Aubes | Prologue
7 décembre 2013




Aube, un récit (ancien).

— voir la présentation du projet sur la page de la rubrique.

— et la publication en revue du prologue et du premier chapitre :


Images : échafaudages, août 2006, près de la rue de Cléry, dans le 2ème arrondissement, tout près de l’endroit où je vivais lorsque j’ai commencé ce texte.


Prologue

Et quand vint le jour, ce n’était pas fini — l’ordre des choses restait suspendu sans mot au dessus des tranchées de la ville et ça continuait encore : la pesanteur de la nuit étalée comme une traînée de latence s’accrochait à tout ce qu’elle pouvait, bouches d’égouts, de métro à peine ouvertes, passages près de Sainte-Victoire ou derrière l’Opéra, et partout, ces ombres au pied des immeubles de pierres et devant les façades en verre de Sébastopol, la lumière qui ne se pose pas, qui ne réfléchit rien, qui n’a la force ni de traverser ni d’éblouir, qui se laisse absorber pour le moment et meurt lentement contre la verticalité lisse des vitres, mais filet de lumière qui se poursuit, qui va chercher ailleurs un endroit où faire tomber le jour, comme par exemple sur les rebords des statues, voûtes d’églises davantage ployées sous les coups endurés par la nuit, car plus loin, c’était des trottoirs gorgées d’eau, des rues que dévalaient de minuscules torrents pour nettoyer les saletés — la boue en apportait d’autres, ça n’en finissait pas — mais personne n’était là pour voir ce lever de rideau, cette lenteur qu’accentuait encore un peu plus le vide des rues (l’attente étouffante de la journée prenait son élan avant de s’élancer entre chacune d’elles, mais pour le moment vides, les rues n’existaient pas encore, et la lumière aussi n’existait pas encore) : la ville attendait qu’on vienne l’irriguer, la peupler de mille gestes qui font bouger les corps, bousculant dans l’immobile des habitudes, les manœuvres planifiées par les siècles : car ce que la lumière atteint ne possède pas seulement la vertu d’être visible, mais surtout mobile, elle seule saura mettre en mouvement la ville, décliner son identité sous les coups répétés du jour, et c’est dans une seconde semblable à une autre, ni mieux préparée, ni moins abrupte que la précédente, ni plus rapide ni plus fermement appuyée qu’une autre, c’est dans une seconde noyée au milieu de toutes les autres et vite engloutie par toutes les autres, dans une seconde prolongée par toutes les autres de sorte que je parle d’une seule et longue seconde qui dure toute la journée et dure tout le reste du temps puisque c’est par elle toujours que commence le temps, en elle le principe, la primauté — et au juste c’est un même mot qui fait du principe le premier — par elle le temps premier, en elle le lieu où réside chaque espace forclos du monde, le moindre endroit reculé comme le plus vaste et le mieux visible, l’exposition du monde donnée aux yeux de tous et la cache la plus étroite telle qu’elle ne saurait abriter que la plus infime poussière de poudre du sol ; c’est dans une telle seconde que la ville va se faire jour et c’est au sein de cette seconde que le jour se fait soudain, bascule décisive et comme définitive du jour comme sur une pointe, le deuxième versant atteint de l’autre côté annule le passé, la nuit ne fut là que pour donner naissance au jour, alors dans la seconde qui se propage et en laquelle s’agglutine toutes les secondes suivantes, c’est le jour qui advient et met à mort tout le reste, la possibilité de la nuit, la puissance morte des souvenirs qui commencent à partir d’elle à n’être que des souvenirs morts d’avoir été accomplis, et dans cette seconde qui commence le monde on ne voit rien d’elle que ce qui autour s’éteint à mesure qu’elle avance et touchant chaque chose, étendant son empire, fait le vide autour d’elle si bien que de cette seconde qui nous jette dans le jour est l’instant du jour commencé en nous, et dès lors nous ne sommes que le vide qui séparant chaque chose tient le monde droit et lancé et plus rapide à mesure que la seconde progresse, de sorte que en retard sur cette seconde c’est toujours avec une seconde de retard que nous voyons le jour se faire, lumière qui atteint le sol en différé — comme la nuit on regarde les étoiles, l’on s’attarde sur l’une en particulier et on se demande depuis combien de siècle sa lumière est morte d’avoir été conçue dans une distance si éloignée de la terre que l’étoile est peut-être aujourd’hui éteinte et nous ne le saurons pas avant de voir mourir dix fois les enfants de nos enfants (je rêve à cette loi de l’univers qui ferait coïncider l’instant de la lumière ici-bas avec celui de la mort de l’étoile qui l’a jetée jusqu’à nous) ; dans le vide au-dessus duquel nous sommes maintenus par le jour le jour commence pour la première fois ainsi que tous les matins du monde depuis le premier jour dont cette aube n’est que l’onde de choc différée jusqu’à nous dans le monde recommencé où nous posons le pied, ici, maintenant prolongé de notre corps déposé sur la ville comme le matin, en couches de plus en plus appuyées jusqu’à effacer les trottoirs écrasés par les pas, les façades disparues sous la lumière, les fatigues qui reprennent pied dans les tâches du monde à reprendre et à recommencer — dès lors les secousses retentissent et tous écoutent en silence le bruit que font les coups dans le jour éclairé par la nuit passée, l’attente résolue, les heurts soudains qui projettent dans le vif du sujet les pas des premiers passants, des premiers arpentant dans tous les sens les trottoirs, mais pour le moment Victor était seul ici à regarder le déroulement des prémices, personne d’autre levé et pas même le soleil que le ciel n’avait pas attendu : le ciel à cet instant était déjà blanc, d’un blanc cotonneux et fin déposé en centaines de strates les unes sur les autres se mêlant et confondant en elles l’imminence de leur déchirure — Victor savait immédiatement quel temps il allait faire aujourd’hui, mais il ne desserra pas les lèvres et enfonça les mains dans ses poches, se mit à marcher et laissa derrière lui la nuit qui l’avait craché et refusé, la nuit qui était en train de se perdre dans la lumière et qu’on ne verrait pas de sitôt, puisque maintenant, c’était sûr, le jour l’emportait.

arnaud maïsetti - 7 décembre 2013

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