midi quotidien
8 septembre 2011




Daily Routine (Animal Collective, ’Merriweather Post Pavilion’, 2009)


Perdre le Midi quotidien ; traverser des cours, des arches, des ponts ; tenter les chemins bifurqués ; m’essouffler aux marches, aux rampes, aux escalades ;
Éviter la stèle précise ; contourner les murs usuels ; trébucher ingénûment parmi ces rochers factices ; sauter ce ravin ; m’attarder en ce jardin ; revenir parfois en arrière,
Et par un lacis réversible égarer enfin le quadruple sens des Points du Ciel. […]

Victor Segalen (Stèles, ‘Perdre le Midi Quotidien’)

À égale distance de moi et du ciel, il y a toute cette ville qui me sépare d’elle. Midi, paraît-il : midi le juste. Toute la journée, maintenir les volets baissés pour empêcher la lumière d’entrer : produire un jour artificiel, fabriquer une photosynthèse singulière sur moi. Le travail l’exige (minuscules manies, essentielles pour truquer le temps, le prendre à revers : me plonger dans le presque noir pour ne pas voir le jour passer). Alors, quand je lève la tête, je me vois sur la vitre transformée en miroir par le faux jour. Mon visage est le même, sur lui tombe une même lumière noire. Il est toujours midi, ainsi, chaque minute de chaque heure. Quand j’ouvre les volets de nouveau le soir, la lumière de vingt heures et la même qu’à huit heures. Le jour est passé sans moi.

[…] Tout cela, — amis, parents, familiers et femmes, — tout cela, pour tromper aussi vos chères poursuites ; pour oublier quel coin de l’horizon carré vous recèle,
Quel sentier vous ramène, quelle amitié vous guide, quelles bontés menacent, quels transports vont éclater. […]

V. S.

C’est de villes dont j’aurais tant besoin pourtant, hautes et dressées sur la pointe des pieds. C’est ces villes que racontaient mes livres, aujourd’hui tous perdus, tous – maintenant que j’en ai écris un qui ne sera jamais fini. C’est dans le temps mort comme un lac que je me suis réfugié, brassant tout cela dans la gorge, remuant tout, noyant tout. Et c’est finalement la nuit qui viendra tomber, ou est-ce le jour qui tombe, pour que je puisse me faufiler là où je ne suis pas, ici par exemple, ces carnets qui racontent (je devrais dire : mesure) la distance qui me sépare de ma vie quand je l’écris. Sur tout cela, je rêve la lumière de midi encore : celle qui fait disparaître l’ombre sous le pas, parce qu’elle se confond avec le pas posé sur elle. Mais je suis toujours en retard sur Midi. Et la faim, comme la soif, ne me quitte pas.

[…] Mais, perçant la porte en forme de cercle parfait ; débouchant ailleurs : (au beau milieu du lac en forme de cercle parfait, cet abri fermé, circulaire, au beau milieu du lac, et de tout,)
Tout confondre, de l’orient d’amour à l’occident héroïque, du midi face au Prince au nord trop amical, — pour atteindre l’autre, le cinquième, centre et Milieu.
Qui est moi.

V. S.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde – se rappeler les vers anciens n’enivrent plus. Je plonge mes mains dans mes cheveux, ne les ressors que plus vides encore. Sur l’écran, six pages ce soir : ce qu’on arrache au temps coûte le temps de les éprouver. Demain, un nouveau jour, d’autres midis : toujours quand je lèverai les yeux, mon propre visage étonné de se trouver ; sur le sol, là-bas, d’autres cheveux tombent et d’autres rêves, sur lesquels sonnent d’autres midis : oh, mais quand les rejoindre.

arnaud maïsetti - 8 septembre 2011

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