant les banques, et les chambres accès par le dehors, on ne rentrait même pas dans l’hôtel. Il y avait eu ce soir là une alarme incendie qui s’était déclenchée, et tous sur le pas de nos portes, à deux heures du matin au saut du lit, comme dans les voitures compartiments de train, ou sur un bateau, à soudain se regarder : on habitait au même endroit.

Dans le texte que m’envoie François, suis si sensible à ce dépli de cette expérience (lui, c’est chaque semaine, à Cergy, et déjà ces images sont une carte intime de nos bords de villes, ces hôtels où étrangement dormir dans la même chambre, mais chaque fois différente), dialogue avec les présences des morts, leurs noms, leurs visages (leurs odeurs). Et jusqu’aux renversements : vases-communicants, oui, des morts sur la vie, et comme les mondes se retournent l’un sur l’autre, où appartenir ?

Texte de François que j’accueille ici avec cette joie donc, du partage — pas seulement en raison d’expériences communes (elles ne le sont pas vraiment, juste des échos, des résonances qui portent), mais justement pour le partage, la présence des morts qui font vivre encore.

Et comme il me le demande : l’image est mienne, prise au cimetière de Salon-de-Provence, dans le vacarme de l’autoroute qu’on a tracé tout au bord.

Merci à François d’accueillir chez lui, ma dérive dans la ville d’Aix (avec théâtre, et Robert Walser) : le ciel continuait.

Et d’autres vases-communicants ce mois


Ce sont deux questions qui se mélangent :

— la première est celle d’un grand bâtiment rectangulaire et mince, de 9 étages, posé au-dessus des voies rapides, et fait d’alvéoles toutes identiques, sauf que symétriques selon les numéros pair et impair, avec ascenseur central et routeur wifi positionné près de l’ascenseur, ce qui autorise une meilleure connexion si on est près du centre du couloir et annule toute connexion si on est à ses extrémités

— la deuxième est celle d’une question posée cet après-midi par une étudiante à propos d’un ami à elle décédé, et lorsque son anniversaire est venu sur Facebook des tas de gens le lui ont souhaité, sans donc avoir eu nouvelles de son décès, et d’autres parce qu’ils considéraient que c’était une forme d’hommage au disparu ;

— côté première question il y a le fait qu’une fois par semaine, la nuit tombée mais quasiment à la même heure du même jour tu te présentes dans l’entrée éclairée, mage une somme modique et te voies attribué par l’ordinateur une carte plastique avec un numéro pour une des alvéoles dans les étages, selon la disposition des couloirs, et avec disposition symétrique selon que l’ordinateur t’affecte un numéro pair ou impair, tu prends l’ascenseur et retrouve la même pièce exactement (la symétrie importe peu), la prise de courant et dehors la nuit ;

— côté deuxième question il y a eu ce texte ce matin que tu aidais une étudiante à corriger, c’était sur la tradition en Europe de l’Est de garder les morts trois jours à la maison après leur décès et qu’elle n’aimait pas leur peau ni leur visage, si surtout l’odeur et combien dans toute la maison elle était entêtante et qu’après l’enterrement il y avait une sorte de fête avec un gâteau aux pruneaux et qu’elle s’était mise depuis à vraiment détester et les gâteaux aux pruneaux et cette odeur ;

— côté première question il y a cet isolement où tu es du soir huit heures au lendemain huit heures : qui viendrait te chercher là, qui viendrait te causer là, tu reprends l’ordinateur et t’en sers comme on fait, pour rien, juste une _dérive_, selon la distance où tu es du couloir et puis tu iras manger un morceau mais pas toujours, et puis t’endormira plus ou moins tôt mais pas toujours et au matin te réveillera sans vraiment savoir où tu es ni ce que tu fais là et pourtant l’habitude, l’habitude est prise ;

— côté deuxième question il y avait celle-ci discutée l’après-midi de comment et pourquoi nous avons la volonté de rayer le nom des morts dans nos carnets e-mail et nos contacts réseaux, que parfois le compte Twitter d’un mort est utilisé encore par ses proches pour donner des nouvelles de ce qui concernait une publication ou un événement le concernant, le mort, qu’on faisait probablement pareil au temps des agendas et répertoires de papier relié cuir avec le petit crayon inclus, mais que pourquoi effacer un compte mort, ils sont encore un peu avec nous comme ça, en tout cas on n’ose pas, on n’aime pas effacer ;

— côté première question il y a qu’avec toi dans ces heures de début de nuit surgissent tant d’improbables silhouettes, parfois des cars entiers et c’est dans une langue inconnue, ou d’autres avec juste une valise comme la tienne passants qui ne se fixent pas, mais aussi familles avec enfants pour un temps sans logement ou ces autres dont tu ne sais pas l’activité sinon qu’ils ont plusieurs téléphones et ici leurs habitudes ;

— côté deuxième question il y a ces pages mémorial qui commencent à proliférer : ça avait commencé pour les chats et les chiens, et puis des gens rendaient hommage à un disparu cher ou proche avec une image de fausse bougie et vraie flamme agitant ses pixels, et puis ça aussi devenu industrie, on achetait sa page hommage comme on achetait son coffre-fort numérique, on y déposait soi-même son héritage, on laissait clés et mots de passe à un légataire dûment enregistré et on avait fait ce compte par un algorithme pas si compliqué : dans quelle année y aurait-il sur Facebook plus de morts que de vivants (il faudrait même pas deux dizaines d’années) ;

— côté première question il y a ton propre mouvement dans l’ascenseur et la rareté ici des paroles, il y a que passée la porte transparente tu es dans la ville organisée pour la traverser à pied au-dessus des creux réservés aux rues et voitures, et le vent qui s’engouffre là-dedans et l’odeur de la _beuh_ et les silhouettes dans les recoins (mais ils ne t’embêtent pas) et les mots que tu surprends : où sont les morts, il n’y a pas de cimetière sur cette dalle et parfois tu te dis que simplement c’est vous-même ;

— côté deuxième question il y a ces jeux où tu inventes un mort qui parle, il y a ta manie des photos de cimetière, il y a ces fantômes des rues dont tu happes l’image et c’est sur elle que tu construis tes livres et as-tu jamais écrit sans que tes morts te tiennent la main ?

— côté première et deuxième question, après ces discussions et l’étrange moment de ces écrans qui brillaient encore alors que la pièce était noire et noire aussi mais avec lumières dispersées la ville au-dehors qui devenait relief aussi grand que le web, et repensant à la grande lame mince verticale et ses alvéoles, et que peu importait le numéro que l’ordinateur t’attribuait au hasard et tu y étais, dans la petite case des morts, l’idée que oui, oui on pouvait les replier l’un sur l’autre, les deux côtés, et que tout irait mieux et pour la ville et pour tes morts et pour toi, et que peut-être même cette sensation bizarre aujourd’hui, dans ton alvéole d’insomnie, ou dans ces discussions sur les morts, que c’était déjà fait le repli, et juste : juste on ne s’en était pas aperçu.


arnaud maïsetti - 6 décembre 2013

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