JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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21 mars 2020


Nous creusons la fosse de Babel

Kafka, Journal, 1923


Ce monde comme abandonné là où il était, et tant pis s’il n’était pas parvenu bien loin. Comme on s’arrête au milieu de son geste, comme on laisse l’esquisse sur l’ouvrage, et qu’on reviendra, peut-être, qui sait — les archéologues qui savent reconstruisent toute une vie rien qu’avec une terre cuite à moitié remplie de nourriture laissée tiède quelques secondes le temps de voir dehors ce qu’il en est de l’éruption.

On sait mesurer ces secondes maintenant qu’on est de ce côté-ci de la ligne du partage.

Ce monde abandonné comme un chien un douze août sur une aire d’autoroute. Comme un commerce de DVD en location.


C’était vers le milieu des années deux mille : déjà le présent ne ressemblait pas vraiment au futur qu’on nous demandait d’écrire, enfant, en s’appliquant. Non, l’an deux mille n’était pas ce qu’on avait inventé alors : on avait pourtant peu de vocabulaire, mais c’était déjà pour deviner ce qui allait advenir, quinze ans plus tard seulement. Partout dans toutes les villes, louer des DVD était le présent puisqu’il était l’avenir. Dans chaque rue ou presque, ces devantures. Et ces files. On avait la carte de fidélité. Jusqu’à notre mort on irait donc ici : et même au-delà, les civilisations ne mourraient jamais, ou alors après le dernier magasin de location de DVD. Et puis, brutalement, cinq ans plus tard, c’était terminé.

Les derniers se reconvertiraient en pressing, mais tout était perdu. Ce monde comme ces magasins qui s’étaient bâtis dans la certitude de pouvoir louer jusqu’à la fin des temps des DVD sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il reste peu de ces devantures abandonnées : j’ai de l’affection pour celle-là. Elle est, de part en part, l’utopie achevée de notre monde.

Aujourd’hui que toutes les villes ressemblent à ce commerce, j’y passe en saluant bien bas (pour mieux cracher sur le sol) : ce monde abandonné dans son arrogance même.

C’était il y a une semaine : un siècle, une éternité.

On réalise seulement aujourd’hui que la maladie ne s’est pas répandue en raison de notre amour irraisonné pour les randonnées dans le Wuhan, mais parce que des candidats en campagne ont serré mille mains.

On savait que la plupart de ces individus ont du sang sur les mains : on aurait dû penser qu’ils possédaient aussi de l’ADN du SARS-CoV-2.


Je lis qu’un milliard d’êtres vivants humains ont reçu l’ordre d’être confinés chez eux, ce soir, à cette heure. Je lis d’autres chiffres (comme celui-là : en moyenne, et par temps normal, 1670 personnes meurent chaque jour en France : décidément, oui, la statistique est l’ennemi de la tragédie — elle rend insignifiante la douleur la plus indicible.)

Ce monde comme une statistique géante, insignifiante et tragique.

Ce monde comme un masque, sous lequel un autre masque perce qui donne à tout sourire figé la semblance d’une grimace funèbre.

Je ne lis plus les mails que le soir venu, quand je suis assommé par le jour et que je veux être assommé davantage et qu’on n’en parle plus.

Ce soir encore, je ne suis pas déçu.

Tel auteur inconnu de moi et grand spécialiste auto-proclamé de l’intériorité humaine m’écrit comme à mille autres [1] : il fait don à l’humanité, lectrice et connectée, de ses œuvres complètes, et ajoute, générosité suprême, « des consultations d’une heure par Skype ou téléphone, à prix réduit pour toute la période du confinement »

Un euro la minute de consultation pour la découverte : on espère que notre intériorité vaut l’Amérique de Colomb, et que les Indiens massacrées ne viendront pas hanter pour les siècles d’après les Hôtels intimes qu’on bâtira sur ces cadavres. Les héros des confinements ont le sens des affaires à défaut d’avoir celui de la décence.

Ce monde comme un affolement collectif.

Ce monde uni enfin, mais dans la panique : mondialisation des frontières fermées.

Ce monde comme ce panneau qu’on ne verrait qu’une fois irrémédiablement franchi le point de non-retour de la raison.

« A partir d’un certain point, plus aucun retour n’est possible. C’est le point qu’il faut atteindre. » Kafka n’enseignait pas ni n’alertait : seulement, il ne cesse de sismographer le réel parvenu jusqu’à nous.

Mais de nous, que reste-t-il ?

Je pense que l’opticien voulait écrire recommandations — qui étaient surtout des prescriptions. Ou des ordres.

Mais sans doute autant que de masques Filtering FacePiece de deuxième catégorie, on manque un peu partout de justesse de vue, et de vision lointaine, et de près : de tout ce qui permettrait de mieux voir la situation historique.

Alors, sachons gré au Gouvernement d’avoir réquisitionné le stock de lunettes de ce cher opticien.

L’homme qui a hâtivement écrit et posé l’affiche contre cet instrument qui sert normalement à regonfler les pneus, est-ce qu’il adressait ce merci à nous ? À la machine (de ne plus fonctionner) ? Ou est-ce merci général qu’on lance pour seulement réclamer grâce ? Nous sommes à la merci des temps dans ce monde en panne. Je lis ce merci aussi — non à notre compréhension : nous ne sommes capables de ne plus rien comprendre —, à usage général : merci de passer encore, de ne pas avoir renoncé à comprendre le sens des choses et des temps. La vérité est concrète.

