quand je fondais la terre (l’arbre de vie)
27 juin 2012




Where were you when I laid the foundations of the Earth, when the morning stars sang together, and all the sons of God shouted for joy ?

« Où étais-tu quand je fondais la terre […] alors que les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ? »

(Livre de Job, chapitre 38-4)

 [1]

Poussé en moi dans mes dérives, l’arbre : au bout de cette marche loin dans les quartiers de la ville, au sud, à l’ouest, là où il n’y a rien que des grandes tours vides, et le ciel qui recule, gris comme le fleuve, oui cet arbre, poussé en moi comme de plus loin, cette image d’un arbre poussé, le seul qui resterait de toute cette ville, et on viendrait de loin pour dire : c’est ici que la ville s’est arrêtée. C’est ici qu’on vient pour voir la Nuit triste basculer sur le jour. Au soir, je me suis reposé ici, puis je suis rentré.

 [2]

I give him to you. I give you my son

Maintenant, c’est un rythme régulier, ces derniers jours je me fais davantage moine s’il était possible (l’obéissance à la Règle), et le silence parfois sur toute la journée —je coupe le téléphone (de plus en plus de peine à comprendre comment cela pourrait fonctionner, parler à travers la machine), et dans ce café, près d’une prise, de la musique dans le corps, le verre d’eau et quelques livres, et l’écran ouvert en continu, qui note les mots. La schizophrénie de la vie et de l’écriture se résorbe dans ce travail qui prend chaque minute. Le soir, je rentre, il y a parfois des mails auxquels il faut répondre, des dossier à envoyer. Il y a le lit à faire, ou à défaire, ce geste se confond. Mais avant, je prends quelques minutes pour écrire ce jour, je le garde dans la machine, parfois non, je le mets en ligne, est-ce que celui-ci je le garde, on verra, cela dépendra si je trouve les mots pour dire l’arbre.

 [3]

Tell us a story from before we can remember.

Je voulais parler de cet arbre, que j’ai rencontré ce soir, en rentrant (en rentrant je fais une boucle de plus plus haute dans la ville du sud), et je ne sais pas si je pourrais dire l’impression donnée, et là où elle touchait. Ce devait être à cause de la conversation de l’après-midi (la seule, finalement) — je n’en dirai rien. Elle disait l’absence d’un visage que je n’ai jamais vu et m’accompagne pourtant, elle disait tout ce qui me sépare de quelques mots, toute la déchirure entre ce qu’on voudrait rejoindre dans l’écriture et ce qu’il faudrait traverser de la vie (de la mort) pour cela, et qu’on ne franchira jamais. C’est beaucoup de secrets, tout cela, alors je reviens à l’arbre. (Cela a à voir avec l’arbre). Il était planté au bout de ce champ de goudron, de coton peut-être, ma solitude partout répandue dans la nuit qui se dressait, d’un désir plus haut encore que le dernier immeuble là, inutile. Je rentrai, et pensai soudain : c’est là où il faut aller, le mouvement de l’arbre : la leçon de l’arbre planté sur l’immobilité du sol et libre dans le ciel d’inventer ses mouvances dans la syntaxe du vent sans cesse recommencée. Etre ici et plus loin ce qui remue, là-haut, près de l’horizon, le découper. Se faire cheveux d’arbre plus centenaire que le dernier animal marin du monde.

 [4]

— Mr. O’Brien : He is in God’s hands, now.
— Mrs. O’Brien : He was in God’s hands the whole time. Wasn’t he ?

Je pense à l’arbre ce soir, et comme je me suis penché sur lui, dans mon délire, et j’ai cru voir cet enfant marcher de lui, émaner de ces dernières feuilles (le soir, en rentrant, je regarderai l’appareil photo : il y avait un enfant, comment-est-ce possible, oh), regarder comme le mien cet enfant pousser des racines hautes de l’arbre qui le terminaient, au sommet, renversé. Je pense à l’enfant maintenant, et ce vers quoi il allait ; l’enfant intérieur de la ville était le mien, celui que je n’aurai pas maintenant, celui qui était en moi l’enfance que je n’aurai plus désormais. Je pense à l’arbre sans douleur quand je le note, parce qu’il disait la possibilité d’une autre ville, celle au pied duquel tout Babylone, mais pas seulement, pensait à moi, dans l’entre deux de ces jours qui ne passent et se répètent, et passent trop vite.

Un jour, il faudra bien écrire ces mois passés, la folie du jour, du soir, et celle du lendemain. il faudra bien, après avoir dormi mille ans, se lever la mille et unième année, se pencher sur le corps posé contre soi et le relever, ce sera le mien, un enfant peut-être, malade de ces maladies qu’ont les enfants, nécessaires pour les protéger plus tard, le poison dans leurs veines à faible dose pour que le corps apprenne, vaillant, à se défendre quand plus tard la rage de la maladie viendra, plus féroce avec le temps ; alors quand je pense à ce réveil, enfant aux cheveux lentement déroulés jusqu’à moi, comme il faudra le ramasser dans cette tendresse des choses concédées par l’absence de Dieu, en moi aussi. Dans la gorge, impossible de boire, et la soif pourtant, immense : c’est une autre image (oui, il faudrait peut-être se passer d’images, aller plus directement au nerfs de la vie : mais non, je ne veux pas parler en dehors de cette image, elle n’en est pas tout à fait une).

 [5]

Au bout de ma ville, il y aura cet arbre, comme ailleurs, ce qui pousse en moi du désir non de le rejoindre mais de l’accepter, et de le faire venir à moi. L’enfant sur la ville pourra bien rejoindre le ciel, gris comme un fleuve, moi je le verrai encore de là, en-bas, où je serai : il faudra que j’accepte qu’il rejoigne ce que je ne verrai jamais que d’en-bas, et l’écrire encore, comme pour la première fois le désir du corps qui s’ouvre lentement sous le désir : je pense à l’arbre, au milieu de la ville, et l’image qui se creuse en moi dit soudain la vie possible quand on la provoque, l’affronte, la renverse, et dort auprès d’elle, lentement, de tous ses rêves, de toutes ses forces pour le lendemain déjà prêt à se lever, comme un arbre poussé.

Brother. Keep us. Guide us. To the end of time


arnaud maïsetti - 27 juin 2012

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets