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à mains nues (le vieil homme et la moto)

mardi 4 novembre 2014



« La pluie tombe toujours plus fort sur un toit percé. »

Presque oublié l’odeur de la ville après la pluie. Dimanche, pas un souffle de vent — mais depuis lundi, partout dans le ciel ; la grue sur le chantier d’en face à l’arrêt, drapeau déchiré dans tous les sens. Et ce bruit sur le sol chaque seconde de la nuit, irrégulier et toujours plus fort, toujours plus proche. Des rêves à ce rythme-là, mal accordés aux rythmes du corps — des rêves de combats qui vont et viennent, d’une seconde arrêtée au milieu du ciel juste avant le souffle. (Et ce matin, étrange de lire cette seconde même, sur Kobané). Au réveil, le ciel est toujours plus lourd, et le vent ne disperse rien, sauf le rêve, dont il ne reste qu’un bizarre envol d’oiseaux de nuit par-dessus une prison dans laquelle je suis enfermé pour toujours.

Des heures penché hier sur l’écran, à tirer à soi encore une ligne après l’autre pour qu’elles viennent — peut-être qu’il faudrait les provoquer autrement. Quand c’est terminé, entre les doigts — non pas parce que c’est fini, mais parce qu’on sait qu’il ne reste plus de force en soi —, sortir dehors voir si la ville y est encore : que faire d’autre ?

Rue Jean-Mermoz, vers Paradis, un grand bruit dans la rue ; je me retourne, des enfants arrêtés pointent du doigt quelque chose sur le sol derrière la voiture garée ; une petite foule se forme, qui regarde, avec tendresse et curiosité, quelque chose tombé. Quand je m’approche, je vois un type allongé qui se relève près de sa moto couchée au milieu de la rue étroite ; tous qui regardent, et la file de voitures derrière qui se forme et s’allonge. Il est maintenant courbé sur le sol à essayer de relever la moto sans y arriver ; tout près de lui maintenant, je me penche et on la soulève ensemble, elle pèse lourd c’est vrai, l’homme en plaisante un peu, et souffle fort — entre la visière de son casque, je peux deviner l’âge qu’il a, soixante-dix ans au moins. Il me répond : Non, je n’ai rien ; je suis tombé à l’arrêt ; et en me remerciant, il s’éloigne aussi vite qu’il peut ; derrière, on klaxonnait déjà.

En rentrant, le visage juste aperçu du type me revient ; et cette image de la moto neuve, noire, belle, trop lourde, et du vieil homme qui tâche de la soulever de ses bras trop faibles — les passants qui s’arrêtent pour voir le spectacle de ce qui n’a pas lieu, la chute d’un homme (peut-être est-il blessé) ; les enfants qui dévisagent et tirent sur les bras de leurs mères pour mieux voir — et la chute à l’arrêt : tout répond à quelque chose dans l’ordre du réel ici, une image belle et cruelle de ce qui, chaque jour, à notre échelle d’homme sans force face aux machines symboliques, pèse et qui font tomber, à l’arrêt, et ce qu’il faut soulever malgré tout : mais comment soulever le monde à mains nues quand on est seul ?

Sur l’écran, des mails impossibles à traiter, des courriers en attente, et la liste de ce qu’il faudrait faire, de ce qui a duré trop longtemps pour qu’on laisse passer un jour de plus (je laisserai passer un jour de plus) ; le différé des choses aussi, le temps avant que le temps vienne, et en attendant, continuer à soulever de ses propres forces cette lourdeur du temps pour pouvoir ensuite aller.

Pensées au vieil homme, si léger ensuite quand il s’est éloigné, la machine entre ses mains tournant main droite vers le Prado, la mer toute proche dont le bruit allait sans doute s’accorder avec le moteur pour s’y confondre.