JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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25 avril 2020


21 novembre 1913.
Faire des prédictions, se modeler sur des exemples, éprouver cette angoisse bien déterminée, tout cela est ridicule. Ce sont là des constructions qui, même au sein de l’imagination où elles sont seules à dominer, ne parviennent qu’à peine à la surface vivante, mais doivent toujours être noyées d’un seul coup. Qui donc possède la main enchantée capable d’entrer dans la machinerie sans être déchirée par mille couteaux et semée à tous les vents ?

Kafka, Journal

Traverser sans regarder. J’apprends l’expression prise d’air : « ouverture assurant un échange d’air entre le dedans et le dehors. » Manque la définition de dehors. Manque le dehors. Quand on marche dehors, palpant dans sa poche l’autorisation (inutilement : elle est sur nos téléphones), on est dans un autre dedans, les murs invisibles sont dressés par la loi, le danger, l’invisible peur.

On a de moins en moins peur, on voit davantage les murs et ceux qui les dressent. Qui nous dressent dans la peur ? Si le danger est réel, il y a aussi ce qu’ils en feront. Ce qu’ils feront de nous, et ce que nous ferons de ce qu’ils font de nous. Logique toujours aussi fatale et librement circulée dans le travers des choses. Sirènes hurlantes, une voiture de police passe. Le temps aussi, mais il ne prend pas cette peine d’hurler ; on traverse : de l’autre côté, il sera plus tard. Mais quand ?

Rêve. Délire plutôt. La ville était construite dans le sens de la profondeur. À la surface, les bâtiments où on travaillait ; au fond de la terre, les dortoirs où on s’entassait. Entre les deux, seulement des routes. Les villes étaient posées les unes à côté des autres. Je remontais à la surface : c’était une autre.

Alors je marchais, latéralement. Folie pure. On m’arrêtait, on hurlait sur moi, mais on me laissait passer. Je ne comprenais pas les hurlements et moins encore qu’on me laisse aller ainsi, dans les terrains vagues qu’était devenu le monde.

Je me souviens que peu à peu, je ne voyais plus personne ni de ville. Je me souviens que j’oubliais peu à peu où j’allais, puis pourquoi j’aillais. Je me souviens que j’oubliais la peur des profondeurs et des patrouilles ; que j’étais pris d’un violent désir sans objet. Une voiture ne tarderait pas à me faucher définitivement, mais j’aurai connu le bonheur de cet oubli.

Dans les rêves au moins, on a prise : au réveil, on reprend pied, on se saisit des images, on en est terrifié et soulagé ; on est libéré de cette vie perdue. Apprentissage de la révolution. Charge de faire de l’expérience intime une tâche commune ?

J’ai décroché. Je ne sais plus rien du monde ; la radio le matin est lancée sur de la musique abstraite, lointaine. Trois pages de Lénine me font renouer un peu au monde, mais elles aussi semblent lointaines en dehors de l’approche du réel. Toujours cette lutte entre dehors et réel, et dans le feu croisé, le piège du dedans, de soi, des murs autour.

J’avais oublié : les hurlements de trois heures du matin. Je les ai peut-être poussés comme un charriot dans le noir, ou un corps mort : pour me protéger de la paroi qui approchait, des coups. J’entends encore les cris, les miens comme ceux d’un autre que moi et qui était davantage moi. Ma quête désespérée d’allégories mènerait finalement quelque part.




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24 avril 2020


6 juin, 1914.
Il existe certaines relations que je peux ressentir distinctement, et que je suis incapable de percevoir. Il serait suffisant de plonger un peu plus profondément ; mais, à ce moment précis, la pression d’en haut est si forte que j’aurais l’impression de toucher le fond tout à fait, si je ne sentais le courant se mouvoir au-dessous de moi. En tout cas, je lève mes regards vers la surface, d’où la clarté mille fois réfractée de la lumière tombe sur moi. Je remonte à la surface et je barbote, bien que je déteste tout.

Kafka, Journal

Donc on étouffe. À côté des mots enfermement, emprisonnement ou isolement s’est ajouté celui de confinement : raffinement supplémentaire dans l’art de gouverner, ou nuance de plus dans la grande syntaxe de cette réalité qu’on dit contemporaine ? Simple façon de désigner la nature de l’époque qui ne peut survivre qu’en cessant toute vie d’aller et de venir : de vivre leur vie.

À petit feu couve dans les intérieurs chauffés à blanc par la misère et la solitude partagée une myriade d’implosions qui ont peut-être déjà eu lieu, brûleront avec effet retard ; peut-être comme pour les étoiles mortes, nous apprendrons l’ampleur réelle de la tragédie seulement bien après leurs derniers feux.

