JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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15 avril 2020


Il y a deux adversaires : le premier le presse par derrière depuis l’origine. Le deuxième l’empêche d’avancer. Il se bat avec les deux. À vrai dire, le premier le soutient dans son combat contre le deuxième, car il veut le pousser en avant, et de même, le deuxième le soutient dans son combat avec le premier, car il le refoule. Mais ce n’est ainsi qu’en théorie. Car il n’y a pas seulement les deux adversaires, il y a encore lui-même, et qui connaît ses intentions en vérité ? Quoi qu’il en soit, son rêve est de profiter d’un instant sans surveillance — il est vrai qu’il faut pour cela une nuit plus sombre qu’aucune ne fut jamais — pour se détacher de la ligne de combat et, en raison de son expérience de combattant, être érigée en arbitre dans le combat de ses adversaires entre eux.

Kafka, Journal, décembre 1920

15 avril 2020

Sur le sol traînent les derniers restes du jour : on voudrait s’y allonger et, en faisant mine de le consoler, l’étrangler une fois pour toutes. On ne le fait pas : c’est le mystère. On a renoncé à céder à la folie. Ce n’est pas plus sage. Pas plus que d’écouter les injonctions paradoxales qu’adressent ces morceaux de réalité qui nous parviennent à la radio, ou dans le vent.

Tourner autour du mot vacarme hier, alors que je cherchais à entendre ce qui se disait dans les hurlements d’octobre 1792 : lui trouver des points de fuite : par la fenêtre ouverte de la Convention, on entendait la foule dehors : c’est cela qu’il faudrait écrire : non pas les bruits de la foule, ou ceux du dedans des débats, mais l’entrechoc des cris.

Enfin, je n’oublie pas qu’on est le 15 avril. On ne sait pas si c’est le 14 dans le soir, ou dans la nuit noire entre le 14 ou le 15, ou au petit matin du 15 qu’il est tombé, seul comme toujours, dans la chambre 205 du Jack’s Hôtel au 19 de l’avenue Stéphen-Pichon à Paris où je serai souvent passé, entre 2012 et 2013 cherchant à trouver la lumière qu’il aura vu lui aussi, ici, la densité et la rareté, dans ces endroits stériles de Paris, d’une laideur banale, atroce, contraire à tout ce qui avait pu l’emporter dans la vie, jusqu’à l’emporter, dans la nuit du lundi au mardi, ou à l’aube du mardi ou tard le soir du lundi, on n’en finira pas de chercher le jour où il est tombé et qu’il a crié à l’aide longtemps peut-être, et qu’il a renoncé sans doute, et qu’il a fermé les yeux, et qu’il a dû se dire : c’est peut-être comme cela que tout se termine, dans une chambre d’hôtel qui ressemble à celle-là, et que la lumière est faible et que le souffle est court et que la vie l’emporte. Avril 1986. Il y a 34 ans. Le monde occidental l’avait piétiné : il ne l’aura jamais convaincu. Jean Genet aura soixante-seize ans toujours désormais. Que la terre de العرائش face à la mer lui soit légère.

Dans le vent traine encore du vent : celui qui porte les mauvaises nouvelles. Ce qu’on devient ? Comment le savoir sans point d’appui, au lointain — le onze mai n’est même un avenir, à peine une date. Je ne me résous pas à effacer les rendez-vous prévus, comme une vie fantôme qui a même cessé de gratter le membre amputé. La force de cette contre-vie : être au présent continu, dans les cris, les larmes, les joies sidérantes du jour le jour sans répit, voir grandir de ses yeux ce qui grandit, une plante, des êtres, les vagues le soir, la lumière chaque seconde. S’absenter de tout le reste, même et surtout de soi.

J’ai marché mentalement le long de la rue Saint-Honoré hier soir ; dans ce quartier Saint-Roch que je connaissais autrefois si bien, je n’avais jamais eu l’idée d’aller voir de près le 398 rue Saint-Honoré — jadis 366 —, d’aller aux feuillants, de voir ce qu’ils ont fait du 222 rue du Faubourg Saint-Honoré (un marché) : voir ce qu’ils ont fait de toutes ces rues, des magasins de fringues et de montres. Robespierre aura fait toute la Révolution au-dessus d’un magasin de prêt-à-porter de l’enseigne Emilio Pucci, et il ne le savait pas. Sur Google Street View, au 1er rue Gaillon, devant l’hôtel des États-Unis aujourd’hui détruit, et transformé évidemment en banque de l’autre côté de l’avenue de l’Opéra qui était une butte idéale pour les barricades — et qu’on a rasé pour cette raison-là — un type aux lunettes noires devant son taxi attend peut-être encore Saint-Just qui ne descendra plus.

Les 15 avril sont ainsi faits pour reposer : dans une chambre de l’hôpital Laennec, est-ce qu’il pense que c’est ce jour là où Genet le soir (le matin) est tombé ? Non, bien sûr : il ne pense plus, dans le sommeil plus profond que le sommeil où on l’a plongé, il n’attend même pas, il a fermé les yeux depuis plusieurs jours déjà qu’il ne saura plus les ouvrir. Le vendredi soir, sa mère quitte la chambre pour la première fois depuis une semaine ; il fallait peut-être qu’elle parte ? L’amie seule veillera : et puis que dire ? On est le matin du 15 avril 1989. Il y a 31 ans. La seule morale qu’il nous laisse est une morale de la beauté. Bernard-Marie Koltès aura 41 ans maintenant quoiqu’il advienne des siècles. Que la terre du cimetière Montmartre adossé aux murs d’enceinte qui le sépare de Paris lui soit légère.

