des mers virides
11 octobre 2011



poussières d’algues sur le fleuve immobile

Je ne choisis pas : il y a des signes objectifs qui s’imposent. Cette couleur, ce mot plutôt, le mot vert, par exemple : je l’ai rencontré toute cette journée, à mille endroits, pourquoi.

Signe d’espoir, le vert est le symbole de la jeunesse, de l’inexpérience et de la crédulité, probablement par analogie aux fruits non mûrs.

Combien de manière de nommer un seul jour – quand un jour comme celui-ci est passé sur un même ciel gris cassé, et moi, au bureau, ai vu passé sur la même fenêtre des heures semblables. Pourtant, il y avait ce mot vert qui lançait, tranchait à vif.

Dans la littérature chrétienne, le vert est associé à l’une des trois vertus théologales, l’espérance (cf. Dante).

Dans cette position, je ne suis qu’un réceptacle exposé aux puissances vagues qui flottent dans l’ennui, la concentration extrême que cet ennui exige, la libre disponibilité aux pensées qui viennent et font écrire et penser. Sur l’écran, deux fichiers ouverts : la page du travail, et l’autre pour recueillir cette passion des flux que je dépose au compte-gouttes, des phrases, des images, des terminaisons abstraites d’un corps langui laissé à l’abandon de moi.

L’association du vert avec le hasard et la chance viendrait du fait qu’il était l’une des couleurs les plus instables en teinturerie, d’où son interdiction traditionnelle au théâtre.

Je me laisse absorber, seule manière d’écrire en retour dans ce mouvement de rétraction et de violence qui se projette, quand on mène ainsi ce travail, une ligne après l’autre. Et ce mot qui revient, donc, dans des images concrètes, les souvenirs habités, les fictions d’une phrase brève et définitive dont je loge les cadavres morts-nés sur la page : ce mot vert, son imaginaire de plusieurs siècles, ce qu’il charrie en lui de sens que j’ignore, et dont l’ignorance même me semble évidemment nécessaire et explique qu’inlassable je vienne le rejoindre.

Le vert est également utilisé pour décrire la jalousie et l’envie.

Il y a des mots qui contiennent tous les autres. Celui-là par exemple. Avec un tel mot, on peut repeindre le dictionnaire. On y parle toutes les langues du désir et de la mort et ma journée devient peu à peu ce désir et cette mort, couverte de cette verticalité lente d’une couleur étrange que je porte dans les yeux au moment où le vert se change en gris (la couleur de mes yeux est grise ou verte, dépend des gens qui me regardent : qualifie davantage ceux-là que moi, je crois, tache Rorschach que je porte et traverse pour en retour voir le monde.)

Le vert évoque la maladie et la mort car c’est la teinte de la peau d’une personne malade, d’un cadavre, du pus. Un teint de peau vert est souvent associé à des nausées et à un état maladif

Une seule manière de nommer un seul jour : trouver le mot qui intensifiera l’expérience de ce jour en le détruisant.

La signification la plus répandue est la nature. En islam, le paradis est présenté comme plein de verdure. Le vert est également associé à la régénération, la fécondité et la renaissance de ses liens à la nature.

Avec une telle entrée dans le corps du monde, on peut dire la mort et la naissance (dans cet ordre) : et aucune pourtant ne s’ajuste à moi, qui l’entends comme un appel étrange à l’étrangeté radicale – le vertige, c’est le désir de tomber et sa peur la plus grande. Oui. (La noyade est ce rêve de vert, comme une pendaison inversée, toute chargée de ce désir d’atteindre ce point d’extrême relâchement, juste avant que tout se rompt. Je suis ce point de rupture.)

le vert dans le tarot signifie la vie, la respiration.

C’est justement le contraire d’un insensé (oui) : si je l’ai rencontré tant de fois aujourd’hui, l’aberration qui s’entête dit quelque chose d’une puissance à l’œuvre, nécessaire, à laquelle je me plie, que j’accepte comme un enfant.

Le vert est un U majuscule chez Rimb., sans doute parce qu’il est la forme irréalisée, circulaire et ouverte, un ventre capable d’accueillir tout cela, mais un ventre déchiré, arraché à son intériorité. Je suis précisément en cette déchirure.

Il y a soudain cette terre lointaine, hérissée d’arbres, chevelures vertes qui tombent à mes pieds, que je piétine quand j’entre dans la saison morte – je ramasse ces boucles virides, jaunies un peu, transparentes comme des yeux, aussi innombrables que mes solitudes. Dans cette forêts de cheveux coupés comme des soleils, le bruit des pas est immense : il remplit tout jusqu’à former ce cri de feuilles froissés qui nomme ma journée, ce soir, dans les visions effacées de ma fatigue.


arnaud maïsetti - 11 octobre 2011

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