Oui, dans les dedans confinés nous ne sommes contemporains de rien : le compte des morts s’ajuste mal chaque jour aux nombres réels. Au gré des rattrapages, on annonce les cadavres oubliés dans un coin plus perdu, négligés, passés à travers des mailles du filet statistique. Décidément, ce compte — ce décompte — qui scande le temps à rebours et en retard sur tout dit quelque chose de notre appartenance attardée au présent. Bien sûr, on ne fait pas le compte des naissances ; on sait seulement que les pères attendent à la porte des hôpitaux qu’on crie par la fenêtre l’heure et le prénom.

Rêve [1]. J’entends du bruit dans la pièce à côté ; je cours. C’est A***, l’enfant de l’amie, qui a choisi de s’installer ici : et qui refuse de s’endormir. Il a creusé un grand trou dans le sol.

On saute à pieds joints au fond du trou.

Nous attendent, gueules ouvertes, des chiens immenses et furieux : tenus en laisse par un autre chien, docile, compatissant, si bon qu’ils nous jettent des poignards pour abréger nos souffrances.

Est-on sûr que le temps passe ? La théorie de la relativité doit être discutée : et fermement.

Le pouvoir nous a promis de nous donner des masques : personne ne l’aura attendu pour cela. Personne ne semble plus rien attendre quoi que ce soit, ni une parole vraie ni geste qui ne soit pas des coups. De l’autre côté de la mer, le pouvoir propose de boire de l’eau de javel pour se soigner : comme toujours, le Nouveau Monde parle sans fard une vérité pour fausse qu’elle soit témoigne de la nature profonde de ses intentions. Le lapsus n’a pas besoin d’être ce glissement pour révéler au bleu de méthylène ses projets.

Sur le parking, se perdre dans les lignes perdues. Emplacements vides : terrain vague vaguement défait, en attente d’une fonction. Il la trouve sous les pas, sans effort. On marche sur lui et il devient ce qu’il n’était pas : parking fonctionnel remplacé par un chemin sans bord ni direction, on reprendrait la main. On frapperait tant sur la réalité qu’on creuserait des trous de la dimension d’une vie possible, ça ferait des appels d’air, les portes battantes battraient, on passerait, on ne ferait que passer.




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23 avril 2020


16 octobre 1916.
Est-il possible que ma raison et mon désir me fassent d’abord connaître l’avenir dans ses contours glacés et que je n’entre dans la réalité de ce même avenir que progressivement, tiré et poussé par eux ?

Il nous est permis de prendre dans notre propre main la volonté, ce fouet, et de le brandir au-dessus de notre tête

Kafka, Journal

Est-ce qu’on sort pour vérifier le grand dehors, constater que rien n’est à sa place, mouvant dans le cours des choses, et qu’on réalise combien on n’est que cela : des corps qui traversent une marée dont on ne sait si elle monte ou descend mais on passe, un temps incertain, avant d’être emportés par lui, et le plus vite possible ? Est-ce qu’on sort pour prendre l’air — et à qui ? Ou pour ne pas devenir fou (pour ne pas devenir fou) : pour ne pas avoir à constater que c’est le même jour, au-dedans, qu’on est le 16 mars encore et toujours ? Non. On sort pour espérer saisir dans la lumière, un corps, des bruits : quelque événement qui renverserait le monde.

Déficit par milliards. On leur proposerait bien d’arrêter de compter, mais ils ne savent faire que cela. Rien pour eux ne possède un prix : tout a coût. De part et d’autre de toute cette réalité qu’ils ont patiemment construite à grands cris et de cadavres, il y a toujours un débiteur et un créditeur. Ils n’avaient pas prévu la maladie, ou seulement comme une histoire. Pour eux, les histoires sont enfermées dans des livres qu’on ne lit qu’aux enfants le soir pour les assommer et qu’on n’en parle plus. Ils ne prennent plus la peine d’expliquer la nature de la fiction, alors que les histoires ne servent qu’à cela : penser comment le faux met à l’irréductible présence du monde, comme s’il était là et tel qu’en lui même pour toujours, impensable autrement : l’histoire nous enseigne à le penser autrement. Les monstres, les fantômes, les puissances dans les histoires : ce n’est pas vrai que c’est faux ; la vérité prend des chemins détournés pour se dire et révéler la vérité pleine face de l’époque : parfois dans des histoires inventées, et, parfois, dans le code génétique d’un être à peine vivant de la sous-famille orthocoronavirinae de la famille des coronaviridae, dont le nom porte trace d’un mot qui dans l’ancienne langue disait la couronne, parce que les virions sous un microscope électronique, apparaissent avec une frange de grandes projections bulbeuses qui ressemblent à la couronne solaire. On est peu de choses, à la merci d’un plus minuscule encore.

On est des présences flottantes dans le cours de l’histoire dont le chiffre est sans doute déposé dans quelques histoires : rien n’est écrit, mais les histoires possèdent cette réserve de possible quand le monde tourne vers une impasse. Cette réserve de possible, ce n’est pas le nom d’une maladie, mais par exemple un grand maillet qui servirait à frapper contre ce mur, là, qui ferme l’impasse.

Rêve : la célèbre controverse linguistique datant du quinzième siècle — dite controverse de Flore — faisait retour, avec comme autrefois ses camps bien rangés, son lot de calomnies féroces, sa faculté à rebattre les cartes de la perception du réel, de tout réorganiser du champ idéologique, de ne rien laisser en dehors de lui.

Je ne savais rien de cette controverse, et j’étais le seul.

Bien sûr, au début, je faisais semblant ; mais je ne trouvais nulle part où m’informer. Les forces en présence luttaient, mais sans se donner la peine de dire sur quoi, et dans quel but. Alors, je renonçais, et à quelques proches (perdus de vue il y a longtemps, et qui, comme la controverse renaissante, revenaient) : j’avouais. On posait sur moi des yeux plein de compassion d’abord, et rapidement, de haine.

Ciel de retour. Mais d’où ? Et vers où ?

La date du 11 mai apparaît de plus en plus comme elle n’a jamais cessé d’être, comme n’a jamais cessé d’être tout ce qui semble un horizon dans leur bouche : un mirage, un faux-semblant, un piège.

On sort pour prendre la peine de s’éprouver vivant encore et marchant encore dans le grand dehors, on sort non pour désobéir (piteux héroïsme) ou pour répandre autour de soi la mort (piteuse condamnation) : simplement pour renouer avec son corps, renouer le corps du monde et le sien propre, pour marcher la ville et voir comme elle répond, et elle ne répond plus de rien, abandonnée par ceux qui l’ont saccagée hier : on sort pour vérifier que le monde n’est plus vivable, qu’on est l’agent pathogène de ce réel, on sort pour prendre des marques, ceux qu’on a sur le corps après les coups : on sort sans raison parce qu’on exige de nous d’en donner une ; on sort, simplement : on sort pour brusquer le silence dehors.




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22 avril 2020


19 octobre 1917. — Rayon de soleil de félicité.

Faiblesse de ma mémoire pour les détails et le développement de ma propre manière de concevoir le monde — très mauvais signe. Rien que les fragments d’un tout. Comment veux-tu, ne serait-ce que toucher à la plus grande des tâches, comment veux-tu ne serait-ce que sentir sa proximité, ne serait-ce que rêver son existence, ne serait-ce qu’implorer son rêve, ne serait-ce qu’oser apprendre les lettres de la prière, si tu n’es pas capable de te ressaisir de telle sorte qu’une fois le moment décisif venu, tu tiennes tout ton être dans une seule main comme une pierre à lancer, comme un couteau prêt à tuer ? Toutefois : il n’est pas nécessaire de se cracher dans les mains avant de les joindre.

Kafka, Journal

Haine de l’intériorité — phrase répétée comme un horizon, le critère à la mesure duquel peser chaque chose (des années accompagnées par un tel juge de paix : attendant peut-être des jours comme ceux-ci pour s’éprouver dans son âpre vérité, incontestable). L’autre boussole de ces jours qui attendaient le naufrage pour servir avec nécessité, c’est ce texte de W. Benjamin sur Le caractère destructeur, sa force vitale : « Le caractère destructeur est l’ennemi de l’homme en étui. Ce dernier cherche le confort, dont la coquille est la quintessence. L’intérieur de la coquille est la trace tapissée de velours qu’il a imprimée sur le monde. Le caractère destructeur efface même les traces de la destruction »  [2] Pas besoin d’autres étoiles d’autres bergers ; avancer dans le jour le jour des nuits sans lendemain, avec cette haine doublement portée devant soi comme antidote à toutes les tentations du repli, du chez-soi, de l’enfermement comme vertu.

Bien sûr qu’ils appellent — implorent — à ce qu’on en profite : la loi du profit leur sert de syntaxe à leur grammaire d’exploiteur. Qu’on trouve un bénéfice : qu’on mise sur cet investissement de soi pour soi. Qu’on soit son propre actionnaire du temps confiné. Bien sûr. Le matin, écouter Le monde ou rien, mais très fort, pour couvrir les matinales du réveil mises par mauvais réflexes, en vague fond et qui tombent sur soi comme l’eau devenue sale au contact de la peau.

La haine, cela voulait dire aussi : le désir, l’envers absolu. Elle dit qu’on meurt toujours au-dedans des choses, que le dedans est fait pour cela, et pour la punition, et pour l’enfer. Que le dedans est l’endroit où tout pourrit.

Rêve : oublié.

Il y avait bien des images : le cinéma bondé, alors je rentre (mais je me perds et trouve refuge dans un cinéma — c’est le même : j’avais pourtant marché loin) ; la pluie, très forte et soudaine, mais le ciel était dégagé ; un homme se penchait sur moi, immobile, allongé, pour me parler, il s’approchait de mon oreille, je fermais les yeux plus fort encore pour le faire partir, il ne disait rien, seulement qu’il avait besoin de me dire quelque chose, quelque chose que je n’oublierai pas de sitôt (la formule : pas de sitôt, il la disait en riant, froidement).

Rien que des scènes coupées au montage. Mais au réveil justement, j’aurais cette coupure nette au doigt de la main gauche qui rendra douloureux tout geste fait avec la main fermée ; coupure que je n’avais pas la veille en me couchant. La preuve qu’il s’est passé bien des choses, cette nuit.

J’ai oublié la phrase d’Henri Michaux. Elle disait quelque chose comme : il faut beaucoup d’aujourd’hui et de lendemain pour rattraper après demain. Ce n’est pas la phrase exacte. Rien ne peut l’être de toute façon.

Oui, peut-être que toute la stratégie — celle qui annonce les cadavres comme les jours de fin de ces jours : à heure fixe, et toujours provisoirement, pour mieux repousser le compte, nous tenir à leur merci, docile et passif, avec chantage à la mort — est bien celle de nous faire glisser dans le renoncement, d’acquiescer à notre propre oubli. Peut-être que ce mot de glisser dit le tout de ces jours. Et qu’il donne aussi la force de trouver d’autres mots (mais quel est le contraire de glisser ?)

Arrêter, freiner, immobiliser ; enlever, extraire, retirer ; approfondir, appuyer, creuser, insister. Aucun ne convient évidemment. Il faudra inventer. Le soleil posé là-haut battait dans le vent une mesure inaudible. Le contraire de glisser, c’est peut-être : ce mouvement au moment où on sombre dans le sommeil et qu’il ne faut pas (parce qu’on conduit ; ou parce qu’il faudra bien finir par écrire ce moment où Saint-Just prend la parole ce 13 novembre 1792, pour la première fois à la Convention — « J’entreprends, Citoyens, de prouver que le roi peut être jugé » (etc.) — et les silences après cela) : mais non, il ne faudra plus d’il faudra, non, pas d’il faudra, plus jamais.




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21 avril 2020



23 octobre 1917. — De bonne heure au lit.

Cet après-midi, avant l’enterrement d’un épileptique noyé dans le puits.

Connais-toi toi-même ne signifie pas : observe-toi. Observe-toi est le mot du serpent. Cela signifie : fais de toi le maître de tes actes. Or, tu l’es déjà, tu es maître de tes actes. Le mot signifie donc : méconnais-toi ! Détruis-toi ! c’est-à-dire quelque chose de mauvais, et c’est seulement si l’on se penche très bas que l’on entend ce qu’il a de bons et qui s’exprime ainsi : afin de te changer en celui que tu es.

Kafka, Journal.

On met les cadavres dans des sacs en plastique qu’on brûle aussi vite que possible dans la plus stricte intimité hygiéniste ; on parle à des écrans ; on assure la continuité pédagogique (c’est faux) ; on consulte à distance des médecins qui auscultent comme ils peuvent ; certains arrivent à lire dans la clôture du monde (ils mentent) ; la plupart font comme ils peuvent : l’attente y est le contraire de l’oubli, plutôt l’effort de se souvenir.

La technologie au service de la surveillance mène la guerre à nos imaginaires : guerre qui n’a rien de larvée. Les boucles répétitives de la musique que j’écoute du matin au soir donnent le change. Au-dedans d’elle on peut apprendre au moins à fabriquer un présent continu.

Entre aujourd’hui et après-demain, il n’y a pas de lendemain : faudra-t-il qu’on enjambe nos ombres ? Passer hier devant la fondation de la ville éventrée : des mauvaises herbes surgissaient partout, un chat hurlait comme un chien : le silence était partout comme de la nuit en plein jour.

Rêve. Terriblement précis à nouveau (ce sont les joies des réveils nombreux : dormir d’un œil plonge l’autre au cœur du pire des images). Dans un immense bateau, les passages étaient rassemblés à fond de cale grande ouverte sur la mer.

On me désigne — avec un autre — pour montrer que tout est tranquille, oui, qu’on peut nager, sereinement, et revenir dans le bateau sans aucun danger. Applaudissements généreux. On se saisit de moi, et, sans un mot, menaçant, on me fait signe vers la mer démontée.

Je me jette dans l’eau glacée et immédiatement plonge comme une pierre au fond de l’eau où je me débats et m’étouffe, et me débattrai encore et encore si je ne m’étais pas réveillé d’étouffement.

Ciels déchirés. Des nuages en guenilles sur Marseilleveyre. On ne sait pas si la pluie tombe ou remonte de la mer ; on ne sait pas s’il va pleuvoir ou s’il vient de pleuvoir : on ne sait pas grand-chose de ce monde qui s’enfonce dans l’incertain. Sortir, et se jeter à coup sûr vers la seconde vague qui risquerait plus surement que la première de tout submerger, ou rester dedans et pourrir sur place. Pendant ce temps, la faillite générale sans autre solution que la remise en cause de tout ce sur quoi reposait leur monde.

Depuis hier, matin, le prix du pétrole est négatif : on paie celui qui achète. Oui, ce monde n’est pas seulement malade. Sous nos yeux, la folie pure fait engrenage. Les perruches au-dessus du supermarché — dont la file d’attente était vomie jusque sur la route — volaient, lentement.

Les directions à prendre on les connaît : ce n’est pas par là. C’est : plus loin, ou de biais, et au-dessous, la taupe finira par remonter vers des terres saccagées et en ruines ; on aura au moins des pierres à portée de main — à nous d’en faire bon usage.




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20 avril 2020


6 décembre 1917

De trois choses l’une :
Se regarder comme quelque chose d’étranger,
oublier ce qu’on a vu,
retenir le regard.
Ou bien de deux seulement, car le troisième exclut la seconde.

Kafka, Journal


Ils disent les jours heureux et ils montrent les tableaux, les courbes. Ils disent aussi nous. Ils disent les mots efforts à ceux qui n’en peuvent plus, ils répètent les jours heureux et évidemment le mot grince, le mort tord le cœur, ils souriraient presque. Ça y est, ils sourient en disant les jours heureux, peut-être qu’ils le pensent, non, ils ne le pensent pas, ils disent les jours heureux sans rien penser ni rien savoir de ce que peut être l’heureux des jours, s’ils savaient : ils ne le diraient pas, en souriant.

La pluie pourrait laver le monde, elle tombe depuis hier pour cela, et elle n’arrache rien de la peau morte de ceux qui disent les jours heureux comme s’ils crachaient.

Ils disent nous comme pour cracher sur nous aussi et d’ailleurs ils le font, ils crachent sur nous.

Rêve. De nouveau Lakanal, espace récurrent des rêves, comme le lieu central des spirales, celui qui échappe. Cette fois, j’y reviens longtemps après (ce pourrait être aujourd’hui). Je montre les lieux à des amis — restés dans l’ombre tout le rêve, de sorte que je serai seul à la fin, à désigner les lieux à moi-même.

D’abord, tout est à sa place, les bâtiments, les grands ensembles, les couloirs, les corps. La lumière surtout, la lumière presque noire, mais qui s’accroche où elle le peut pour ne pas sombrer, la lumière émouvante de ces lieux qui s’accrochent à moi comme à un souvenir qui ne saurait revenir que dans les rêves, qui ne repose que là, et dont je visite le cadavre par-dessus le linceul du lit, la nuit en stèle.

Je passe une cour après l’autre, je laisse les couloirs de l’internat de l’hypokhâgne, et je descends vers les bâtiments, les salles de latin, de géographie — mais on a bâti à la place un hôtel de luxe, avec écrans et hall d’accueil ; je demande ma route, on me dit que tout y est encore, et les cours ont lieu, mais au-dedans de l’hôtel, construit tout autour, par-dessus le corps caverneux du lycée. Je chercherai vaguement l’entrée, regardant plutôt comment est fait cet hôtel, la modernité obscène qui tient lieu de lieu : un client se présente, on le roue de coups. Je pars en courant, mais on me rattrape rapidement.

Trois jours sans rien écrire, j’ai laissé Robespierre à son triste sort, quelque part entre la rue Saint-Honoré et le couvent des Jacobins. Je le laisse me hanter lentement, parfois, j’entends la voix, je ne sais pas qui écrit qui : lui ou moi. Entre la nuit et moi, il n’y a plus que le cadavre de Saint-Just que je profane sans méthode, avec obstination.

Tombé avant-hier sur ces longs hangars : murs écrits en toutes lettres, qui racontaient le vrai roman de ces jours, le journal absolu du contraire du confinement. Le lire lettre après lettre, lentement.

La leçon de ces jours, c’est qu’il n’y en a pas. Quelques minutes devant ces murs ont suffit de m’en convaincre. Il n’y a pas de leçons, à peine des jours. Il y a ce qui nous sépare d’eux, de ces jours, de ces leçons. Et qu’on vienne oser nous parler encore de jours heureux qu’ils nous préparent sans doute comme ils ont aménagé le monde ces trois derniers siècles : et qu’on déferle alors sur eux avec tout ce qu’on aura amassé, pendant ce temps, dans nos poings.




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19 avril 2020



19 janvier 1918.

