Quand la nuit vient | Les mains #6
23 mai 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

C’est ce qu’il aimait le plus, les mains. Quand il était au café, qu’il attendait, ou même qu’il marchait, c’est ce qu’il regardait chez les gens.

Il n’aimait pas les toucher. Il aimait seulement les mouvements des mains, les terminaisons du corps et cette liberté des mains. Les mains qui évoluent sans celui qui les possèdent, tracent dans l’air des dessins pour trancher la phrase et l’animer, ou au contraire, disent le contraire et révèlent les intentions que la langue voulait cacher. Les mains comme un secret au grand jour avouent tout.

Et puis, cela passait le temps. Regarder des mains d’hommes, de femmes, c’est sans désir. C’est simple aussi, des mains posées au bout d’un homme ou d’une femme : c’est toujours la même forme, ce n’est jamais la même densité. Les mains, c’est plein d’histoires aussi. Il suffisait de savoir regarder dans la forme d’une main pour approcher la vie de celui qui la possède ; une main ne ment pas, non.

Adolescent, tombé sur le poignet, il s’était cassé quelques doigts. Il en avait gardé une certaine raideur et conservé cette habitude de plier et replier ses mains pour en éprouver la résistance.

Jamais plus pour lui de geste naturel réalisé dans le prolongement de la volonté, jamais plus de gestes sans l’effort ou la pensée du geste, sans la résistance du geste. La douleur avait disparu, mais pas la pensée maintenant restée attachée.

Quand il regardait les mains des autres, c’était avec nostalgie de sa main libre, mais sans envie : tristesse quand on sait que le passé a eu lieu et qu’il est désormais fiché à nous comme une blessure sans trace, ou un souvenir dont il ne reste rien, rien sauf dans le corps la marque qui fait durer le temps. Tristesse de savoir qu’on possède un passé sur lequel on ne peut plus rien.

Il jugeait toujours les autres à leurs mains, non pas au soin qu’ils y apportaient, mais à la manière d’habiter leur geste.

Les mains des pianistes, par exemple : leur fragilité, leur violence, leur précision sidèrent évidemment.

Les mains des vieillards davantage peut-être.

Ses mains à lui, il n’arrivait pas à les regarder comme celles d’un autre. Mais ne savait jamais si ce regard le sauvait ou le condamnait.


arnaud maïsetti - 23 mai 2019

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