Spoliatis arma supersunt (passe d’armes)
24 février 2014



Trancher dans le vif d’une journée, essayer de la nommer. Ce matin, et jusqu’à ce soir, c’est l’expression passe d’armes qui vient. Elle est sur les journaux que je ne lis pas, mais c’est difficile de manquer les titres : en passant près du kiosque ils s’étalent comme du poisson mort. Une passe d’armes, l’expression convient bien avec ce jour — je crois que c’est, en escrime, ce moment où l’on croise le fer ? Aujourd’hui, c’est seulement pour évoquer des escarmouches de mots, où l’on n’échange que des mots, des invectives pour de faux et se jauger, de loin. Mais le bruit du fer qui touche le fer de l’autre, comme du matin l’aube et le midi déjà lourd du poids du soir, je l’entends — comme dès le réveil on sait le jour et qu’il faudra en affronter l’assaut et intérieurement s’en mesurer pour être là, et le soir surtout, avoir conservé suffisamment de forces pour engager d’autres assauts encore, plus sourds, avec soi-même : heureusement passant près de ce banc du Parc Jourdan, j’ai en moi cette phrase de Rodin, comme une arme.


Étudiez religieusement : vous ne pourrez manquer de trouver la beauté, parce que vous rencontrerez la vérité.

Travaillez avec acharnement.

Lu hier cette phrase de Samuel Butler :


Définir, c’est entourer d’un mur de mots un terrain vague d’idées.

En longeant cette route, je passe devant deux terrains : le premier, impeccable pelouse, le second, de la terre — les gamins toujours sont sur celui-ci, à tirer dans des buts vides comme pour jouer à jouer avec un fantôme.

Sur le pont qui enjambe, laisser passer le courant et sentir les forces de la vitesse traverser.


(an-jan-be-man) — Terme de prosodie. L’état ou le défaut du vers qui enjambe sur le suivant. L’enjambement est surtout usité dans la poésie familière ; ailleurs on ne l’emploie guère que pour produire un effet.

Littré, admirable de mauvaise foi (plus loin Claudel : « Dans les derniers drames de Shakespeare le principal instrument prosodique est l’enjambement, la rupture de la phrase au milieu d’un membre logique, l’introduction de blancs, comme pour laisser passer un autre sens à travers le discours disjoint. »)

Au-dessus de l’autoroute, je regarde la sainte-victoire, impression qu’elle est grandie encore par le ciel qui se dégage et le vent, tout ce vent.

Non,

il n’y a rien dans le miroir

et avec mon reflet quand le cours est achevé, je joue avec le dehors un jeu de chaises musicales sans musique, et sans personne d’autres que moi et mon reflet qui cherche au-delà de moi ce que je suis les yeux fermés.

Un proverbe dit à peu près ceci

Si le corps est droit, peu importe que l’ombre soit penchée

et je me demande si le proverbe connaît celui qu’avait inventé Claudel (« Dieu écrit droit en lettres penchées »), et immédiatement, je me dis que je pense trop à Claudel, dans cet hiver qui ressemble à un printemps interminable.

Au-dessus du Parc Jourdan où je suis revenu pour vérifier les ombres, il n’y a que le mienne — passe d’armes avec les ombres des arbres, qui balancent lentement la vie qu’ils ne portent pas encore au bout de leurs branches, que je regarde.

Passe d’armes dans la ville que je remonte et sa fatigue ; à gauche : une arrière-cour que je veux saisir à cause de sa lumière bleue — à l’image la couleur est verte, pourquoi ? passe d’armes — ; à droite : un enclos pour recevoir une statue : vide (et l’inscription dont je ne peux lire qu’un mot "Bethléem", ville de naissance)

Passe d’armes encore.

Passe d’armes quand je rentre et que je veux tout noter, que je retrouve seulement ce mot de passe d’armes entre moi et la journée passée ; comme l’enclos vide d’une statue — vide que l’imaginaire doit faire naître, jour toujours vide que le jour doit combler pour en épouser la forme avant de se donner le jour : vide comme du désir de se donner au monde —, ou comme l’ombre des ombres dans les parcs noirs ou bleus, comme sur moi un corps neuf d’un autre jour.


arnaud maïsetti - 24 février 2014

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