Il fait encore froid, et davantage quand ces soirs on pense aux jours perdus et dans la solitude où les cris ont cessé, on se retrouve plus seul encore. L’important comme toujours sera de faire quelque chose de ce qu’ils ont faits de nous.

Notre-Dame brûlait il y a un an : pierres dérisoires en regard de ce qui brûle chaque jour dans les crématoriums du monde. Pas comparable ? Il faut tout comparer, surtout à l’aune des corps, de leur désir de vivre arraché.

La branche la plus orientale au-dessus du toit est morte. Elle dresse encore quelque chose en travers du ciel et d’elle-même, semble plus à même de déchirer le ciel que les feuilles qui la ceignent. La blessure qu’elle ferait serait belle, elle justifierait la pluie, celle qui vient bientôt, ce soir, car si toujours la pluie, la pluie, la pluie, la pluie, alors nous aurons quelque raison de désespérer qui nous rendront plus vifs encore d’être la branche indomptée, dressant encore sa rage de vivre depuis sa mort.




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14 avril 2020


Ce n’est pas que tu sois enseveli dans la mine que des masses de pierre te séparent, faible individu que tu es, du monde et de sa lumière ; tu es dehors, et tu veux pénétrer jusqu’à celui qui est enseveli, et tu es impuissant en face des pierres, et le monde et sa lumière te rendent plus impuissant encore. Et à chaque instant celui que tu veux sauver étouffe, si bien que tu dois travailler comme un fou, et il n’étouffera jamais, si bien qu’il ne te sera jamais permis de t’arrêter.

Kafka, Journal, décembre 1920

Vers le soir, l’impuissance qui grandit tout le jour s’impose soudain, large et grave, insoutenable, précise. On n’y peut rien, disent-ils : et c’est vrai que la maladie n’appartient à aucun camp constitué dans la lutte. Elle est prétexte à tout effacer de toute lutte. Et pourtant ?

Restez chez vous : disent-ils. Mais allez travailler, ajoutent-ils. Puis, non. Puis : bientôt. Puis, pas encore. De part et d’autre, rien que le pire. Enfermés, souffrent ceux qui souffrent déjà tant — dans la promiscuité, le nombre est violence, comme la solitude. Mais lâchés dehors, on est proie facile de la maladie toute prête à revenir. Alors, le pire, de part et d’autre. Je lis les avis qui ne cessent de s’écrire d’un côté et de l’autre de la ligne de partage, dont les radicalités me convainquent, à tour de rôle, jusqu’à ce que je ferme l’écran d’épuisement.

C’est peut-être à cela que la nation apprenante s’attèle : nous rendre dociles et incertains.

On sait les intérêts partout présents : que la machine doit reprendre, quoiqu’il en coûte, que le nouvel ordre est surtout comme l’ancien, celui-là qui regarde avec plus d’inquiétude tomber la courbe de la croissance à mesure que l’autre courbe continue de monter, jusqu’à quels ciels ? On sait les intérêts travailler hors tout confinement : ils ont leurs propres intérêts qui ne sont pas les nôtres.

Printemps 1922, Kafka raconte son agonie, lentement, précisément, sans affect, non sans distance. Il a la force le 7 mars d’arracher à la douleur : « la soirée d’hier, la pire de toutes, comme si tout était fini ». Le plus terrible est qu’il écrive longuement de nouveau le 9 mars. D’avoir connu la fin et de l’envisager depuis l’après. Le 16 mars, deviendra insupportable « la peur des rats qui me déchirent et que mes yeux multiplient ». On ne sait pas s’il décrit ce qu’il éprouve, ou si ce sont des pistes pour des récits à venir. On se doute quand même.

La lumière est terriblement pure aujourd’hui. Ils annoncent de la pluie pour toute la semaine jusqu’à la fin possible de toutes les prévisions. Au-delà, le retour du ciel : mais ce n’est qu’un pari sur l’avenir improbable.

En échange de toute la fatigue, se jeter comme un damné sur le texte, quand il fait très nuit, que la fatigue est plus grande que le monde : y passer une demi-heure seulement, arracher douze lignes, s’effondrer.

Je ne peux écouter de la musique qu’en boucle, et cent fois ; de la musique répétitive, très forte, jusqu’à pénétrer en elle et m’y confondre et m’y abolir.

Il y a des habitudes qu’on prend et dont il sera difficile de se défaire. Par exemple : les visages, est-ce qu’on saura les regarder de nouveau ? Non.




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13 avril 2020


22 février 1918.

La contemplation et l’activité ont leur vérité apparente ; mais seule l’activité qui émane de la contemplation ou plutôt, qui y retourne, est la vérité.

Tu peux t’abstenir des souffrances du monde, tu es libre de le faire et cela répond à ta nature ; mais cette abstention est peut-être précisément la seule souffrance que tu puisses éviter.

Kafka, Journal

13 avril

Rien à attendre du ciel, et tout du vent. Il n’y a pas de volonté dans la cause sans effet — il y a dans l’existence des feuilles celle du sol qui va les recevoir ? Incapable de travailler hier soir, à cause de ce mal au crâne qui fore loin dans les jours passés, à venir. Seulement essayer de regarder sur l’écran les images d’un film (pas le film) : trouver le secret des plans qui se donnent naissance, en se tuant.

Dans le journal de Kafka, cette pensée cruelle à chaque fois que la Création est sans cesse recommencée et que le temps est immobile : que la Création est création de l’immobilité. Que la Chute est accident de l’Histoire qui n’en change pas fondamentalement le cours. Que fabriquer du temps — écrire, désirer, lutter — c’est combattre contre lui et s’est être détruit doublement par lui : dans la vanité et dans la mort. Et que cela n’empêche pas la lutte, le désir et l’écriture : au contraire, que cela appelle tout ce qui viendrait en travers de la route, quand bien même est-ce en pure perte. Que dans la perte réside la faculté de vivre.

Le sens perdu de ces jours se trouve peut-être dans une perte plus grande qui est le sens inventé par d’autres jours.

Dans l’automne 1792. Longuement pensé à la question du sacrifice. Les cadavres de Septembre arrachés aux prisons et lancés dans le vide : des sacrifices ? Mais le sacrifice est ce qu’on offre de soi aux Dieux, et ce qu’on a de plus précieux. Ceux de la Place du Carrousel, au printemps 93 jusqu’à l’été brûlant de 94 : sacrifice ? Ou au contraire. Ce dont on s’arrache et qui nous constituait jusqu’alors pour pouvoir aller, dans le destin : et pourtant, ces morts donnés par centaines, rien qui ne les justifie en personne. Seulement voilà, on donne à la mort ce qui nous permet de vivre. On ne le donne cette fois pas aux dieux, mais à l’histoire immanente. On s’en délivre. Surtout, si le sacrifice fabrique le lien entre soi et ce qui nous dépasse, alors la Terreur, c’est trancher ce lien.

Dans la nuit, ces idées sont si transparentes, si claires ; elles s’enfuient au matin — il faut les arracher au vol, les piéger. Fabriquer un livre comme un piège ; comme ce qui me piège dans mes propres pensées.

Au matin, oui, rien que de la fuite, l’oubli : l’effacement qui s’échappe avec le reste sous la douche brûlante.

Ciel couvert : mais par moments, par espaces, par hasard ? Le temps fait défaut.

Ce soir, tout le monde attend que le Pouvoir nous parle : pour dire que tout continuera de ce qui s’est arrêté, et alors ? La maladie est entrée dans la vie, elle partira quand elle aura fait son office. L’événement historique de notre temps serait l’attente d’une part, l’énergie du désespoir dans les salles de réanimation, la patience de part et d’autre : être patients est le sort et le mot de ceux qui sont bien portants ou malades. On en est rendu à des banalités d’usage sur le sens des mots.

Reviendra le moment où les retourner : faire de la lente impatience le rapide assaut ? On ne sera pas démuni de colère et d’armes lentement (patiemment) aiguisées.

Ce qu’on partage : ce qui ne se partage pas (la solitude). Dans ces lignes de partage, s’invente l’espace politique non pas neuf, mais révélé à lui-même. Le pouvoir ne peut fabriquer pour se défendre que de l’isolement : et la distanciation sociale ne produit bizarrement qu’une masse compacte. Faire de ce qui nous est commun une force traversée de nos solitudes, ce n’est pas seulement la tâche qui vient, mais le moment présent. Le ciel nous en est témoin : et personne ne témoignera pour lui.




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12 avril 2020



12 novembre 1917. — Longtemps au lit, défense.

(21) Aussi solidement que la main tient la pierre. Mais elle ne la tient solidement que pour la rejeter d’autant plus loin. Mais le chemin mène aussi à ce lointain.
(22) Tu es la tâche. Pas un élève à la ronde.
(23) Le vrai adversaire fait passer en toi u courage immense.
(24) Comprendre cette chance : le sol sur lequel tu te tiens ne peut pas être plus grand que ce qu’en couvrent tes deux pieds.

Kafka, Journal [1]

Les navires de guerre croisent au large de Marseille. On aura au moins tout tenté pour mener la bataille contre la maladie. Les affiches électorales pâlissent ; les rues semblent oublier qu’elles existent. Le soleil s’efface plus lentement le soir. La nuit pourrait ne pas tomber : quand elle le fait, c’est par hasard, entre deux respirations. Le moment sera seulement ce qu’on en fera, après — si on continue comme avant, ou si tout changera. Il s’agira de choisir ce qu’on oubliera : du passé, ou du présent.

Hier soir, Bérénice de Grüber sur l’écran ; la lenteur majestueuse, la droiture, l’affrontement yeux clairs. « D’un inutile amour trop constante victime,/ Heureux, dans mes malheurs, d’en avoir pu sans crime/ Conter toute l’histoire aux yeux qui les ont faits,/ Je pars plus amoureux que je ne le fus jamais. » La voix qui dirait les mots de l’amour dans le désespoir ne parle qu’au nom du désespoir, pas de l’amour.

Les rorquals dans la mer ne savent pas qu’ils sont dans une mer : ils sont au monde parmi elle, et la lumière qui les frôle est la seule qui existe pour toujours. Quand un rorqual meurt, il s’enterre seul dans la vase qui se soulève et repose sur lui : il n’y a ni silence ni hurlement, seulement des vagues de moins à la surface.

On envisagera peut-être à l’avenir une étude randomisée de cette vie avec répartition aléatoire à double insu : pour la prouver ; ou l’infirmer. En attendant, on prend le risque de dire qu’elle est autour de nous et en nous, qu’elle est ce qu’on en fait, et les choix (ceux qu’on fait et ceux qu’on ne fait pas) l’exécute un pas après l’autre. Marcher, c’est s’empêcher de tomber au dernier moment. Il y a des moments plus derniers que d’autres.

La lecture des courbes aussi donne la tentation d’appliquer sur toutes choses la pureté fatale de la ligne qui s’étend, remonte et descend, s’échappe. La courbe se heurte toujours au blanc en aval qui la happe, l’appelle, la résout.

Septembre 1792. Trois heures hier pour basculer. Il me fallait la phrase du Roi pour achever. Traversant le jardin des Tuileries au milieu de la nuit au moment du soulèvement des Sections, cette nuit du Dix Août, il lâche : les feuilles tombent vite cette année. La chute de l’histoire est tout entière dans celle des arbres qui préfigurent les visages tranchés. Les arbres se sont couverts de feuilles ce mois : on aura manqué cela aussi. On ne manquera pas la chute des feuilles, et tant mieux si l’automne tombera en été.

Un grand désir de silence : que tous se taisent, dans les radios, dans les tribunes de presse, partout. Qu’on s’offre une journée pleine de silence.

Qu’est-ce que vous ferez après ? La question partout présente. Le plus sûr : aucun retour à leur normale n’est souhaitable. Ce qu’on fera après ne sera pas différent de ce qu’on s’efforçait de faire avant : changer le maintenant.

Autre question : vous saurez encore conduire, après ? Est-ce qu’on saura regarder les visages, et aller sans autorisation, et parler d’ailleurs et d’autres choses, et ne plus éprouver de la peur en pensant aux amis, de la colère en entendant les représentants, de la honte en les écoutant ?




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11 avril 2020



Avec la lumière la plus puissante, on peut dissoudre le monde. Devant des yeux faibles, il prend de la consistance, devant de plus faibles encore, il lui pousse des poings, devant de plus faibles encore, il devient pudibond et fracasse celui qui ose le regarder.

Kafka, Journal

L’appel du large est plein de ce silence mort qui règne dans la chambre de l’agonisant : c’est le propre des règnes, celui des agonisants et des chambres — d’être confondu dans le silence comme on retient les pensées pour ne pas qu’elle saccage les plus beaux souvenirs. On est dans la chambre de l’agonisant, celle du souverain, du silence plein de pensées qu’on ne retient pas longtemps.

Devant le large, la solitude trouve de quoi s’échapper. Devant le large, rien qui ne résiste à soi-même. Tous les matins depuis trois jours, se réveiller avec l’impression d’avoir été roué de coups. Ce doit être le rêve : mais aucun souvenir. Ou alors ce qui précède le rêve : mais trop de souvenir pour en dégager un. La raideur dans la nuque me donne l’impression de ne pas être dans le prolongement de mon corps. Cette idée est rassurante.

D’avoir un corps : c’est par exemple sortir, voir le large, puisque j’en ai l’insolent luxe. Chercher des yeux New York ou Tanger, simplement en jetant les yeux par-là, et que le vent d’ouest l’emporte : tant que ce n’est pas au paradis.

Sortir avec l’impression de défier des lois [2] ou de participer à l’effort de contre-guérilla bactériologique (les insultes des voitures en passant à ma hauteur) : quelle époque.

Chaque jour préfigure ce que sera le suivant — mais chaque jour répétant le précédent entame de la force au lieu de nous jeter au-devant de lui, et par-delà nous ; on est dans ces jours comme en perte de vitesse.

Des géraniums poussent entre les pavés de Paris (je l’ai lu), et la fauvette au col noir chante passé dix heures le matin : la jungle envoie aux avants-postes de timides éclaireurs.

Les appels à se cultiver continuent de donner la nausée. Puisque toutes les structures de la société se dévoilent, que les masques tombent puisque les masques manquent, l’art n’a jamais autant ressemblé autant à de la culture : celle qui exclut et divertit (détourne), celle qui se consomme jusqu’à plus soif, qui se capitalise, qui donne envie de seulement brûler la bibliothèque d’Alexandrie (oui, on perdra les livres, pas les forces essentielles qui s’y trouvent et qu’on retrouvera bien, ailleurs, plus tard, autrement : et sinon, c’est qu’elles n’étaient pas si essentielles).

Le directeur du festival d’Avignon a pris la parole pour appeler à négliger la pandémie « et vivre quelques jours de fièvre au cœur du gai savoir. » Le goût de la métaphore côtoie celui de l’indécence. On était habitué. On en reste blessé. D’Avignon, on savait la forteresse largement imperméable à la vie, on ne la pensait pas si détestable dans sa Gloire d’être, si pleine de morgue, indifférente à l’égard du monde. Ici encore et comme toujours depuis un mois : les visages se dévoilent pleinement.

Tant de laideur donc finira par donner corps à ce monde ? Ou par l’alourdir tellement qu’il tombera sous son propre poids ridicule et abject ? Au large, respirer ce qui n’est ni laid ni beau, simplement là. Il n’y a pas de culture à défendre ou de programme apprenant ; il n’y a pas d’appel à la guerre. Il y a la pensée qu’en prison les douches collectives et les promenades ne sont accompagnées d’aucune mesure barrière ; il y a la pensée que les plus fragiles sont plus fragilisés : et que le monde reproduit sa violence à l’échelle de la séquence, et qu’elle est violente et cruelle. Qu’elle est injuste comme depuis le début de l’histoire : parce qu’elle reproduit sa propre justice. Regarder la mer ne lave de rien, ne console ni soulage : regarder la mer fait venir les pensées dans le désordre qui répartit la violence pleinement en soi. Fermer les yeux : les ouvrir dans une seconde pour la décharge. Maintenant.




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10 avril 2020


Vivre signifie : être au milieu de la vie ; voir la vie avec le regard dans lequel je l’ai créée.
Le monde ne peut être regardé comme bon que du lieu où il a été créé, car ce n’est que là qu’il a été dit : « Et voici, il était bon », et ce n’est que de là qu’il peut être condamné et détruit.

Kafka, Journal

Ce qui tient du dedans et du dehors, de l’avant et de l’après, de nous et des autres, du silence et du vacarme (à heure autorisée), de l’activité physique et de la simple ressaisie de soi, de la vie et de l’agonie, de la société et des solitudes éparses et écrasées : tient surtout à des seuils. On les franchit comme on le peut, et en tous sens. Le monde organisé dans son ordre féroce voudrait tenir tout cela dans des écarts radicaux, distinguant toutes choses par son contraire et attribuant à chaque pôle le bien et le mal, la responsabilité et la culpabilité. On essaie seulement de passer.

C’est comme entre le sommeil et la veille : il n’y a que des rêves plus ou moins éveillés, de la fatigue que le compost rance de l’époque transforme lentement et sûrement en rage froide, qui se chauffe peu à peu jusqu’à l’incandescence fatale.

J’écoute ce soir Agar et Agar jusqu’à ne plus pouvoir penser autrement qu’en loupes de musiques repliées sur elle-même avant d’imploser. Ce qui tient de ce monde et de la haine qu’on lui voue ne sont plus séparables.

Vivre signifie : rien. (C’est la phrase littérale de Shakespeare : non pas « qui n’a aucun sens », mais : « signifying : nothing »). Et que cela ne nous dédouane de rien. Au contraire : phrase qui exige qu’on remplisse ce rien pour qu’on lui donne forme, et contours plutôt que contenu : sachant bien que la poussière est au bout, et l’oubli et tant mieux. Mais en passant : passer, faire du passage hors souci de laisser trace mais emportement et allure.

On brûle les cadavres dans la plus stricte intimité partout dans le monde : quand on en a le luxe. Sinon on les jette dans la terre une main sur la bouche, et ce n’est pas pour retenir les cris — mais pour s’empêcher de mourir à son tour.

Cinq cents milliards : c’est le nouveau chiffre dans la rubrique économique, celle qui parle relance comme on crache sur nous. La politique serait devenue l’art de fabriquer des faux en écriture. Même pas. Ça l’a toujours été, seulement, maintenant, pratique qui se réclame œuvre de salut public.

S’agissant de salut public : ai passé une nuit entière dans les tractations du Grand Comité de l’An II : ces jeunes gens n’exerçaient pas un droit de vie et de mort sur leurs semblables, mais sur nous. C’est cela qu’il me faudrait écrire (mais oui : comme il faudrait en finir avec les il faudrait).

Il y a ces phrases de Saint-Just sur la guerre : « Il n’y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent, et il n’y a que ceux qui sont puissants qui en profitent ». Puisque nous sommes en guerre, je pense à ceux qui sont dans la bataille (qui les perdent aussi à force de les gagner : satané charge virale) — et à ceux qui tâchent d’en profiter : aux coups à réserver pour ceux qui agissent déjà dans le coup d’après. Hier, une seule révolution de soleil et deux mille cadavres dans New York.

Le plus bouleversant dans le journal de Kafka : qu’il est l’antidote à toutes les Nations Apprenantes de la terre, à commencer par celle-là. C’est à désapprendre qu’on passerait notre vie après tout. Non, pas après : désormais.




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9 avril 2020


2 février 1920 — Ma cellule – ma forteresse.

Ce qu’il empêche de se lever est une certaine pesanteur, le sentiment d’être à l’abri quoi qu’il arrive, le pressentiment d’un lieu de repos qui lui est préparé et n’appartient qu’à lui ; ce qui l’empêche de rester couché est une inquiétude qui le chasse de sa couche, sa conscience, son cœur qui bat interminablement, sa peur de la mort et son besoin de la réfuter, tout cela l’empêche de rester couché et il se relève. Ces hauts et ces bas, ainsi que quelques observations rapides et insolites faire par hasard sur ses chemins, constitue sa vie

Kafka, Journal

Du soir au soir, en passant par cette lumière précise qui traverse le milieu du corps, vers 17h (chaque jour, passer au même endroit de cette ville et la prendre au passage — je ne dirai pas où) la révolution de la terre n’accomplit que de l’attente, celle qui pèsera dans la balance quand le monde nous sera rendu. Lecture de Kafka, se laver à grandes eaux par l’intraitable : l’incapable de compromis, l’absolu en exigence et sans romantisme, sans arrière-monde hormis l’obsession d’un paradis à la fois devant soi et déjà perdu. La vie au présent continu.

Ordinateur saturé : rien ne veut plus entrer. Je l’ai pourtant vidé. Plus je le vide, plus il est rempli. Y lire une image de ce temps : mais laquelle ?

Hier encore : les cavaliers dans les rues désertes. Le futur est tout entier voué au passé : il n’y a rien à attendre de lui, et tout arracher, tout prendre, tout voler quand il sera temps et il est temps chaque heure.

Deux semaines ont effacé cinq années de croissance — dit la radio. Mais on a croisé deux rorquals au large de Marseille. J’apprends le nom de ces bêtes, pourtant deuxième plus massif animal de la création, et restées inaperçues toutes ces années. Que l’homme ait déserté ce monde au moment où elles reviennent est sans doute une coïncidence (non). Du plus immense à l’être vivant le plus infime, rorqual et virus, animal sauvage et indomesticable reprennent possession des lieux.

Écouter infiniment le Stabat Mater d’Arvo Pärt : pourquoi ?

Il y a en tout dans ces jours quelque chose qui résiste à la résignation et c’est peut-être le plus miraculeux.

Neuf avril : il y a soixante douze ans, à Metz. Hier.

Ce qui reste d’une œuvre, par l’homme, la pensée qu’il nous laisse non en héritage mais pour usage : ce javelot lancé, qu’on ramasse, qu’on jette plus loin, avec les forces qui nous restent.

Je relis au hasard La Fuite à cheval très loin dans la ville pour chercher un passage qui peut-être ne s’y trouve pas : l’un des personnages écrit dans sa cellule des phrases définitives que personne ne lira, décisive sur sa vie, le destin de tous : et que personne ne lira. Personne, dans la fiction. Mais on est de l’autre côté de la fiction, dans cette vie qui possède peu de privilège, parmi lesquels : tenir ce livre et lire ces phrases. Celle-ci :

Je regarde le sol, et j’y vois, au-delà du ciment et des pierres, et des fondations, la terre nue ; c’est que je vais mourir.
Ô yeux qui ont le soleil en mémoire, yeux noyés d’eau sombre, contre qui suis-je en train de me débattre ?
Maintenant, mon regard aussi se tourne sur lui-même.




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8 avril 2020


31 janvier. — Jardinage, aucune issue.

Un combat dans lequel il n’y a aucun moyen, à aucun stade de l’action, d’obtenir une couverture. Et bien qu’on le sache, on l’oublie toujours. Et quand on ne l’oublie pas, on cherche néanmoins la couverture, à seule fin de se reposer en cherchant et bien qu’on sache que cela se paye.

Kafka, Journal

Rien que des rêves interrompus encore : je ne sais pas si ce sont des rêves ou des souvenirs de rêves ; l’impression de déjà-vu est permanente comme un apprentissage en profondeur et sournois de ce dont est tramé le monde chaque jour ces jours. Les phrases qui sortent de la radio le matin, le ton joyeux et soigné pour dire les morts comme si c’était des chiffres : pour débiter les chiffres et dire que ce sont des morts — me lancent dans le jour avec cette armure dont je ne me déferai que le soir tard, quand il faut se jeter dans les rêves, leurs fatigues d’avance, toujours interrompues.

L’interruption est le rythme de la réalité. Quand un homme politique prend la parole, c’est à cette interruption qu’il la prend. Personne ne peut penser ces semaines, et les journaux n’ont jamais autant publié de penseurs et de pensées. Elles convergent toutes, se complètent, se prolongent. Et comme chacun se fait éditorialiste de lui-même et de la situation, tous montent en généralité des solitudes qui se fracassent les unes sur les autres en s’annulant.

La seule pensée valable serait celle qui prendrait en défaut le monde.

Journal de Kafka traversé au hasard des pages et sans rien suivre de l’ordre, de la vie, ne surtout pas consulter les notes de bas de page qui ne pourraient être que désespérantes. Partout, lire la fatigue : celle qui accable, soulage, rassure, explique, consterne, échoue sur d’autres fatigues encore : le mot est à chaque ligne, avec celui qui dit l’incapacité d’écrire davantage que deux lignes. mpuissance qui n’est pas impouvoir : plutôt regard intraitable sur ce poids dont ill faut se débarrasser (sur quiconque, homme ou animal, passe devant soi ?) — et aller.

Ce journal est une arme plus labile, plus utile que toutes choses : elle ne s’ajuste pas à soi, c’est le contraire : elle est souvent injuste, cruelle, elle ne console pas. Elle est intempestive, ne manque jamais la cible, parce qu’elle lève immédiatement cette cible. Elle témoigne pour l’interruption. De nouveau à la radio : ces nouvelles de Chine qui ce matin ouvre les routes ; accents d’admiration. On rappelle à quel prix, mais comme en passant — les téléphones contrôlés, les confinements qui sont des emprisonnements, le biopouvoir exercé comme une intimidation. On a le droit d’aller dans la vie pourvu qu’on donne la preuve à chaque carrefour de répondre aux critères. Dans le Wuhan, les klaxons sur les routes dégagées ce matin sont d’étranges avertisseurs de lendemains insidieux. Le prix à payer dit aussi la dette à contracter.

Il a fait presque chaud hier : et alors ? Le ciel tombe sur nous sans nous toucher jamais.