De son propre gré, tel un poing, il se tourna et évita le monde.
Pas une goutte ne déborde et il n’y a pas de place pour une goutte de plus.
Le fait que notre tâche est tout juste aussi grande que notre vie
lui donne un semblant d’infinité.

Kafka, Journal.


Grand-large (c’est le nom de l’endroit), un terrain vague vaguement posé ici pour rien, parce qu’il n’y avait pas d’autres lieux au monde où déposer ici le vague de ce terrain : au-delà, rien ; et en deçà non plus. Le niveau de la mer témoigne de ce rien devant lequel on est. Il y a des débris de verre parmi les embruns, les nuages. Quelque chose d’inutile et d’évident. Une part de notre monde ? Son signal faible. Sa persistance rétinienne comme quand on ferme les yeux et que la lumière continue, ou au théâtre, quand ils font le noir et que la vision se prolonge au-delà. C’est là.

On vient aussi parce qu’on s’est perdu et qu’on cherche les lieux où personne n’irait ni les flics. Une part de notre monde. Le luxe aberrant du large, de l’horizon dans ces jours qui en sont dépouillés.

Davantage qu’une part de notre monde : son antidote.

Rêve. Cette fois, aucune solitude, juste l’étouffement au milieu de la foule. On descend une grande avenue face au soleil : on ne voit rien, seulement les silhouettes qui entourent, cernent, jusqu’à manquer d’air.

Soudain, je tiens dans la main droite un long poignard (peut-être depuis le début), et pour le cacher (si on le voyait, que me ferait-on ?), je le plonge dans mon ventre.

Là, personne ne le trouverait ; personne.

Confinement qui ressemble de plus en plus à nos pires peurs : l’assentiment volontaire aux plus abjects des procédures de contrôle avec chantage à la mort de son prochain si on refuse le bio-pouvoir. L’expérimentation partout suit son cours. Et pour relancer l’économie (la leur) quels autres chantages (sur nous) ? On possède sur soi l’instrument de surveillance suprême : son propre corps. C’était la dernière limite : elle est franchie.

On m’envoie un questionnaire. Je dois répondre au sondage sur la vie telle qu’elle n’est pas. Ces gens qui documentent le vide, sans doute pour nous préparer les jours heureux qu’ils annoncent.

Le bonheur est une idée toujours neuve, et de plus en plus : les jours heureux seront leurs malheurs, c’est la promesse qu’on se fait à nous-mêmes, ces soirs.




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18 avril 2020


L’instant décisif de l’évolution humaine est perpétuel. C’est pourquoi les mouvements spirituels révolutionnaires sont dans leur droit en déclarant nul et non avenu tout ce qui les précède, car il ne s’est encore rien passé.

Kafka, Journal

Le temps entre deux temps en musique existe : c’est le battement ? Ou le silence : le soupir. L’agonie — le contraire de la musique : la mort même, mais toujours dépassée, déposée, renversée. On est là. Au temps d’avant le renversement. Reste à cesser de le penser, plutôt l’organiser : en produire un qui ne serait pas le retour à la normale : le retour à la normale a produit ce monde qui parmi nous pèse. Ne plus jamais vivre comme avant devrait être l’injonction de chaque jour.

Faire preuve de patience : en attendant, ne pas attendre : « et qu’ils ne perdent rien pour attendre » [3]. Faire de la patience, cette lente impatience [4], moment d’avant ce qui va mordre. Les patients qui attendent, sur les lits, de respirer autrement qu’artificiellement sont la pure image de nous-mêmes, nos semblables, nos représentants à l’heure de la crise de toute représentation. Dans ce théâtre morbide, le plateau a remplacé le pic : sur le plateau se joue la tragédie en autant d’actes que d’êtres, et il est interdit de les voir : on regarde alors les courbes pour en approcher le destin.

Ciel laiteux, absurde, à peine couvert : inutile. On ne fait rien d’un ciel comme celui-là, qui filtre la lumière comme celle des églises, pour prouver que Dieu organise la masse des choses pour mieux la laisser voir [5], laisse en dehors du dedans de lui la plupart des couleurs pour n’en garder que celles que les vitraux décident. Dedans est l’espace du tri et de l’organisation, de l’exclusion, de la pureté, du confinement qui pourrit.

Rêve : cette fois, pas de hurlement, au contraire ; grande salle, comme un hangar, noir comme dans les yeux fermés, avec ces taches de lumières qui vont et viennent.

Silence immense, à part mes pas. Seulement, quand je m’arrête, le bruit de pas continue.

La terreur évidemment me réveille.

Deux heures hier, plongé mentalement dans le couvent de l’Annonciation de la rue Saint-Honoré au cœur de l’hiver 1792-1793. Tenter d’accrocher des lumières et des voix, des heures, l’espace : on ne possède plus que les discours, autant dire rien. Inventer l’histoire pour ces acteurs révolutionnaires, cela voulait surtout dire : fabriquer les façons de la dire. On en est là aussi, quand il faut écrire cette histoire. Le corps de Saint-Just a la tribune du couvent des Jacobins : est-ce qu’il se tient comme Ciceron ou comme Gérard Larcher ? Ce qu’il invente aussi, de son vivant, c’est le corps de sa mort : la mémoire qu’on aura de lui, mort, et qu’on inventera à partir de son oubli, de sa poussière.

Deux heures et ne rien écrire : la poussière est tenace quand il faut souffler sur elle pour mieux voir les ossements là-dessous, et arracher les cheveux et la chair et la mordre.

On n’est déjà plus pendant, on est avant : on le sait désormais. Avant que tout s’affermisse ou que tout s’efface, se renverse — il ne s’est rien passé que le chaos total qui a pris la forme d’un brutal arrêt de la machine : on réalise tous qu’elle ne fonctionnait que pour broyer. Être patient, c’est le contraire de voir comment tout va basculer : rien ne va basculer sans ployer de tout son corps sur cette machine. Alors il faudra beaucoup de corps, et ployer dans l’impatience de toutes ces patiences accumulées.




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17 avril 2020


On lui a découpé dans le derrière de la tête un morceau de crâne affectant la forme d’un segment. Avec le soleil, le monde entier regarde à l’intérieur. Cela le rend nerveux, le distrait de son travail et il se fâche de devoir, lui précisément, être exclu du spectacle.

Kafka, Journal, 9 janvier 1920

Il faudrait se taire. Même en soi. Toujours, dès qu’on garde le silence, quelque chose parle intérieurement de plus terriblement bavard encore. Dès qu’on garde le silence, c’est lui qui nous garde et on reste sous sa coupe : c’est comme les pensées juste avant de dormir : comme elles accablent. Peut-être qu’on dort simplement pour qu’elles s’effacent, ou qu’on ne soit plus en mesure de les entendre, qu’elles aillent massacrer d’autres.

Alors, il faudrait ne pas même garder le silence, le libérer plutôt, le donner en dehors de soi, s’en débarrasser une bonne fois pour toutes — même provisoirement —, ne plus avoir à faire avec ce silence plein des pensées éparses, simplement se taire et que se taise le monde, que tout ne soit que vibration, pas même, oui : rien : la nuit aussi a besoin de noir où s’évanouir pour être davantage nuit, assaut, hurlement de nuit.

Il faudrait être hurlements, dans son silence enfui. Pour ensuite mieux entendre et tenir langue et promesse.

Rêve : chambre vide avec matelas posé et café froid, cigarettes (je ne fume pas, mais elles me rassurent) très large fenêtre avec vue sur une foule immense qui me tourne le dos et crie des cris terribles.

Je ne sais pas pourquoi elle manifeste, mais j’entends chaque cri, malgré la distance : fatigue immense, alors je m’allonge, chaleur étouffante [6], être nu ne change rien et c’est soudain le soir : j’ai honte de n’avoir pas rejoint la foule.

Je lance des pierres sur la vitre qui se fend peu à peu, une pierre après l’autre, et quand je lance cette plus grosse pierre c’est le plancher qui s’affaisse et m’entraîne dans une chute sans fin et je crie et je me réveille dans le cri et ce n’est pas moi qui criais.

Sortir la nuit, hier, juste sur le seuil de la porte, pour entendre tout ce que le vent faisait au silence, à la fatigue, aux rêves de la nuit qui venait, allait emporter des rêves comme celui-là et tant d’autres de plus terrifiants que j’ai oubliés.

Je n’avais pas écouté les informations de la journée, le monde s’était peut-être abîmé quelque part où on ne le retrouverait plus.

Cette pensée était rassurante.




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16 avril 2020


Nécessité de ne pas dépendre de la malchance mêlée de maladresses qui se traduit par le double traîneau, ma malle cassée, la table branlante, le mauvais éclairage, l’impossibilité d’obtenir le silence à l’hôtel l’après-midi, etc. Cela ne peut se faire en négligeant tous ces faits, ils ne peuvent pas être négligés, cela ne se peut que par l’apport de nouvelles forces. À cet égard, d’ailleurs, on peut avoir des surprises ; l’homme le plus désespéré est obligé de le reconnaître, l’expérience prouve que quelque chose peut sortir du rien, que le cocher avec ses chevaux peut ramper hors de la porcherie en ruine.

Kafka, Journal, décembre 2020

Abandonné, ignorant même d’avoir été abandonné : à traquer les images du monde, on trouve le monde à son image, toujours parfaitement ajusté à l’idée qu’on s’en fait et qui nous défait. Laissé là par négligence, ou précisément déposé là pour qu’un vienne et le prenne et l’emporte et qu’à lui revienne le secret qui s’y trouve. Rien de tout cela : peut-être simplement perdu, le monde ; j’étais pourtant sûr de l’avoir pris avec moi, j’ai dû l’oublier sur ce banc, ou ailleurs (se dira-t-il, en rentrant). Oui, le monde désormais tel qu’en lui même l’éternité le feuillette distraitement.

L’illusion que ces jours sont arrêtés : alors que les luttes ne cessent d’avoir des raisons de lutter, et plus que jamais ; alors qu’à chaque prise de parole ces jours semblent davantage et davantage encore comme le laboratoire des jours à venir. La Zoomification des esprits en marche. L’atomisation des solitudes comme processus de pacification. L’obsession hygiéniste ; les mots lancés déjà : efforts et sacrifices : les Unions Sacrées et les premières lignes dont l’Histoire nous a déjà raconté l’histoire et ses conséquences. L’illusion de la suspension quand tout au contraire se précipite, jusqu’au chantage du fait accompli. Rythme syncopé des jours.

C’est contre ces faux-raccord qu’on lutterait alors, et contre soi, sa propre suspension, le sentiment de la ritournelle ; inventer des spirales et des boucles qui ne reviennent jamais au même endroit, se déporter infiniment : tâcher de trouver les contretemps où qu’ils se trouvent, et pour cela les débusquer, ces lâches, même et surtout où ils ne se trouvent pas.

Dans l’hallucination collective de ces jours, évidemment personne ne le touche. D’ailleurs, il n’y a personne. Moi seulement, qui relève de ces jours et tout autant halluciné : alors qui ne le touche pas. Le vent se charge de tout comme toujours, et distraitement feuillette l’ouvrage pour mieux le rendre illisible. Image encore : parfaite et précise ; mais laquelle ?

Le soir, plongé jusqu’au cou et la noyade dans les minutes des premières séances de septembre, d’octobre 92 : théâtre permanent, mais sans le ridicule de nos jours. Peut-être qu’il l’est, ridicule, après coup : Marat sort une arme et la pose sur sa tempe en hurlant qu’on l’accuse de traitre et il tirera ; Danton qui dit qu’il va sortir des preuves et qui fait le geste toute une après-midi, de les sortir de sa poche (il n’avait rien) : Saint-Just qui se tait. Robespierre qui regarde. Théâtre : avec les rôles qu’on joue, les voix placées, les gestes ; oui, mais tout qui engage et la mort qu’on se donne pour de faux parce qu’on sait qu’on va l’infliger pour de vrai, jusqu’à soi-même et la poussière : concrète, comme la vérité. Laquelle ?

Rien à attendre la nuit du jour : et du jour, de la nuit. Provoquer l’une par l’autre seulement.

Allant et venant d’une page à l’autre, comme cherchant tel passage, et résolu de le trouver avant la fin des temps, se pressant, retournant en tous sens, arrachant la surface des choses pour mieux s’y plonger comme on s’enfonce dans la lecture en oubliant qu’on lit : ainsi le vent, sa lecture interrompue par les voitures des flics qui passent et repassent comme le vent sur le livre, la nuit sur le jour, avec autant d’efficacité et de sens.

C’est La dentelière d’Alençon, de ces récits populaires lu de tout le monde mais que personne ne connaît. J’apprends qu’il est dévoré partout et depuis toujours, que l’intrigue raconte l’histoire d’une jeune dentelière d’Alençon (ces romans populaires ont évidemment le génie des titres) sous Louis XIV, qui apprend la dentelle à Alençon (ces romans historiques sont d’une précision diabolique) et dont la vie court sur trois lourds volumes. J’imagine — sans rien pouvoir lire — que ce page turner est efficace, que la phrase est légère sous le poids des volumes. J’imagine et je ne peux faire que cela : ce n’est pas seulement une image du monde, mais une image de la littérature. Écrire dans les heures qu’on espère toujours cruciales, où tout se jouerait pour soi de la vie et de la mort comme au tribunal révolutionnaire : oui, comme si on y déposait toute sa vie en sacrifice, et toute sa mort rejetée à plus tard et mise à mort : livre qui ne sera lu que par le vent.

Cette image de la vanité console. Le vent laissait voir le ciel hier ; aujourd’hui, il fait venir les nuages ; demain la pluie. La fatalité possède la certitude des prédictions météorologiques. En levant la tête, on voit chaque jour venir, on ne sait simplement pas ce qu’on sera face à eux. On pressent qu’il nous faudrait une phrase, un mot, qui donnerait le change. On ne l’aura pas ; on fera sans. On sera peut-être plus léger le moment venu. Quand on se jettera dans le vide en silence et face au vent, on verra le sol plus rapidement.


arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud