Avignon, journal du silence : de sa fin
24 juillet 2015





Dernier jour, dernier soir ; trois semaines qui s’abattent soudain toutes ensemble – ou comme après la mise aux baquets d’un repas une fois de plus ingurgité, ce sentiment d’une fin de dîner, avec la ville comme la table défaite, les restes dans les plats, et l’envie de remettre à demain le rangement.

Avignon ; partout est à l’heure du bilan – du passé, du passif. Mais ceux qui étaient venus ici chercher des expériences et la transformation, le devenir et l’action collective, intérieure et secrète, qui se partage silencieusement ? Mais ceux qui étaient venus là non pour les œuvres et les spectacles, mais pour les forces qui pourraient les traverser, peut-être, parfois ; non qu’on y déposait notre pécule de croyance, mais parce qu’on sait la vie rare et les lieux où elle se délivre fragiles.

Tout à l’heure, une dernière fois, je suis passé près de la grande place, et sous les murailles où la Cour d’Honneur peut-être vibre des mots qu’on y lance dans le plus grand hasard et la plus grande fougue, abstraite et stérile, j’ai pensé aux désœuvrements des foules ce soir, et j’ai voulu la croire sincère dans sa lenteur de ne rien attendre désormais que tout s’est accompli.

La fatigue l’emporte sur tout.

Et le souvenir blessé de ce qui n’a pas eu lieu. Un mois où l’évacuation du politique ou sa formulation abstraite se sont livrées comme si de rien n’était, comme si c’était important, tout cela, le chant jeté au théâtre lui-même comme s’il était une rédemption (un salut) mais pour quelle faute ? Quel malentendu… On lève des murs ici et on y met des théâtres pour n’avoir pas à parler de ce qui dehors bruit et hurle, ou ce qui en soi déchire ? Il faudrait être ailleurs. Ici, tout est prétexte à construire des théâtres : n’importe quelle église désormais fait l’affaire, n’importe quelle pierre où n’importe quelle amour s’est échoué.

Il y a des contrepoisons – en début de semaine, le si beau monologue de Mohamed El Khatib, et tout à l’heure, l’intense présence de la scène levée pour 81 avenue Victor Hugo.

Et ce soir, Brecht. La lecture de L’ABC de la guerre agit : chercher là matières pour des barricades et toutes les formes qu’elles pourraient prendre pour la vie : intercepter les énergies, fixer dans les espaces pour organiser le face-à-face. Je trouve cette phrase : La vérité est concrète. Contre toutes les vérités abstraites, reste cette injonction : si le théâtre pourrait agir c’est encore ici, et dans le corps et parce qu’il appelle ; ce serait parce qu’il a lieu, en présence même de notre présence.

La vérité est concrète, camarade, me disais-je en heurtant du pied les mauvais pavés de la rue de la Peyrolerie, entre cent passants qui traînent ici en attendant que quelque chose arrive peut-être (il n’arrivera rien que l’ivresse peut-être, et l’oubli le lendemain).

Je rentrerai en boitant un peu, et songeant : la vérité est concrète, et provisoire, et mouvante comme l’esprit de la barricade, et dressée haut comme le corps de la barricade, et belle et silencieuse, comme le désir de la barricade.


arnaud maïsetti - 24 juillet 2015

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