La Ville écrite | éphémère, désespoir pour l’éternité
9 décembre 2013



Si c’est une légende ou une vérité de sciences, je n’ai jamais su, mais j’ai longtemps rêvé, à cette vie d’une journée, à la qualité de temps et de grâce que contient cette vie, à la force qu’il faut pour vivre la vie une seule journée, et pas une seconde de moins, et pas une seconde de plus, à ces vivants nés dans ce savoir secret et fatal, à sa joie incontestable que chaque heure ne sera plus vécue, ni chacune des minutes, et que la courbe du soleil dessine le trajet comme d’une lame sur la gorge, non, peut-être qu’un jour, je saurai le nom de cet oiseau, de cet insecte, de cette plante qui ne parvient à vivre de tous les jours qu’une seule journée — l’énigme fatale de ce jour, sa précision au milieu des autres, le poids du destin —, sans jamais connaître d’anniversaire ou de nuit blanche, de jour mort, de jour immémorial, sans rien savoir de la répétition de la lumière, sa mesure affaibli quand en décembre elle n’atteint pas le dessus de la fenêtre de l’immeuble d’en face tandis qu’en été dès neuf heures elle est si haute qu’on peine à croire que c’est un même ciel, une même vie — et je pense : quelle taille de nos villes pour ces existences d’une journée, quel amour on vivrait, quel secret, quelle mesure de la vitesse, et quelle croyance on accorderait au jour, à la nuit, je ne sais pas, quel nom je posséderai pour nommer ce jour, et cette nuit, et mon propre nom, je ne sais pas, je passerai toute la vie sans doute à rêver d’une telle ville qui écrirait chaque jour comme elle passe, et meurt aux yeux de ceux qui ne seront au milieu d’elle seulement des vivants d’un seul jour, qui passerait, et dont l’un d’entre eux griffonnerait sous la loi intangible de la cité :
Je ne suis pas d’accord, parce que Dieu vit partout autour de nous et qu’il nous sauvera si tu crois en lui et en toi, et le lecteur penché sur l’écriture minuscule, de désespoir, cracherait sur le sol, honteux d’avoir perdu quelques minutes à lire des lignes pour lesquels un plus désespéré que lui aura consacré davantage — et le soleil là-bas bientôt de l’autre côté.


arnaud maïsetti - 9 décembre 2013

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets