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	<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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	<description>Carnets d'&#233;critures et de lectures, journal, images, textes &amp; fictions web. (Depuis octobre 2005)</description>
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		<title>arnaud ma&#239;setti | carnets</title>
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		<title>Heiner Goebbels | Les termes de la repr&#233;sentation</title>
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		<dc:date>2009-06-01T13:58:00Z</dc:date>
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		<dc:creator>arnaud ma&#239;setti</dc:creator>


		<dc:subject>_Heiner Goebbels</dc:subject>
		<dc:subject>_lectures critiques</dc:subject>
		<dc:subject>_th&#233;&#226;tre</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&lt;i&gt;Stifters Dinge&lt;/i&gt;, installation con&#231;ue par Heiner Goebbels [Gennevilliers, T2G] &#8211; juin 2009&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.arnaudmaisetti.net/spip/critiques-theatre/" rel="directory"&gt;CRITIQUES | TH&#201;&#194;TRE&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.arnaudmaisetti.net/spip/mot/_heiner-goebbels" rel="tag"&gt;_Heiner Goebbels&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.arnaudmaisetti.net/spip/mot/_lectures-critiques" rel="tag"&gt;_lectures critiques&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.arnaudmaisetti.net/spip/mot/_theatre" rel="tag"&gt;_th&#233;&#226;tre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.arnaudmaisetti.net/spip/IMG/logo/arton95.jpg?1458750902' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;center&gt;&lt;small&gt;&lt;i&gt;Stifters Dinge &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;Conception, musique et mise en sc&#232;ne de Heiner Goebbels &lt;br/&gt;Sc&#233;nographie, lumi&#232;re et vid&#233;o : Klaus Gr&#252;nberg &lt;br/&gt;Collaboration &#224; la musique, programmation : Hubert Machnik &lt;br/&gt;Cr&#233;ation espace sonore : Willi Bopp / Assistant : Matthias Mohr &lt;/center&gt;&lt;/small&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ce qui commence avec une repr&#233;sentation th&#233;&#226;trale (ou musicale), c'est un temps autre ; une autre mesure du temps, une autre &#233;paisseur, une autre dur&#233;e. Il ne s'agit pas seulement du temps qui scande l'avanc&#233;e de la repr&#233;sentation sur sc&#232;ne (celui de la di&#233;g&#232;se) &#8211; mais aussi et surtout du temps per&#231;u, par le spectateur, de cette dur&#233;e &#8211; temps indivis&#233; dont parle Bergson, temps &#171; r&#233;el &#187; &#233;loign&#233; du temps objectif et spatialis&#233; des montres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*&#171; C'est justement cette continuit&#233; indivisible de changement qui constitue (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui sur sc&#232;ne s'expose avec le plus de visibilit&#233;. Parce que le temps au th&#233;&#226;tre commence puis se termine, et c'est peut-&#234;tre le seul lieu o&#249; s'&#233;prouve une telle exp&#233;rience aussi radicale du temps clos et d&#233;termin&#233;. Au th&#233;&#226;tre, c'est &#233;galement un autre espace qui s'ouvre : ou plut&#244;t, une sorte de vitre qui se dresse par laquelle est expos&#233;e la repr&#233;sentation et &#224; laquelle on demeure ext&#233;rieur. En somme, et pour reprendre la formule c&#233;l&#232;bre de Stendhal : &#171; L'action se passe dans une salle dont un des murs a &#233;t&#233; enlev&#233; par la baguette magique de Melpom&#232;ne, et remplac&#233; par le parterre. Les personnages ne savent pas qu'il y a un public &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*Stendhal, Racine et Shakespeare, Paris, &#233;d. Kim&#233;, 1994, p. 100.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces conceptions traditionnelles du temps et de l'espace, ici rapidement esquiss&#233;es, ont longtemps pr&#233;valu &#8211; celles-ci (se) fondent (sur) le charme d'un th&#233;&#226;tre s&#233;par&#233;, clos en termes exacts par un d&#233;but sign&#233; (telle est la fonction rituelle des coups frapp&#233;s au sol qui avertissent autant qu'ils ouvrent, sas d'entr&#233;e dans la repr&#233;sentation avant un lever de rideau dont la disparition mat&#233;rialise paradoxalement le mur dont parle Stendhal) et une fin marqu&#233;e (le baisser de rideau et le salut des acteurs qui rompt le charme) &#8211; et par un espace qui se donne comme autre, se d&#233;finit dans l'alt&#233;rit&#233; qui fonde le spectacle. La repr&#233;sentation se d&#233;finit a minima par cette d&#233;termination absolue &#8211; elle est strictement ce qui se d&#233;roule entre ces deux termes, au sein d'un espace coup&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, ce que remet en cause le spectacle Stifters Dinge de Heiner Goebbels, outre les codes de la repr&#233;sentation, la soustraction des corps&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*Ce terme de soustraction est pr&#233;f&#233;r&#233; &#224; celui d'effacement par Martin (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la neutralisation et m&#234;me l'effacement de la fable, la d&#233;mat&#233;rialisation (ou la surmat&#233;rialisation) de la sc&#232;ne &#8211; c'est cette perception du temps th&#233;&#226;tral commenc&#233; et clos, et de l'espace &#224; la fois expos&#233; et ferm&#233;. Il semble m&#234;me que le travail d'un tel spectacle peut se percevoir comme celui qui agit activement sur ce temps et cet espace &#8211; que leur &#233;laboration engage d&#232;s lors une appr&#233;hension neuve de la repr&#233;sentation, des corps, de la fable, et de la sc&#232;ne. C'est que Stifters Dinge travaille, ce n'est ni le temps ni l'espace, pas m&#234;me le temps r&#233;el et indivisible ou l'espace ouvert, mais le temps et l'espace per&#231;us dans un jeu de circulation complexe avec les codes &#8211; c'est en somme la perception du temps et de l'espace &#233;labor&#233;e en question ; et c'est depuis cette perception que vont &#234;tre travaill&#233;s en retour le spectacle et le drame qui s'y joue, puisque d&#232;s lors toute perception est subordonn&#233;e &#224; celle primordiale du temps et de l'espace&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*Kant d&#233;montre que l'espace et le temps existent pr&#233;alablement &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du commencement est tout d'abord spectaculairement mise en sc&#232;ne. Sur sc&#232;ne, le spectateur voit tout d'abord des techniciens remplir d'eau trois bassins dispos&#233;s sur le devant du plateau avant de d&#233;verser dans ces bassins un concentr&#233; chimique qui aura son r&#244;le plus tard dans le spectacle. Puis ils s'&#233;loignent en coulisse, et un premier jeu de lumi&#232;re et de musique se met en place. Quand le spectacle a-t-il commenc&#233; ? Dans les articles qui en rendent compte, on note souvent la disparition des acteurs, des corps &#8211; pourtant les techniciens qui ont mis en place les conditions (au double sens du terme : cause et fondement) de la repr&#233;sentation peuvent tr&#232;s bien appartenir au temps et au lieu du spectacle ; ce qui a eu lieu pr&#233;cis&#233;ment, c'est l'ind&#233;termination du commencement. Celui-ci a-t-il eu lieu avant le d&#233;but ? Ou n'est-ce pas justement le d&#233;but ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;canique rod&#233;e de ces mises en place, la froideur ordonn&#233;e des gestes des techniciens, la rigueur et la g&#233;om&#233;trie des d&#233;placements, la sym&#233;trie de cette chor&#233;graphie m&#233;canique tranchent par ailleurs avec ce qui va avoir lieu, le ballet d&#233;sordonn&#233; des machines, le chaos joyeux des mouvements des pianos, la libert&#233; de la musique atonale et affranchie de l'harmonie &#8211; on peut ainsi lire cette mise en place inaugurale concert&#233;e, partition &#233;crite et rigoureusement sc&#233;nographi&#233;e (on pourrait aussi souligner le costume des techniciens qui les rend semblables, noirs et d&#233;sindividualis&#233;s &#8211; et conclure par l&#224; qu'il s'agit peut-&#234;tre de r&#244;le de techniciens) comme une premi&#232;re s&#233;quence du spectacle, et concevoir ce contraste dans une dialectique complexe entre l'homme et la machine, l'organique machinale auquel succ&#232;de la machine organique. C'est ainsi du moins que peut &#234;tre per&#231;u un tel agencement par le spectateur qui voit autant une mise en place qu'un pr&#233;lude de l'&#339;uvre &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conjonction du commencement et de la disposition du commencement, le spectacle &#224; peine commenc&#233; &#8211; ou sur le point de commencer &#8211; rend imperceptible le commencement non en le brouillant, mais en le multipliant, rendant possible d'autres commencements, ou pour le dire autrement, en le recommen&#231;ant plusieurs fois. Ainsi, le v&#233;ritable d&#233;but pourrait peut-&#234;tre se situer un cran en amont de l'arriv&#233;e sur sc&#232;ne des techniciens, lorsque le spectateur, une fois assis, fait face au plateau dont les &#233;l&#233;ments sont d&#233;j&#224; install&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*Il aurait d'ailleurs &#233;t&#233; tout &#224; fait possible que les bassins fussent (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, per&#231;oit la disposition des pianos, devine la profondeur des bassins, se tient devant un toile encore vide qui est dans l'attente de se remplir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;but co&#239;nciderait avec l'entr&#233;e du spectateur dans la salle &#8211; il serait donc diff&#233;rent aux yeux de chacun : le spectacle serait relatif aux yeux du spectateur non dans le contenu de la perception (au juste, chaque repr&#233;sentation diff&#232;re pour chaque spectateur), mais dans le temps de la repr&#233;sentation. Le commencement ne se situe pas dans la donn&#233;e a priori inscrite par le spectacle, mais dans la perception du spectateur : il n'est donc plus une d&#233;cision de metteur en sc&#232;ne, mais une volont&#233; de spectateur. C'est ce renversement, ou cette inqui&#233;tude quant au temps premier du spectacle qui est remarquable ici : le temps augural est fractal, fractionn&#233;, voire absent, en tout cas insituable ; il est non pas ind&#233;termin&#233;, mais plusieurs fois d&#233;termin&#233; comme possible, et se superposant les uns aux autres, les d&#233;buts finissent par constituer la pi&#232;ce, la commencer sans vraiment qu'on le per&#231;oive &#8211; car l'effet produit est alors celui paradoxal de l'abstraction du commencement : la multiplication des d&#233;buts conduit &#224; dissoudre le commencement dans un toujours d&#233;j&#224; de la repr&#233;sentation qui la d&#233;signe en cours (puisque lorsque nous nous asseyons, peut-&#234;tre le spectacle a-t-il commenc&#233; sans nous), et comme insaisissable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce titre, lire ainsi cet agencement, non pas seulement la mise en place du dispositif par les techniciens, mais tout ce qui conduit &#224; diff&#233;rer ou &#224; anticiper le d&#233;but pour mieux le multiplier, c'est le concevoir en pr&#233;lude de l'&#339;uvre &#8211; c'est-&#224;-dire, selon la stricte signification musicale de ce terme, en loi de l'ensemble qui va lui succ&#233;der. Le pr&#233;lude enclos en lui-m&#234;me la logique structurelle et th&#233;matique des mouvements qui le suit. Et c'est en ce sens peut-&#234;tre qu'il faudrait interpr&#233;ter la succession des tableaux : davantage comme des d&#233;buts recommenc&#233;s que comme des s&#233;quences coordonn&#233;es, juxtapos&#233;es ou subordonn&#233;es. Ces s&#233;quences se succ&#232;dent librement et le spectateur ne peut pas les percevoir selon une logique causale : des conjurations Karuabu de Papouasie laissent la place &#224; un &#233;cran qui d&#233;voile partiellement l'image projet&#233;e du Marais de Van Ruisdael, puis est &#233;clair&#233;e jusqu'&#224; la surexposition la Chasse nocturne de Paolo Ucello tandis qu'est lu un extrait des Cartons de mon grand-p&#232;re de Adalbert Stifter, avant de laisser place &#224; un entretien de Claude L&#233;vi-Strauss avec Jacques Chancelle ; enfin se font entendre les voix de Malcom X et de William Burroughs alors que les pianos jouent le concerto italien en fa majeur BMW 971 de Bach &#8211; des chants d'indiens de Colombie, et la reconstitution, datant de 1930, d'un chant antique grec terminent le spectacle.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#65532;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; chaque fois, les termes de la repr&#233;sentation se redistribuent &#8211; c'est un nouveau commencement qui a lieu et qui tend &#224; s'imposer, de lui-m&#234;me. Il ne s'agit pas d'un autre acte qui d&#233;bute, comme dans le th&#233;&#226;tre fabulaire, mais parce que la fable est celle de la perception du temps m&#234;me, la structuration du temps est celle de la ligne bris&#233;e : la pression cumulative du temps fabuleux est ici remplac&#233;e par le temps renouvel&#233; sans cesse par lui-m&#234;me. Les chants de conjuration peuvent &#234;tre per&#231;us en miroir r&#233;fl&#233;chissant de cette structure : pour les tribus dites primitives, c'est le chant rituel qui renouvelait l'&#233;nergie du monde et qui le faisait exister, le maintenait dans l'existence chaque ann&#233;e et pour une ann&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*Voir Claude L&#233;vi-Strauss, Tristes Tropiques (1955), Paris, Plon ; r&#233;&#233;d. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le spectacle joue de la m&#234;me dimension rituelle : rechargeant son &#233;nergie par la production endog&#232;ne de ses forces. La dur&#233;e per&#231;ue est alors &#233;prouv&#233;e diff&#233;remment : ces lignes bris&#233;es fonctionnent par flux successifs, organis&#233;s de mani&#232;re s&#233;par&#233;e, mais circulant de fait par articulation probl&#233;matique. Car s'il n'y a pas de liens rationnels entre les s&#233;quences, la perception les unifie (ne serait-ce que comme objet de la repr&#233;sentation) : cette relation objective con&#231;ue par la subjectivit&#233; est exp&#233;rience du temps par le seul fait de sa pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;sences successives qui s'&#233;changent sur le plateau au m&#234;me lieu de leur pr&#233;sentation, les s&#233;quences finissent par se produire depuis les flux d&#233;charg&#233;s par les s&#233;quences pr&#233;c&#233;dentes &#8211; et c'est pourquoi la dur&#233;e de la repr&#233;sentation, ou plut&#244;t celle de la pr&#233;sentation, s'&#233;paissit dans l'esprit du spectateur : l'heure ne dure pas plus d'une heure, mais elle devient nombreuse des multiples percepts que l'on re&#231;oit et qui se nourrissent les uns les autres. &#192; l'exposition gradu&#233;e du tableau de Ucello r&#233;pond bien s&#251;r la lecture du texte de Stifter, narration qui expose de plus en plus le myst&#232;re d'un lieu dont on ne percevra la nature qu'au terme du r&#233;cit (il s'agit d'une for&#234;t prisonni&#232;re du gel et qui se brise sur elle-m&#234;me) ; &#224; cette exposition lente r&#233;pond &#233;galement la perception multiple et fragment&#233;e du tableau de Van Ruisdael, et les jeux d'eau des bassins qui dissocient la lumi&#232;re et la mati&#232;re (liquide/gazeux) pour la transformer&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ces jeux de circulations th&#233;matiques organisent une superposition des perceptions qui tendent &#224; dilater la dur&#233;e du spectacle, sans cesse recommenc&#233;e, c'est-&#224;-dire jamais d&#233;finitivement achev&#233;e, r&#233;alis&#233;e, mais progressivement nourrie par sa propre &#233;nergie. Ce qui se termine &#224; chaque fois, c'est peut-&#234;tre moins le d&#233;but que ce qui l'initie ; le geste d'un commencement produit par ondes propag&#233;es, et par ces d&#233;placements se configure une dur&#233;e expansive travers&#233;e par des motifs qui jouent de concentration et d'extension : suites musicales ind&#233;termin&#233;es ; explosions successives d'instantan&#233;s &#8211; suite de pr&#233;sents en somme, pr&#233;sents actualis&#233;s sans cesse, pr&#233;sents sans m&#233;moire et pr&#233;sents charg&#233;s de toutes les m&#233;moires (celle du temps restreint de la repr&#233;sentation, et celle du temps plus long et plus subjective de la pens&#233;e), pr&#233;sent du r&#233;cit de r&#234;ve, aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au m&#234;me titre que le commencement, la fin questionne la perception de la terminaison du spectacle : non pas, comme le commencement, en la d&#233;centrant, en la multipliant et en la rendant finalement introuvable, mais plut&#244;t, sur un mode mineur et relativement ludique, en l'exposant, en l'ouvrant, comme l'on dirait d'un corps. Au terme suppos&#233; du spectacle, un technicien nous invite en effet &#224; nous rendre sur le plateau pour examiner l'agencement des pianos et les m&#233;canismes informatiques qui les font fonctionner. Cette exposition, au sens strict, des rouages du charme est bien s&#251;r un jeu sur les codes de la repr&#233;sentation &#8211; l'envers du d&#233;cor ainsi montr&#233; ne r&#233;v&#232;le cependant pas un dedans cach&#233; sous le dehors des machines, mais une m&#234;me machinerie complexe et insaisissable, qui, loin de d&#233;voiler le myst&#232;re du fonctionnement machinique, le renforce du fait de sa complexit&#233;, de sa densit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin du spectacle fait en outre du plateau une installation tenant moins du th&#233;&#226;tre que des arts plastiques : la disposition de la repr&#233;sentation semble se prolonger alors, et la fin ouvre sur autre chose qui commence et n'a pas de fin &#8211; le spectacle de l'inertie de la repr&#233;sentation d&#233;branch&#233;e, &#233;ventr&#233;e au m&#234;me titre que le sont les pianos sur sc&#232;ne pendant le spectacle. Des pianos justement, nous avons vu les marteaux frapper les cordes, et c'est comme si nous regardions la musique se faire &#8211; le voir-entendre dont parle C. Triau&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*Journ&#233;e d'&#233;tude Stifter's Dinge &#224; Paris VII, mai 2009.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est mat&#233;riellement, concr&#232;tement figur&#233; l&#224;. Lorsque nous nous rendons sur le plateau &#224; la fin de la repr&#233;sentation (ou plut&#244;t pendant la fin de celle-ci), c'est une m&#234;me exposition que nous voyons : nous percevons les signes du spectacle, mais nous sommes tenus &#224; l'&#233;cart de ce que celles-ci produisent &#8211; nous voyons les marteaux des pianos, mais leurs mouvements &#233;chappent &#224; notre perception. La fin ne d&#233;voile pas &#8211; elle engage l&#224; encore la r&#233;flexion : r&#233;flexion du spectateur sur ce qu'il a per&#231;u, r&#233;flexion du spectacle comme repr&#233;sentation, r&#233;flexion du temps comme dur&#233;e qui, r&#233;fl&#233;chissant son propre terme, recommence : le spectacle n'est-il d&#232;s lors pas celui va s'&#233;prouver, les jours suivant, en m&#233;moire et selon une dur&#233;e qui &#233;chappe au temps sensible de la repr&#233;sentation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, ce que cette fin met en lumi&#232;re, c'est sa spatialisation : si cette fin a un terme probl&#233;matique, ouvert et &#233;pais, celle-ci a lieu sur le plateau d&#233;branch&#233;, entre les bassins d'eaux mortes d&#233;sormais d'avoir &#233;t&#233; remu&#233;es. Et c'est finalement l'espace qui permet de comprendre ce qui se joue dans cette question de la perception des termes de la repr&#233;sentation. Car l'espace du spectacle ne saurait plus &#234;tre, &#224; la lumi&#232;re de ce qu'on dit, ce lieu coup&#233;. Si le temps commence avant le d&#233;but, et non pas avec lui, c'est que ce temps n'appartient plus &#224; l'espace clos du plateau. La perception est soumise &#224; ce d&#233;centrement du lieu de la sc&#232;ne, qui se reforme constamment au gr&#233; du temps auquel il est subordonn&#233;. Les bassins au d&#233;but n'appartiennent pas au plateau, mais sont un d&#233;cor : ce d&#233;cor est bient&#244;t un agent du spectacle &#8211; avant d'&#234;tre une surface (sur laquelle de l'eau, puis les pianos, vont se poser). De m&#234;me, la sc&#232;ne multiplie ses espaces : par des jeux de lumi&#232;re subtiles et concert&#233;s, elle va &#224; chaque s&#233;quence se configurer diff&#233;remment, selon que tel endroit va &#234;tre plong&#233; dans l'obscurit&#233;, que tel autre va soudain &#234;tre allum&#233;. Le temps de la repr&#233;sentation va produire l'espace, va le produire en nombre et en puissance (c'est-&#224;-dire en virtualit&#233;s). Le drame de ce spectacle pourrait &#234;tre finalement celui-ci : drame de la perception d'un espace unifi&#233; en fragments, qui fait de chaque fragments une totalit&#233; unique de laquelle va na&#238;tre l'autre fragment destin&#233; &#224; &#234;tre lui aussi une totalit&#233;. La s&#233;quence avec le tableau de Ucello (l'&#233;cran qui d&#233;voile une partie seulement, mais chaque partie figurant comme le tout de l'&#339;uvre) peut en ce sens &#234;tre comme une structuration partielle per&#231;ue &#224; l'image de la structure d'ensemble &#8211; monade de cette totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, dans la constitution de ces termes probl&#233;matiques qui travaillent la perception non comme r&#233;ception passive, mais comme puissance multiple, ouverte, &#233;labor&#233;e au fur et &#224; mesure du spectacle, le temps devient un espace (il est occup&#233;, abandonn&#233;, repris&#8230;), et l'espace devient un temps (il peut durer, ralentir sous l'effet d'une averse d'eau, s'acc&#233;l&#233;rer dans la musique qui semble animer les mouvements des pianos). Si la perception est ainsi questionn&#233;e depuis le temps et l'espace, ce n'est d&#232;s lors pas tant parce que les corps sont &#233;vacu&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;*Et il fut rappel&#233; lors de la journ&#233;e d'&#233;tudes &#224; Paris VII, que ce que l'on (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais parce la sensation est directement en jeu comme dur&#233;e et espace. Ce qui nous est donn&#233; &#224; voir, ce sont d&#232;s lors le parcours de l'espace et du temps &#224; travers le spectacle ; non leur objet (leur objectivit&#233; transparente et r&#233;aliste), mais leur trajet depuis la sc&#232;ne jusqu'&#224; l'espace mental qui leur donne corps : notre subjectivit&#233; &#8211; et dans le vagabondage sensible de notre esprit, c'est la sensation non plus d'&#234;tre un corps, mais d'avoir un corps qui une heure durant s'affirme, dans la libre dissociation permise par cette abstraction enti&#232;rement sensible. L'&#233;preuve de la perception d&#232;s lors, au sein de ce vide de signification lisible, visible, est autant celle de l'objet qui est devant nous, que celle de notre propre corps qu'on &#233;prouve pensant, regardant, &#233;prouvant, immobile et pesant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient finalement de s'interroger sur le titre de l'&#339;uvre &#8211; Stifter's Dinge, traduit commun&#233;ment par Les Choses de Stifter. Sylvie Fl&#233;cheux a judicieusement rappel&#233; la conception du philosophe fran&#231;ais Bruno Latour, pour qui l'on serait pass&#233; d'un monde de l'objet (du XVII&#232;me au XX&#232;me) &#224; un monde de la chose, amas qui &#233;chappe &#224; toute appr&#233;hension (ce qu'il nomme Dingepolitik). En allemand, Dinge est la chose anim&#233;e, qui existe seule, et n'est pas li&#233;e &#224; une activit&#233; de perception active. Les choses de Stifter seraient, dans l'id&#233;al conservateur d'un romantisme finissant, une collection de choses h&#233;t&#233;roclites, sans ordre, ni d&#233;but ni fin, d&#233;pourvu de sens hors le geste qui les assemble. Cependant, la perception est-elle li&#233;e &#224; la nature de l'objet ou &#224; l'activit&#233; elle-m&#234;me ? Ce dont se ressaisit l'art, ce sont de ces choses inertes qu'il renouvelle, introduisant une &#233;nergie neuve, non pas seulement dans les choses, mais dans le regard qui les appr&#233;hende. L'art serait alors, non pas le monde infini des choses, mais ce qui donne un terme aux choses &#8211; par le regard qui le per&#231;oit, le termine pour mieux l'ouvrir ensuite et le red&#233;ployer dans l'imaginaire de la sensation.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;&#171; C'est justement cette continuit&#233; indivisible de changement qui constitue la dur&#233;e vraie. Je ne puis entrer ici dans l'examen approfondi d'une question que j'ai trait&#233;e ailleurs. Je me bornerai donc &#224; dire, pour r&#233;pondre &#224; ceux qui voient dans cette dur&#233;e &#171; r&#233;elle &#187; je ne sais quoi d'ineffable et de myst&#233;rieux, qu'elle est la chose la plus claire du monde : la dur&#233;e r&#233;elle est ce que l'on a toujours appel&#233; le temps, mais le temps per&#231;u comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n'en disconviens pas. Mais que la succession se pr&#233;sente d'abord &#224; notre conscience comme la distinction d'un &#171; avant &#187; et d'un &#171; apr&#232;s &#187; juxtapos&#233;s, c'est ce que je ne saurais accorder. Quand nous &#233;coutons une m&#233;lodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir &#8212; une impression aussi &#233;loign&#233;e que possible de celle de la simultan&#233;it&#233; &#8212; et pourtant c'est la continuit&#233; m&#234;me de la m&#233;lodie et l'impossibilit&#233; de la d&#233;composer qui font sur nous cette impression. &#187; Henri Bergson, La perception du changement, Paris, PUF, 1959, p 166&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;Stendhal, Racine et Shakespeare, Paris, &#233;d. Kim&#233;, 1994, p. 100&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;Ce terme de soustraction est pr&#233;f&#233;r&#233; &#224; celui d'effacement par Martin Kaltenecker &#8211; cf. Journ&#233;e d'&#233;tude sur Stifters Dinge organis&#233;e par Christophe Bident et Christophe Triau, Paris VII, 14 mai 2009&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;Kant d&#233;montre que l'espace et le temps existent pr&#233;alablement &#224; l'appr&#233;hension de l'objet : ce sont les &#171; deux formes a priori de la sensation &#187; ; les concepts d'espace et de temps n'ont donc pas &#233;t&#233; form&#233;s suite &#224; une exp&#233;rience empirique, mais que c'est l'existence de ces deux concepts qui sont la condition de possibilit&#233; de toute exp&#233;rience empirique (et de fait, de toute connaissance). Critique de la raison pure, r&#233;&#233;d. Flammarion 2006, Poche (Trad. A. Renaud)&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;Il aurait d'ailleurs &#233;t&#233; tout &#224; fait possible que les bassins fussent remplies avant l'entr&#233;e des spectateurs &#8211; cela aurait rendu tout autre la question du commencement : il s'agit donc bien d'un choix concert&#233; du sc&#233;nographe et du metteur en sc&#232;ne qui engage directement la question de la perception du d&#233;but&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;Voir Claude L&#233;vi-Strauss, Tristes Tropiques (1955), Paris, Plon ; r&#233;&#233;d. Pocket, 2001, coll. &#171; Terre humaine &#187;&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;Journ&#233;e d'&#233;tude Stifter's Dinge &#224; Paris VII, mai 2009&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;*&lt;small&gt;Et il fut rappel&#233; lors de la journ&#233;e d'&#233;tudes &#224; Paris VII, que ce que l'on voit est bien s&#251;r produit de l'homme, de part en part pr&#233;sent par cons&#233;quent dans la constitution de l'&#339;uvre&lt;/small&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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