Ce monde comme une abstraction sensible. La tâche des jours à venir sera de nouveau de reprendre pied dans la matérialité vive des sensations et des corps, des bruits, des lumières et des odeurs qu’on apprendra de nouveau à reconnaître après les avoir perdus. Marcher dans cette ville morte, c’est la voir aussi dans l’après qui la rendra possible. Ce monde comme une peau arrachée à l’animal en mue. Ce monde comme un monde en moins, en retrait.

Ce monde, Babel ville ouverte — ventre ouvert des villes-mondes abandonnées en rase campagne et en pure perte.




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20 mars 2020


Aveu, aveu sans restriction,
porte qui s’ouvre brusquement,
à l’intérieur apparaît le monde
dont jusque là le reflet terni restait dehors.

Kafka,
dernière note dans son journal, juin 1923


Donc le monde s’est arrêté — le centre de la terre est devenu quelques salles de réanimation sous-équipées et surpeuplées, dont le nom (réanimation) dit quelque chose de l’endroit jusqu’où est parvenue l’époque. Plus aucun événement officiel : à part le nombre de morts qui tombent avec la nuit, rien n’a lieu que l’attente invisible que quelque chose pourrait survenir, par exemple une forte fièvre accompagnée d’une toux majorée avec expectoration purulente et parfois douleur thoracique aigüe. On s’ausculte. La moindre toux annonce le décubitus ventral.

Le monde littéralement s’est arrêté sur lui-même et se retrouve chez lui où il ne retrouve que lui et ses murs quand il a la chance d’en avoir. Il a cessé de produire des événements et ne fabrique que la répétition banale d’un même jour. Pourtant, un jour après l’autre entame le vieux monde jusqu’à le faire disparaître dans les rues vides. Ceux qui les occupent risquent autant des coups de la maladie que ceux des flics, et peu à peu la peur des flics s’estompe face à celle de la maladie : on fait là un radical apprentissage qui ne sera pas oublié pour les jours meilleurs.

La lecture des journaux de Kafka lave celle des autres, ceux qui se composent dans les maisons secondaire de campagne, confinés mais au grand air, la bagnole 92 planquée dans le garage, et toute honte bue avec le petit doigt en l’air tenant la tasse de thé.

Respectez les distanciation sociale sans vous éloigner les uns des autres : la lecture distraite des messages reçus par voie officielle est une aventure dans les confins du langage. S’y affronte chaque jour un peu plus la frontière entre la consigne, l’ordre et la supplique — entre la solennité patriotarde et le ridicule achevé. Rester chez soi, c’est faire un pas vers l’autre : on ne fera sans doute jamais mieux que cela, mais on s’y attelle. Ce matin, c’était le programme la Nation apprenante qui était lancé sur les antennes : j’imagine que c’est en apprenant qu’on devient apprenant, et qu’au cri de Vive la Nation les classes de première section de maternelle vont chanter Il est éteint Petit Navire la main sur le cœur. Soixante-dix huit morts ce jour ici, six cent vingt-sept en Italie : tous d’une maladie inconnue il y a six mois.

Et mille euros : ce n’est pas un jeu, mais ce à quoi on évalue ce matin la vie d’un être social. C’est le tarif lâché par le pouvoir pour ceux qui voudraient faire le sale boulot — celui de faire tourner la boutique. Prime de mille euros accordée à qui voudra sortir des tranchées pour relancer l’économie (phrase qui sent déjà l’aliénation et l’escroquerie à la plus-value). Le chantage à la récession s’exerce surtout par ceux qui en sont les premiers responsables.

Pendant ce temps, s’abattent sur ceux qui n’ont pas de toit les cent trente-huit euros d’errance. Ils cherchaient seulement la dernière soupe populaire qu’ils ne trouveront pas : pas essentiel à la marche de l’État. Les Centres de Rétention Administrative ne sont pas capables de faire respecter les mesures barrières entre individus : sans doute parce qu’ils sont trop occupés à les lever entre les migrants et nous.

Les situations extrêmes décidément laissent dévoiler la véritable nature de ces pourritures qui siègent dans les fauteuils du pouvoir.

En attendant : les jours d’orage s’annoncent, la vague n’est pas encore là et tout commence à craquer déjà. Il y a des joies sidérantes aussi, dans la détresse. Contre ce monde, un monde à l’intérieur de lui s’organise. Il y a celui qui maladroitement envoie partout un modèle pour se confectionner des masques en tissu. On affrontera la maladie à main nue, et le visage sanglé par des voilages transparents, pour faire bonne figure. Et il y a, le soir tombé, à vingt heures, des cris soudains dans la ville et des étreintes pures, sans la morgue des victoires sportives, sans le grotesque des soirées électorales : ce n’est pas vrai que c’est une guerre, mais il est sûr que certains luttent et pour d’autres s’exposent. Leurs protections valent à peine les masques en tissu. (Sur un mur de Montpellier, le graf désespéré et rigolard : on veut des masques, pas des Parisiens)

L’Italie nous donne chaque jour des nouvelles de nous, une semaine par avance. Elles ne sont pas bonnes.

Quand tout sera terminé, il faudra demander des comptes, oui, à ceux qui ont organisé la pénurie et l’abandon, laissent les médecins sans (masque de) protection et en premières lignes, se calfeutrent en appelant à tous d’en profiter pour faire du sport et lire, laissent crever les autres, tous les autres.

Les mauvais jours finiront bien par finir.




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19 mars 2020


« Comment ne pas revenir ? Il faut se perdre. Je ne sais pas. Tu apprendras. Je voudrais une indication pour me perdre. Il faut être sans arrière-pensée, se disposer à ne plus reconnaître rien de ce qu’on connaît, diriger ses pas vers le point de l’horizon le plus hostile, sorte de vaste étendue de marécages que mille talus traversent en tous sens on ne voit pas pourquoi. [...] Il faut apprendre que le point d’horizon qui vous porterait à le rejoindre n’est sans doute pas le plus hostile, même si on le juge ainsi, mais que c’est le point qu’on ne penserait pas à juger qui l’est. »

M.D., Le Vice-consul

Ces deux chevaux blancs marchent lentement dans l’herbe, à la recherche de quelque chose dans le sol : on dirait. Je les vois au dernier moment, quand je dois passer le seuil. Je m’arrête, j’ai rêvé : je me dis j’ai rêvé. Je n’ai pas rêvé. Deux chevaux blancs, identiques, marchent à cent pas de moi, dans l’herbe folle à l’ombre des murs. Les bêtes fabuleuses qu’on voit peut-être sur les parois des grottes plus anciennes que les dieux : ce sont elles aussi. Alors le regard que je porte sur elles est le même que ceux qui les ont vues, la première fois, et ont inventé les dieux à partir de l’étranger et du fabuleux. Ça ne dure pas : après, je rentre dans la prison.

C’était il y a dix jours : autre temps, autre monde.

Arles ne doit pas être différent des Maisons d’Arrêt du Latium ou d’Ombrie. La plupart sont des territoires devenus insurrectionnels : en Campanie, à Salerne, d’abord, puis une trainée de poudre : Poggioreale, Naples, Modèle, l’Émilie-Romagne : l’Italie entière bientôt, les prisons sont en feux : pour réprimer on tue à Rieti, on tue à Bologne. On tire sur ceux qui se retrouvent sur les toits pour chanter dans les fumées des matelas brûlés Il Mio Canto Libero : DANS UN MONDE PRISONNIER/NOUS RESPIRONS LIBRES.

Je pense à Roberto Zucco en équilibre sur le faîte du toit, invisible — et renversé par une légère brise.

Je pense à Genet, à ce qui rend la lumière transparente, innocente d’elle-même.

Image : cette femme au loin qui nageait seule dans la mer.

Tandis que pleurent ceux qui dans le luxe se retrouvent face à l’ennui de la culture à remplir comme des devoirs (mes chers compatriotes, lisez), les prisons se soulèvent. Surpeuplés, abandonnés, humiliés chaque jour : enfermés dans leur enfermement, ont-ils d’autres choix ?

Les prisons sont la caisse de résonance assourdie de notre monde, qui se déploie ici multiplié et radicalisé, mais en silence.

Notre société de surveillance et de contrôle est le laboratoire des prisons aussi sûrement que les prisons sont l’expérience avant-garde de notre monde.

Il était donc fatal que notre confinement redoublât le leur.

Essayez d’enfermer ceux qui le sont déjà, ils se jetteront sur les toits en levant le poing et en hurlant des chansons. Ils ne sont sans doute pas innocents : mais nous sommes coupables.

Je n’irai pas Arles le premier jeudi d’avril : ni peut-être le premier de mai. J’ai reçu le mail hier — les détenus pourront-ils se retrouver comme ils le faisaient, pour répéter, jouer, travailler sur dix mètres carrés tout le théâtre qu’ils inventaient pour, non pas traverser les murs, mais creuser les heures et les jeter au-devant d’eux comme des avenirs ? Je ne sais pas.

Devant la prison d’Arles, les deux chevaux sont libres dans l’espace précis de ce pré abandonné à leur errance, leur désir. Au-delà, on remarque à peine le fil tendu, électrifié. La liberté est bien l’espace consenti à notre aliénation. En sortant, il y a dix jours, je regarde longtemps ces chevaux. Pourquoi ai-je toujours eu cette terreur face à eux ? Peut-être parce que leur soumission docile m’est une énigme. S’ils le voulaient, ils seraient les maîtres et nous les esclaves : leur puissance, leur vitesse, leur indifférence nous surpassent. Leur domptage humilie en moi la pensée même de la liberté, de la sauvagerie souveraine. Je les regarde et je m’étais promis de les prendre en photo, la prochaine fois : eux, et les remparts et les miradors qui les surplombent.

« “Restez à la maison” est depuis toujours un refrain patriarcal » [2] — et un couplet de matons. On possède pourtant d’autres chansons. D’autres hymnes moins mélodieuses, plus rugueuses, qui sentent le matelas carbonisé et les larmes dans la fumée épaisse, la sueur partagée.

Oui, notre confinement redouble le leur. Comme il violente ceux qui sont enfermés dehors, sous les ponts comme on dit, pour ne pas dire : sous nos fenêtres. Les amendes pleuvent sur ceux à qui on réclame l’adresse de leur foyer, tout en leur interdisant d’en avoir un.

Notre confinement produit un effet de souffle vengeur sur les violences qu’a engendré patiemment ce monde, à force de lois et de matraques, de murs et de crachats. Les chevaux nous voient plus grands que nous sommes, dit-on. Ils apprennent, ces jours, à fermer les yeux : et s’en vont bientôt prendre le mors aux dents.




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18 mars 2020


Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs !

Rimb., lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871

Dans les journaux ce matin, vaguement lus, l’écœurement devant ces appels à profiter de ces temps qui s’ouvrent : quelle allégresse, vraiment, d’avoir du temps pour lire, apprendre le piano et les langues étrangères, les chants des oiseaux et les silences ralenti de l’économie patriotiquement mis en arrêt forcé. L’écœurement devant les éditorialistes des intérieurs jouissant du temps comme hier encore des corps livrés à leur merci et pour leur contentement, sans autre consentement que leur bon plaisir. Piano où courir leurs doigts veules tandis que dehors meurent ceux qui meurent parce qu’ils sont dehors, et que crèvent davantage de notre enfermement ceux qui sont enfermés : langues étrangères qui ne seraient qu’un exotisme de plus dans leur vie où tout autre qu’eux est un folklore : chants des oiseaux qu’ils massacrent le reste de l’année pour construire des aéroports. Mais là, ils ont du temps à ne plus savoir que faire.

« Lisez », disait le chef à la télévision et tous au garde à vous : lire est ce qu’ils font quand ils n’ont plus rien à faire, et seulement pour continuer à capitaliser — des connaissances ou du fric, quelle différence à leurs yeux ? Profitez en pour faire du sport, ou des alexandrins : oui, quelle différence ?

Et puis, il y a les autres journaux : les intimes qui se multiplient désormais que l’audience désœuvrée est toute possiblement captive, les journaux de ceux qui vivent leur confinement comme une chance pour donner vue sur leur grand intérieur, pas seulement le quatre pièces meublé avec goût et sans vis-à-vis, mais celui qui est froissé par des douleurs et soulevé par des joies (tel chant de tel oiseau, tel vers de Lamartine). L’écœurement. Oui, haine de l’intériorité : ici comme toujours. J’aurais voulu un journal qui serait le contraire de la consignation des faits.

En regard, dans l’angle mort des journaux pleine lumière, il y a les mères seules avec leurs enfants, et les pères, et les femmes sous la terreur d’un qui cogne quand il peut, et il peut désormais à chaque minute, et les seuls dans les studios minuscules traversés par le soleil quelques minutes vers le soir, et les seuls qui trouvent foyer partout où ils peuvent, et que les flics chassent en leur demandant un papier justifiant de pourquoi ils sont là et où ils vont, et eux répondent qu’ils ne savent pas écrire, alors les flics exigent l’argent qu’ils mendient, et ils seraient heureux de repartir sans coup, et il y en a tant [3].

Tout à l’heure marcher pour seulement marcher : et j’ignorais alors que je faisais un déplacement bref à proximité du domicile lié à l’activité physique individuelle. Ce n’était pas du flânage : c’était la technostructure qui écrivait chacun de mes pas. Moi, j’avais la chance de pouvoir rentrer.

Les autres ?

Dans les journaux ce matin, les discours présidentielles, l’invitation à se cultiver pendant qu’on pratique des centaines de manœuvres de décubitus ventral dans des salles de réanimation sous-équipées, pendant qu’on cherche à se nourrir dans des villes où tous ceux qui procuraient des repas sont interdits de verser la soupe, pendant qu’on s’expose pour seulement soigner ou apaiser les douleurs, pendant qu’on est terrorisé dans le foyer qui est le contraire d’un chez-soi, pendant qu’on meurt : l’invitation à se cultiver est l’autre violence qu’on reçoit en plus de celle d’être contraint à rester nuit et jour dans le même jour, la même nuit.

Oui, comme écrivait la rage espagnole de cette banderole [4] : le romantisme du confinement est un privilège de classe. Autrement dit une insulte.




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16 mars 2020


En une telle affliction, en une si grande misère de notre cité, il était donc licite à chacun de se comporter à sa guise. Beaucoup observaient une voie moyenne, ne se restreignant pas sur la nourriture autant que les premiers, ne s’abandonnant pas à la boisson ou à d’autres excès : mais ils usaient des choses à suffisance et suivant leur appétit, et, au lieu de s’enfermer chez eux, circulaient alentour, tenant à la main qui des fleurs, qui des herbes odorantes, qui diverses sortes d’aromates, les portant souvent aux narines et jugeant excellent de se conforter le cerveau avec de tels parfums, car l’air était tout infecté et empuanti par l’odeur des cadavres, des maladies et des médicaments.

Boccace, Le Decameron

Il y aura encore des maisons debout après le dernier homme tombé, des bêtes, des arbres en fleurs. Il y aura peut-être des cadavres morts encore vivants et plein d’espoir. Il y aura sans doute des animaux sauvés en les dévorant. Il y aura toutes ses ruines qui sont la gloire de nos villes. Il y aura des couchers de soleil. Cette beauté des choses inutiles désormais qu’elle sera livrée à l’indifférence, au vent, aux pierres renversées — plus belles d’être enfin rendues à l’inutile ? Il y aura mille jours, et mille autres, et personne pour les compter ou dénombrer les morts, les vivants. Les pensées pour ce jour sont sereines, pleines de compassion même. On est de ce côté du temps voué à devenir de l’éternité : on est seulement le 16 mars, et toute parole est stupide au regard de la veillée d’armes.

Dans la préface du Décamaron, l’auteur s’excuse des horreurs qu’il est sur le point de rapidement décrire avant les milles pages de récits frivoles. Seulement, les récits auront été amorcés par l’image dressée haute et crue des corps pesteux sur quoi naissent les histoires. Je me souviens de Fiesole, la colline d’où on voit tout Florence — autant dire la fin de toutes choses (si la beauté est dans la fin) depuis l’herbe menue. L’image exacte d’une vanité, de la littérature. La joliesse de la langue sortie de l’image d’une pustule noire sous l’aisselle.

Le pouvoir exige donc de nous qu’on ne sorte pas — on pense à ceux pour qui le foyer n’existe pas, ou l’autre nom de l’enfer, des violences, des terreurs. Le pouvoir dénonce ceux qui ont voulu seulement chercher le soleil et les amis. Le pouvoir cherche dans la distanciation sociale une manière de survivre, et l’image est cruelle et juste s’agissant de nommer ce qui nous gouverne depuis tant et tant, lui qui n’aura œuvré qu’à nous séparer, faire de l’espace public le territoire des grenades de désencerclement. Quoiqu’il en coûte : le pouvoir répète la formule comme un mantra : il ajoute le chiffre de trois cent milliards d’aide aux entreprises, et ce doit être un bon prix, j’imagine — je n’ai pas l’imaginaire des nombres irréels. Le pouvoir dit nous sommes en guerre, et je ne sais pas qui se cache derrière le nous, mais sais bien qui sera en première ligne aux moments des assauts, et que ce ne sera pas le pouvoir, mais ceux que le pouvoir a consciencieusement dépouillé de toute armure et de toutes armes.

Il nous demande d’en profiter pour lire, pour se cultiver. C’est aussi une pensée ajustée à lui-même : dans les périodes où on ne peut plus se détruire à la tâche, où il ne reste plus que du temps à tuer, autant ouvrir un livre, ça passera le temps et l’ennui. Cela suffit à donner envie de sortir dehors et de marcher sur le pouvoir — s’il n’y avait pas la question de la peur de transmettre soi-même la mort. Ça attendra les beaux jours. La colère servira de combustible en ces jours davantage que quelques livres plus inutiles les uns que les autres.

On n’oubliera pas les morts qui auront le temps seulement d’être des chiffres dans les mémoires, et qui seront brûlés à la chaîne et dans la plus stricte intimité, fruits gâtés par des années de travail de sape partout où les forces vives exigeaient de quoi survivre. On n’oubliera pas ceux qui crèvent dans la rue et à qui ils délivreront une amende de 38 euros pour contrevenir au confinement. On n’oubliera rien de ces jours et des officiers qui réclament la guerre en envoyant les soldats qui tomberont pour leur sauver la peau.

Les jours qui viennent n’auront pas de repos, et on pleurera sur la solitude et les malades qu’on ne pourra pas veiller. Entre quatre murs, on attendra la fin de la tempête en prenant des nouvelles des amis, et qu’ils prennent soin d’eux, et des leurs. Il n’y aura pas de place pour le ciel et les feuilles seront déjà jaunes quand on sortira dehors, venger ces jours en trouvant des conjurations (dans la langue et les corps) à l’expression abjecte de distanciation sociale.

Jusqu’à nouvel ordre ? On ne réclamera pas un retour à l’ordre normal, mais des comptes à l’ordre présent, et le désordre légitime : on est le jour d’avant.




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4 mars 2020


Evidemment, sans doute, cela va sans dire, à l’avenir le théâtre sortira de ses quatre murs et descendra dans la vie des masses, lesquelles seront entièrement soumises au rythme de la bio-mécanique, etc... Ceci est, après tout, du " futurisme ", exactement la musique d’un futur très lointain. Entre le passé dont se nourrit le théâtre, et le très lointain futur, il y a le présent dans lequel nous vivons. Entre le passéisme et le futurisme, il serait bon de donner sur les planches une chance au " présentisme ". Votons pour une telle tendance.

Trotsky, Littérature et Révolution


Ces jours, on avait la preuve que la Chine existait grâce à ces deux vieilles femmes qui, dans l’annexe de mairie des quartiers est de Marseille, portaient un masque.

Non, la Chine n’était pas le nom d’un pays inventé pour les rêves et les cauchemars : en témoignait aussi la file d’hommes devant la pharmacie du centre, qui avaient tous eu l’idée soudaine de se laver les mains jusqu’à se décaper la peau.

Ces jours, on apprenait que le monde était vaste, et qu’il était dans les crachats du voisin.

Ces jours, on apprenait aussi à traverser février, et c’était un jour après l’autre, une nuit après l’autre : la lumière tombait plus lentement, et le soir venait par hasard ; il fallait se tenir prêt — j’aurais voulu être là pour lui comme il l’était pour moi ; parfois, je pensais à lui comme à un mourant ; souvent, je l’oubliais.

Ces jours, j’aurai voulu me lever déjà ailleurs que dans février : et ce matin, je me réveille dans Mars plein de fatigue.

Ces jours n’ont pas de durée, seulement un rythme, une fréquence.

Ces jours, on espère seulement la quarantaine généralisée, et simplement s’enfermer quelque part : ne plus avoir à faire avec ce monde, passer quatorze journées à trouver enfin ce qui le fera tomber. Finalement, on ne manque que de ça : et le monde toujours complote à nous empêcher de trouver ce temps-là. Donnez-nous seulement quatorze jours, et on trouvera. En attendant, on est emporté par lui.

Vivement, oui, la fin du monde, que le capitalisme prenne fin avec lui.

Vivement.

D’une salle de théâtre vide à une fac mise en coupe réglée, d’une rue en travaux pour votre confort et votre sécurité et pour les fins de mois des promoteurs à une autre dévastée par ceux qui se présenteront ensuite à des élections au nom de ce bilan — et qui seront élus —, il n’y a de perspectives que dans l’image d’une trouée, d’un cri qui serait tout le message, de larmes qu’on jetterait sur le sol de tout le poids dont on serait capable.

Ces jours, on participerait de ce monde. On verrait une femme digne se lever au milieu des salauds pour renverser le stigmate de l’humiliation et ces jours seraient soudain plus dignes, dans l’indignité générale. On lirait des discours de 1793 comme des oracles. On jouerait sa vie dans quelques rêves, comme chaque jour depuis mille ans. On n’écrirait plus. On essaierait de pas oublier (mais quoi ?). On entrerait dans la nostalgie, on possèderait un autre passé, cette fois plus lourd, mais qui soulevait. On était d’autant plus seul que la foule était là, dans les manifestations, dans les rêves, dans la voiture lancée vers Aix, vers Marseille, vers où encore. On lirait cela :

La révolution ne peut coexister avec le mysticisme. Si ce que Pilniak, les Imaginistes et quelques autres appellent leur romantisme est, on peut le craindre, une poussée timide de mysticisme sous un nouveau nom, la révolution ne tolérera pas longtemps ce romantisme. Le dire, ce n’est pas se montrer doctrinaire, c’est juger sainement. De nos jours, on ne peut avoir « à côté » de soi un mysticisme portatif, quelque chose comme un petit chien, qu’on choie. Notre époque tranche comme une hache. La vie amère, tempétueuse, bouleversée jusqu’au tréfonds, dit

Il me faut un artiste capable d’un seul amour. De quelque façon que tu t’empares de moi, quels que soient les outils et les instruments que tu emploies, je m’abandonne à toi, à ton tempérament, à ton génie. Mais tu dois me comprendre comme je suis, me prendre comme je deviendrai, et il ne doit y avoir rien d’autre pour toi, que moi

.

On y penserait, un soir comme ce soir, avant de s’effondrer.




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28 janvier 2020


Crête intérieure : la ligne la plus élevée d’un épaulement, celle derrière laquelle se placent les défenseurs pour faire feu  ; c’est l’intersection du talus intérieur et de la plongée.

Littré

C’est aller et revenir à Paris,le café devant la maison de la radio laissé froid  : c’est deux jours battants dans la semaine qui n’auront pas eu lieu, ce n’est rien. C’est dans le train essayer mille manières d’entrer dans 1905, et renoncer à toutes. C’est dans les rues, essayer de reconnaître la grande ville, et ne rien voir, c’est même s’empêcher d’être parmi elle. C’est rentrer.

C’est autant de photos qui n’ont pas été prises : les murs près de la Plaine, ou la mer, ou le ciel, c’est passer, c’est ne faire que passer, et que le temps passe. C’est essayer de trouver le sommeil avant qu’il ne me débusque. C’est échouer encore. C’est tomber de fatigue pourtant et ne pas heurter le sol.

C’est cette image des jours que je cherchais : le chemin de crête plongé dans le vide, vers le sud : c’est le mot vide, que j’apprends à un petit garçon de trois ans, et qu’il prononce pour la première fois, son regard quand il essaie de comprendre ce que le mot veut dire, ce qu’il dit pleinement, facilement, ce mot, et comme c’est vertigineux : c’est marcher dans la première fois de ce mot.

C’est donc le chemin de crête, l’image des jours. C’est l’automne 1790 qui piétine en moi. C’est pourtant avancer qu’il faudrait : et pourquoi ?

C’est tout le reste qui bat entre la table de travail inerte et les nuits, les heures bleues qui s’échouent elles aussi ; et les jours bleus aussi : ce sont des récits qui se croisent, quelque chose qui nomme le silence, et qui désigne le secret. C’est être de l’autre côté du sommeil chaque jour, et du secret et du silence, et c’est vouloir garder le silence et le sommeil, et les noms de Martov, Gapov, Sazoulovitch, ou Thorin qui résonnent dans le vide.

C’est marcher en laissant le vide de part et d’autre de soi, et les bras en équilibre, tâcher de ne pas regarder en contrebas les jours tombés les uns après les autres.




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15 janvier 2020



— ESTRAGON. — Toutes les voix mortes. [...]
— VLADIMIR. — Elles parlent toutes en même temps.
— ESTRAGON. — Chacune à part soi.
— VLADIMIR. — Plutôt elles chuchotent.
— ESTRAGON. — Elles murmurent. [...]
— VLADIMIR. — Que disent-elles ?
— ESTRAGON. — Elles parlent de leur vie.
— VLADIMIR. — Il ne suffit pas d’avoir vécu.
— ESTRAGON. — Il faut qu’elles en parlent.
— VLADIMIR. — Il ne leur suffit pas d’être mortes.
— ESTRAGON. — Ce n’est pas assez.
— VLADIMIR. — Ça fait comme un bruit de plumes.
— ESTRAGON. — De feuilles.
— VLADIMIR. — De cendres.
— ESTRAGON. — De feuilles.

Long silence

Samuel Beckett, En attendant Godot



Les mots pour le dire manquent, et c’est tant mieux. Ils ne manquent pas comme l’ami, de l’autre côté du monde, lui qui saurait justifier les heures : ils manquent seulement parce qu’ils ne sont pas la hauteur, que la vie ne s’ajuste pas à eux, et qu’il vaut mieux marcher dans le soir ou pleurer que d’essayer de dire ce qu’il en est. Alors on marche dans le soir. La mer vient toute seule. Elle n’a besoin de personne. La ville est devant soit comme un mur, mais sans graff. Les émeutes sont des promesses qui ne s’accomplissent pas. Les autres promesses qu’on se fait à soi, ces jours, on sait qu’on les tiendra : comme on tient à l’ami qui de l’autre côté du monde, manque.

Les mots manquent comme un tir manque sa cible. Ne pas savoir viser est une chance. Ceux qui savent, ils ont des armes et s’en servent. On n’a pas d’armes, que nos corps, et c’est notre faiblesse ; c’est notre dignité aussi. On sait pourtant qu’il nous faudra aussi penser la question des armes.

Les mots pour le dire le soir tombent dans le soir, et je n’oublierai rien.

Rien plutôt que quelque chose : tout est réuni pour le renversement : des gouvernements et de leur monde, des puissants stupides et lâches, des sourires contents de leur pouvoir qu’ils exercent sur les pauvres, les jeunes filles, les vieillards. Mais rien. On voudrait brûler ce monde, mais c’est la terre qui brûle parce que ceux qui le gouvernent s’en servent comme d’un vieillard à massacrer, ou d’une jeune fille qu’on viole pour le plaisir de s’en faire le maître et d’en sourire à la télévision.

On regardera cette époque avec honte.

Mais dans ces jours de honte, on se souviendra des joies aussi qui submergaient d’autant plus qu’ils faisaient honte à la honte, qu’ils la vengeaient, que secrètement, dans le soir des promesses, ils complotaient contre elle, dans les serments, ils préparaient déjà la destruction par quoi seule le monde pouvait redevenir possible.

On cracherait dans la mer pour sceller le serment ; et la mer nous répondrait en venant vers nous, docilement, bête apeurée mais confiante, qui viendrait nous lécher les pieds, et déposer sur nos blessures le sel qui rendrait la douleur plus vive, plus insupportablement vive.




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7 janvier 2020


La trace est l’apparition d’une proximité, quelque lointain que puisse être ce qui l’a laissée. L’aura est l’apparition d’un lointain, quelque proche que puisse être ce qui l’évoque. Avec la trace, nous nous emparons de la chose ; avec l’aura, c’est elle qui se rend maîtresse de nous.

Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des Passages

As the mist leaves no scar / On the dark green hill /
So my body leaves no scar / On you and never will

C’est une impossible tâche. Recommencée sans fois, et contre elle reprise, et en elle, traversée. Effacer les traces — celles qui assignent, attachent, oppriment. C’est le joli mot de Brecht dans un poème terrible : Verwisch die Spuren ! EFFACE LES TRACES !, et qui dessine le parcours d’une vie désarrimée aux inscriptions bourgeoises, administratives, aliénantes — jusqu’à la mort comprise :

Veille si tu songes à mourir,
Que nulle tombe ne trahisse où tu gis
En laissant lire une inscription avec ton nom
Ou l’année de ta mort, qui pourrait te confondre !
Encore une fois :
Efface tes traces

C’est dans le Manuel pour les habitants des villes, de salut public. Vieux rêve que celui-là, d’effacer les traces et qu’il n’en reste rien, ou que du vent, et que le vent l’emporte, et qu’on soit confondu avec un souffle d’air si léger qu’il en paraît transparent, et que la transparence soit une manière de resplendir, de s’effacer, de se confondre avec l’illusion du monde. D’être soi-même le chemin et le pas, et jamais sur le sol la pesanteur lourde de son corps.

Ne laisse pas de trace : c’est l’injonction du père au fils qui répand partout nourriture, boue, craie ; c’est celle du complice au meurtrier, du meurtrier au complice — celle de qui s’en va, ne se retourne pas ; celle du lâche ?

Des traces sont laissées pourtant, et c’est l’autre versant. Ceux qui effacent les traces sont aussi les pires pouvoirs qui, écrivant l’histoire, raturent les visages des vaincus, jettent dans l’oubli les corps et leurs mémoires, dispersent les cendres et soufflent dans le vent les traces dont on ne saura même plus qu’elles ont autrefois marché dans la dignité d’être.

Alors on est déchiré, dans le refus des traces assignées et le désir de ne pas perdre la trace de ceux qui les ont laissées pour dessiner les perspectives. Aux horizons perdus, on est mené par les traces : on suit à la trace la trace de ceux qui avant nous, se sont perdus derrière nous et qui devant nous marchent encore.

On est soi-même une trace dans le lointain ? Je suis ma propre trace, et mon effacement et mon possible ? Je hais les bilans des débuts d’année comme je hais l’intériorité trompeuse qui me console en se miroitant ; et dans la haine des traces, je me confie aussi. Et dans l’amour des traces, je me jette encore. Ce n’est pas une contradiction : c’est un choix toujours fait, toujours à faire.

La joie de la trace, c’est de pouvoir poser son propre pas sur l’ancienne et de la recouvrir, la rendre invisible parce que la présence aura épousé le passé — et soulevant le pied, s’emparer de la poussière pour la porter plus loin. Terreur de la trace : qu’ainsi on la perde. Il y a des traces qui sont des odeurs, des traces qui sont des morts.

On écrit dans des sites pour cela aussi : les traces qu’on y dépose, on sait qu’elles sont provisoires, qu’elles ne nous survivront pas. Dans le transitoire, on est un simple relai de l’éphémère. On préfère l’instant, et que l’éclat nous dure.

Devant la mer, j’ai posé mes pas dans les traces, et longuement cherché l’équivalent dans la mer : les vagues ne gardent aucune trace, peut-être parce qu’elles sont une longue trainée d’ombre et d’aura d’un mouvement plus ample qui se confond avec elle, et qu’on nomme cela la mer ou le temps ou la fin échouée des choses sur le rivage où je suis, où la mer échoue sur moi, effaçant les traces à mesure qu’elle avance, qu’elle dépose les siennes, invisibles, provisoires, et sur lesquelles souffle du vent.




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4 janvier 2020


C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Baudelaire, Crépuscule du matin, 1857


To live outside the pale / Is to wither and die /
Beyond the pale there are only / Dressed up cavaders


Se dit du soir et du matin : les dernières lumières après le coucher du soleil ; les premières qui précèdent le lever. Crépuscule : ce qui existe après la fin — ou ce qui surgit avant que tout commence. Le mot dit peut-être l’incertitude de l’époque, son salut aussi ; le mot dit tout et son contraire, et sa consolation, et sa condamnation. Je me plonge dans le mot crépuscule de nouveau pour noyer en lui ce qui reste de l’année passée.

Un demi-milliard d’animaux réduits en cendre, en Australie : évidemment, c’est inimaginable — on vit aussi dans ce temps où l’inimaginable empêche de penser, d’agir, fabrique seulement des images impossibles qu’on regarde pour mieux s’en rendre complice, n’être que de ce côté préservé des choses, des bêtes qui brûlent avec la terre ; on oublie que les cendres nous sont promises ; on oublie que la poussière est déjà le goût dans la salive de chaque seconde. On n’oublie pas de regarder le ciel sans nostalgie. La forme des constellations dessine un message dans des langages aussi fermés que nos codes informatiques — s’écrit peut-être déjà ce qui aura lieu, et sous le hurlement des bêtes qui brûlent perce la lumière des étoiles déjà mortes. Oui, nous sommes déjà éteints, mais, parce que le cri nous parvient encore, nous espérons ?

Il faudra cesser de céder à la tentation de l’espoir. Et ne rien voir dans le ciel qu’un peu de ciel qui s’éteint aussi ; qu’avec le grand brasier des bêtes, le feu nous lave aussi de ce monde qui n’aura produit que son propre bûcher. La guerre n’est que l’état normal de l’histoire et la paix la parenthèse. On voit partout les parenthèses comme des portes se fermer sous la menace bientôt nucléaire qu’on lâche comme des tweets, des bêtes. On pourrait se réfugier ailleurs, mais dans l’imaginaire les bêtes aussi nous traquent, brûlantes. On pourrait se réfugier dans la lâcheté des lettres, le luxe de la culture qui nous élève dans l’oubli — mais non. Plutôt se jeter encore vivant dans la vitesse du réel et prendre part à la boue, au nom de ce qui mettra fin à toute fin, rendra possible tout commencement. Du crépuscule derrière la fenêtre du train, regarder chaque mouvement, déceler la promesse ; et dans le corps, les soulèvements, les spasmes, traverser la terreur. Lui vouer le juste culte, la belle distance. Poser la main sur la vitre, toucher presque la fin des temps. Et dans un souffle, passer.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud