Autoportraits | projections, défigurations, inventions
13 août 2018



[/Pour François Bon
et Jérémy Liron
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Dans les jours creux de l’été, l’attention est disponible aux mouvements plus lents et plus imperceptibles, à des détails qui prennent toute la place parce qu’ils déplacent en profondeur nos croyances les plus ancrées. Soudain oui, des échanges lus en ligne saisissent peut-être à cause de l’étrange labilité de ces jours. Au milieu du bruit de fond, ce qui déchire relance une question portée depuis longtemps. Plus loin dans l’année, cela n’aurait fait que se déposer : mais là, le désir de poser quelques mots insiste.

Ainsi de l’échange entre François Bon et Jérémy Liron sur la question de l’autoportrait, à partir de la violence éprouvée (on la reçoit tous) d’un mot lâché par une lectrice qui accuse sous le changement récurrent d’images de profil sur les réseaux sociaux une coquetterie adolescente (je n’ai pas suivi ce premier échange, et reformule ce que j’en ai saisi). De là une puissante interrogation de François Bon dans les Carnets du Dedans – fascinante exploration de la parole orale quand elle lance devant elle les mots qui diront les prochains, et comment avancer dans le noir avec seulement la voix, le désir de nommer, par approche, ou cercle concentriques, et la frontalité du visage sur l’image –, puis une réponse à distance, en forme de dépli de ces enjeux, par Jérémy Liron, en peintre, dans ces notes des Pas Perdus – ces saisies à la volée, et toujours par le biais de l’image, de la représentation, de la fabrique du réel sur toiles et en nous.

De quoi s’agit-il ? À ce qui est d’importance pour nous tous qui se jetons sur le web avec des outils que nous tâchons de forger pour nous-mêmes, mais dans la syntaxe pris à cela qui traîne et fait les réseaux : l’image, et avant tout, ou en amont, l’image de soi. L’image sur le net est enjeu de premier plan, parce qu’il est avant tout un rapport à l’image : on est beaucoup à payer notre dette à André Gunthert, depuis ses traductions de Walter Benjamin (sa Petite histoire de la photographie, qui est un monument colossal) jusqu’à ses réflexions récentes sur le selfie, l’usage personnel de ses images sur les réseaux… Pour saisir ce qui se joue dans ces usages, il faut évidemment se défaire de la morale mesquine qui juge et méprise – mais tenter de s’approcher dans la fabrique, à vue, de l’époque et des formes qu’elle prend pour se laisser voir. Et elle se laisse voir.

Peu importe qu’il s’agisse là d’une nouvelle forme de subjectivité, qui tenterait de trouver des preuves de sa levée en vérifiant incessamment en elle qu’elle existe sous la butée de sa propre image, et peu importe au contraire que tout cela ne soit finalement que la suite d’une longue histoire, où l’image est prolongement d’un corps. Ce qui paraît neuf, avec la web, c’est que la surface de projection est aussi celle où surgit le monde : sur même paroi, on dépose nos propres traces là où on reçoit les nouvelles du réel. Dans ce mouvement convergent de dépôt et de réception, une forme de la déchirure qui nous fonde nous dévisage. Ce qu’on projette de nous, sur nous, se porte sur les projections du monde : et d’une projection à l’autre, la rencontre qui se fabrique forge évidemment la fiction d’un face à face. Cette fiction, c’est le contraire d’un mensonge, mais c’est l’usage du web tout entier : un principe de défiguration.

De là peut-être la floraison des blogs personnels, qui s’est déplacée ces dernières années par réduction sur les réseaux sociaux – où est la communauté de blogs d’il y a dix ans ? – ; sur ces réseaux, un simple avatar est à lui-même un site, réduit à sa plus simple expression : un portrait, qui suffit à signer le contenu déposé. Et puisque le web s’est toujours inventé contre lui, et que ses usages tentent chaque fois de dépasser ses déterminations, l’avatar lui-même est l’objet d’une fiction, d’une triche avec soi-même [1]. Si les adolescents modifient incessamment leur image de profil, c’est peut-être parce qu’ils éprouvent tout à la fois le web et leur corps comme espace d’invention et de changements permanent : et que la possibilité de changer de corps est une provocation à laquelle il est évidemment difficile de résister.

Changer de profil : changer de corps. S’inventer autre que soi, et pourtant, dans cet autre, assurer que c’est bien soi-même : c’est un vieux rêve de la poésie, c’est sa seule tâche même. On a trop souvent fait du lyrisme la pauvre expression de soi par soi-même, quand chaque poète a travaillé au contraire à sa dispersion : Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé, / Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie… : chez Nerval, je est d’abord tout autre que lui-même, plutôt une pulvérisation.

Alors, cet enjeu de l’image de soi est central, en tant que signature et espace de fiction : soudain, elle est territoire de reconfiguration qui nous détermine à la fois comme autre et comme condition de nous-mêmes, condition des textes qu’on écrira sous détermination de cet autre. C’est déjà le mouvement des hétéronymes par Pessoa, ou de l’usage du pseudonyme chez les artistes : jeter au-devant de soi un nom qui sera lui-seul capable d’endosser la charge des textes à venir.

Écrire, ce serait d’abord jeter une ombre, et tenter de marcher sur elle.

L’ombre, c’est l’ancienne image qui servait à dire ce qu’était une image : c’est les ombres qu’on agite dans la caverne des illusions, ou c’est l’ombre que Dieu répand devant Moïse pour ne pas l’éblouir (et qu’il prenne bien soi de tourner le dos, et de ne voir du Dieu que les contours sur le sol). L’ombre, c’est la part qui donne à voir le visible par l’invisible, c’est l’énigme de la lumière qui la rend possible. L’ombre, c’est le mot des Anciens pour parler des fantômes : Umbra, les spectres – un mot d’optique, encore.

On jette des ombres devant nous : parfois, elles ressemblent vraiment à nos visages ; souvent, ce ne sont que des répliques – on parle de répliques pour les séismes –, des fantômes, des images de nos propres images.

De là ces images qui signent nos visages, nos profils, nos avatars, ne sont souvent que des reflets intérieurs : des propositions, des hypothèses de nous. Soit qu’on se saisisse d’un visage d’un autre, soit qu’on prenne même un immeuble, une plante, une terre sèche, un morceau de ciel : et qu’on dise : c’est mon portrait, pour un temps peut-être fragile et provisoire, mais mon portrait qui signe mes textes et mes paroles, et qui nomme tout aussi bien ce temps fragile et provisoire.

Faire d’une nature morte un portrait de soi, est-ce que c’est une coquetterie adolescente, ou une violence faite à nous-mêmes qui seule pourtant rend acceptable ce qu’on en fera ?

Puisque l’image porte en elle les enjeux même du web, peut-être en est-il de même pour nos textes : miroir que l’on promène le long d’un chemin, disait Stendhal du roman. Mais pour voir le chemin dans le miroir, il faut se placer devant le miroir : et ce qu’on verra, d’abord, devant le chemin, c’est nous-même. On sait la puissante nouveauté du romantisme : en peignant une mer déchaînée, c’est le poète lui-même qui se peint ; en racontant les langueurs d’un ciel d’automne, c’est sa propre mélancolie qu’il fouille. Les lointains intérieurs sont partout autour de nous la grande extériorité du monde. Alors chaque récit serait un portrait ? Passé au tamis de soi, le monde : et c’est toujours une part de soi qu’on arrache de nous pour jeter dans le monde d’autres vies que les nôtres. On se trompe toujours en cherchant dans un texte un document témoignant de l’état du monde : c’est d’un état dispersé de celui qui s’est jeté en travers du chemin pour voir dans le miroir son corps bientôt renversé par la charrette qui promenait le miroir. Et le monde n’est pas l’objet donné, plutôt la question entêtante qui a conduit à la dispersion, l’énigme.

On écrit toujours avec du soi, la phrase de Barthes est irréfutable. On prend toujours en photo des autoportraits de nous-mêmes, sous condition de réalité. Devant soi, le monde n’est pas le lac placide devant lequel Narcisse se regarde : s’il réfléchit notre image, en retour nous nous efforçons de percevoir la possibilité de nous-mêmes à travers lui.

J’avais ouvert en 2012 une série d’autoportraits, interrompue après un déménagement : il importait peu sans doute de réserver une partie de mes carnets à de tels autoportraits, quand chaque texte voudrait travailler à en traverser l’usage : non pas se raconter tel qu’on est, mais se défigurer un peu plus à chaque fois. Et pour se taillader le visage, les brisures du monde me servent comme à nous tous : il suffit de se pencher, de prendre une photo comme on prendrait un bout de verre et de l’approcher de soi pour s’inventer d’autres visages, d’autres portraits.


arnaud maïsetti - 13 août 2018

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