Hier soir, deux heures dans le mois de septembre 1792. Tout reprendre. Tourner autour du mot de massacre, tâcher de porter l’assaut sur lui, le prendre à revers pour prendre à revers l’histoire. J’ai arrêté quand j’entendais les cris dans les prisons et dans la salle de la Commune insurrectionnelle, le ton dans la voix lasse de Robespierre, les regards qui se tournent vers lui, l’implorent ou l’encouragent ; je me suis couché quand j’étais l’un de ces regards — c’est dire la fatigue, c’est dire mon échec.

Dehors, sur le sol, les ombres écrivent aussi, et dans l’agitation des arbres, à la surface du monde, le sismographe récite la seule leçon qui vaille : le trouble ne sait pas vers où il va, et s’il évite le péril en s’agitant ou s’il va sa rencontre, s’il danse sur place ou s’il croit aller au-devant du réel : les ombres sur le sol trace des signes qu’on ne sait pas lire et qu’on prend pour le hasard : on se jette sur les livres et on y voit du sens partout où il n’y a que de l’encre, et des gestes trop précis pour parer les coups du monde.

Si le monde n’est plus qu’une gigantesque insulte et qu’une dérisoire et macabre plaisanterie, c’est parce qu’en lui parlent ceux qui se prennent pour le vent et qui ne sont que des ombres que le soir bientôt va recouvrir : eux penseront encore qu’ils sont la nuit sur le dehors, la nuit toute crue et plane, qu’ils sont de toutes choses la source et la fin. Le monde en arrêt respiratoire. Ils ne savent pas qu’après le souffle coupé, l’aube n’est pas le revers de la nuit, mais son interruption radicale. À midi, le soleil à la verticale du sol cachera l’ombre sous leurs pieds : ils ne pourront plus fuir alors.


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7 avril 2020


5 février 1918 — Bonne matinée, impossible de tout se rappeler.

Détruire ce monde ne serait une tâche que, premièrement, s’il était mauvais, c’est-à-dire s’il contredisait notre sens, et si, deuxièmement, nous étions en mesure de le détruire. La première chose nous apparaît telle, de la deuxième chose nous ne sommes pas capables. Nous ne pouvons pas détruire ce monde, car nous ne l’avons pas édifié comme quelque chose d’indépendant, nous nous sommes égarés en lui ; bien plus : ce monde est notre égarement, mais en tant que tel, il est déjà quelque chose d’indestructible, ou plutôt quelque chose qu’on ne peut détruire qu’en l’achevant et non par le renoncement ; il est vrai que cet achèvement peut être aussi qu’une succession de destructions, mais à l’intérieur de ce monde.

Kafka, Journal

Que ce monde n’était pas vivable ; qu’il nous avait accoutumés à lui comme une peau : que s’arracher la peau nous laissait à nu, et au sang, et à l’os : qu’après l’os qu’on rongerait reviendrait la soif et d’autres profondeurs. Que la haine du monde était devenue celle de toutes choses qui portaient son nom et son sceau ; que la mélancolie n’était plus seulement une maladie, mais la seule attitude digne face à tout ce qui s’effondre, cela qui fabriquait la réalité qu’on nommait ville et les projets en elle. Qu’on s’endormait d’épuisement et de rage, dans la tristesse. Qu’on se levait plus fatigué encore. Qu’il fallait l’eau très chaude le matin et longue et lente pour laver tout cela : que rien ne partait, seulement de la peau morte. Que le jour recommençait chaque jour : que c’était cette vie, déchirée par instants d’éclats de joie plus intenses encore d’être abolis dans l’instant.

Le confinement n’est pas la période exceptionnelle de l’époque, mais son exacerbation. La société de contrôle et de surveillance s’exerce à merveille ; les êtres se découvrent dans la solitude au miroir de leur abandon ; ils pensaient pouvoir enfin trouver du temps : ils ne saisissent que de l’ennui : savent bien qu’ils sont chez eux enfermés — et ceux qui sont enfermés dehors se retrouvent face à la sauvagerie pure de forces de l’ordre jamais aussi bien entraînées que pour ces jours où elles contrôlent ceux qui passent sans distinction pour leur demander où ils viennent et où ils vont. Peu importe s’ils n’ont croisé personne : importe qu’ils auraient pu le faire.

Ce que ces semaines dévoilent et confirment, c’est que la militarisation de l’espace social, urbain, sanitaire témoigne d’une guerre faite surtout à ceux qui respirent dans ces espaces l’air qui ne serait pas soumis à une autorisation dérogatoire.

On dit la vengeance stérile : on dit la colère toujours injuste, toujours excessive ; on disait la radicalité toujours trop radicale. On regarde l’adversaire, celui qui tient encore le manche. En matière de radicalité, il nous rend des points. On découvre qu’on n’était pas assez vengeur à son égard, pas assez injuste et excessif.

Il paraît que ce temps serait voué à l’indicible : jamais autant parcouru pourtant de textes qui disent l’impossible de dire — ce n’est pas seulement une affaire de marin, cette manie de raconter des histoires, ou c’est parce qu’il y a partout la tentation de larguer les amarres.

Je salue la mer quand je le peux et ce n’est pas par amour : mais parce que l’envie furieuse de l’envers du dedans est insatiable ; parce que d’ici je vois la ville. Parce que la mer se bleuit ces jours et parce que les vagues ne heurtent rien dans l’espace qu’elle même, qu’elle semble se dégager, laisser libre cours à des délires, qu’en elle se devinent des profondeurs qui sont autant de menaces que de promesses : qu’elle est inaccessible et désirable, qu’elle proche dans le lointain, que New York est de l’autre côté du ciel.

Ça y est : ils en sont à étudier nos rêves. M’ont toujours fasciné les rêves de ceux qui vivent dans un pays étranger : ce moment où leurs rêves se mettent à parler cette langue — le verrou qui saute. On en est là ? Quand le verrou saute, d’autres portes s’ouvrent, on entre, il n’y a personne dans la pièce, la porte claque derrière nous, la nuit est immense ; on tend les bras, on avance : on trébuche sur un cadavre. Ce n’était que nous.

Autre rêve : je l’ai oublié.

Cette image quand je remonte dans mes jours : dans cet immeuble, mon site est hébergé (au moins administrativement). À quoi tient le lien avec le monde ? Pas à celui-là. Il n’y a pas de monde sans les relations qui nous séparent de lui. Il n’y a pas de connexion à distance. Il n’y a pas de continuité pédagogique par l’écran. La métaphore in absentia est censé laisser béante l’énigme : or il n’y a pas d’énigme qui serait une solution. Il n’y a pas de possibilité de survivre à ce monde, sauf à le réduire en poussière avant nous. C’est une course contre la montre qui durera toute cette vie. Dans le journal de Kafka, la page sur la destruction du monde n’est pas seulement désespérée : elle sauve, parce qu’elle appelle à détruire en nous ce que le monde a fait de nous. On n’a trop peu d’occasions radicales de voir le monde tel qu’il est. Détuire ce que le monde a fait de nous : ça ne concerne pas le monde d’après, ça commence maintenant.




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5 avril 2020


Longuement couché, insomnie, je prends conscience du combat.

Dans un monde de mensonges,
le mensonge n’est même pas supprimé par son contraire,
il ne l’est que par un monde de vérité.

La souffrance est l’élément positif de ce monde,
c’est même le seul lien entre ce monde et le positif.

Kafka, Journal, 4 février 1918


5 avril 2020

Lire [3] ces derniers jours, soirs, mille lectures du Decameron. Parmi celles-ci : que l’épreuve de la Peste ne fut pas tant la guerre des hommes contre la maladie, que le lent apprentissage de la conjuration de la peur. Conjurée, la peur de la mort pouvait bien s’étendre à toutes formes de terreur qu’on avait su dominer, traverser, vaincre puisqu’on avait été épargné par le sort. Après avoir conjuré la peur de la mort, les hommes surent conjurer la peur de leurs Seigneurs. Ils n’avaient plus peur de rien et plus rien à perdre : ils avaient survécu à la terreur de mourir.

La conjuration est bien plus précieuse que la prise de conscience : s’il suffisait d’avoir conscience (d’être dominés, d’être insultés, d’être plus nombreux, d’être), les émeutes auraient depuis longtemps été des soulèvements. Devant la mer depuis la plage, on possède des pensées que la tempête nous arrache brutalement. La conjuration n’a pas lieu avant la plus haute vague sur le point de se fracasser sur le radeau, mais juste après.

Après ? On n’est même pas avant, on est au dedans du ressac.

Et pendant que tout est sur le point de chavirer, que New York étouffe après Rome, ici comme partout les mensonges étalent leur arrogance et la peine est double : le pouvoir dit vouloir « réévaluer sa doctrine » sur les mesures de protection. La langue française sait aussi être obscène quand elle parle le verbe haut des puissants. Le faux n’est plus un moment du vrai, mais une doctrine réévaluable à outrance. C’est cracher sur les morts et les agonisants.

Le vernis qui se détache révèle : ceux-là qui parlent en notre nom crachent plutôt.

Monde qui craquèle sous lui-même.

Et il faudrait regarder la réalité en face : disent-ils depuis toujours, pour justifier les chiffres et les lois. Réalité qui asphyxie, qui appelle surtout aux fictions, les grands récits dont l’Histoire nous aurait vaccinés ? On n’a pas besoin de vaccin, mais de récits qui raconteraient les chemins détournés de la réalité, ou qui, la doublant, l’appelleraient ; on n’a pas besoin de cette réalité qui cerne comme sur un visage les contours déjà là du toujours : mais des fables qui rendraient pensables des expériences de vies inventées.

Ce mot de réalité comme dernier argument : comme il est criminel.

La vérité est concrète : Brecht avait gravé la phrase au couteau, sur la poutre qui tenait le toit debout, au-dessus de sa table de travail. La vérité concrète, c’est une courbe exponentielle, la croissance des chiffres qui n’iront enrichir aucun actionnaire ; c’est la couleur lavée du ciel sur les villes sans voiture ; c’est les animaux sauvages dans les centres vidés ; c’est le nom des morts que des mensonges d’État ont fait graver à la hâte dans des funérariums déserts ; c’est souffrir dans des comas artificiels d’où personne ne sort indemne. Est-ce qu’on rêve en salle de réanimation ? Et quelles formes ont ces rêves ? Quel monde sortira de ces rêves ? Quelle réalité sera vengée ? De quelle conjuration des rêves ces jours à venir sortiront-ils vainqueurs ?



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud