d’une vie bâtie comme un hôtel
4 juillet 2011




Written On The Sky (Max Richeter, ‘The Blue Notebooks’, 2004)


Quand nous voulons vous voir avec des regards vides
Quand nous ne voulons plus sourire
Ni sangloter dans le ventre céleste
Nos bras tournent grinçants dans les chambres de plomb
La nuit de vérité nous coupe la parole

René Daumal (’Le Contre-Ciel’)


C’est une maison possible. Accrochée à trente mètres, on y vivrait peut-être. S’endormir, prier, manger quand on a le temps. Quand Marie Madeleine (dit la légende) a fini d’errer la solitude, c’est là qu’elle a vécu, creusé avec ses doigts la roche pour se construire une maison, un lit, et dormir, s’endormir, prier davantage encore dans le vide accroché à sa maison, au ciel plus loin, mais pas beaucoup plus haut. Non, c’est vraiment la maison que je refuse.

Il faudrait pour cela abandonner les rues ou renoncer au désir qui font leurs circulations – dans cette maison, la porte d’entrée donne sur le vide ; condamnée, sans doute ; et pas de boîte aux lettres. Alors non. Il faudrait mieux construire – construire quoi ?

L’hôtel en face de chez moi est un immense chantier depuis une semaine : chantier de pierres qu’on abat et qu’on réduit en pierres plus minuscules. Le bruit interrompue, et relancée sans cesse, des travaux, des marteaux, des cris sur les gravats qu’on accumule remplit toute la rue. Je prendrai des photos tout à l’heure. Peut-être qu’on reconstruit toute une ville dans cet hôtel. Peut-être. Je rêve à ma vie bâtie comme un hôtel.

Oui, un hôtel, que j’habiterais comme ma vie - en allers retours successifs, une chambre par tâche, une pièce par an, un étage par projet. Il monterait à mesure que la vieillesse gagnerait le corps. Tout en bas, il y aurait une petite cuisine, avec vue sur la terre. Aux balcons, des escaliers qui mèneraient au hasard sur d’autres étages. Des escaliers en colimaçon, comme ceux qui étourdissent dans les phares de l’Atlantique. Des boucles de cheveux accrochés aux portes toujours ouvertes de chaque chambre. Un livre par pièce. Un seul, réécrit dans ses marges, chaque jour.

Je rêve à cet hôtel qui est en moi, aujourd’hui où j’ai fini, je crois, définitivement, d’habiter un de ces étages. Je regarde par la fenêtre, au-dessus de moi : le ciel s’est éloigné encore, oui (je tends les doigts, il se recule encore). Alors, je gravis un étage : là, une suite de chambres sans numéro. J’ouvre la porte, la première que je vois. La pièce est vide. Il y a un lit, peut-être un corps allongé, et sur le côté, une table, une chaise, un écran allumé. Un livre. Je ferme avec précaution cette chambre, et avant de l’habiter, pour le temps qu’elle voudra, je descends d’abord dehors, au jour grand ouvert sur le désir. Puis, quand je serai épuisé de cette vie en bas, je viendrai le recueillir pour la vivre de nouveau dans cette chambre qui m’a choisi, oui, dans la fatigue élevée à la puissance de l’écriture qui mettra à mort cette vie des rues arrachée, de sang et d’ocre sur les doigts rongés. Et une chambre après l’autre, un étage après l’autre fabriquera au fur et à mesure cet hôtel intérieur.

Oui : ainsi de suite – jusqu’à ce que la chambre où je viendrai me reposer une dernière fois soit à égale distance de la terre et du ciel là-haut.


arnaud maïsetti - 4 juillet 2011

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