Et quand vient le jour, ce n’est pas fini — l’ordre des choses reste suspendu sans mot au dessus des tranchées de la ville, et ça continue encore : la pesanteur de la nuit étalée comme une traînée de latence s’accroche à tout ce qu’elle peut, bouches d’égouts et de métro à peine ouvertes, passages près de Sainte Victoire ou derrière l’Opéra, et partout, ces ombres à la verticales au pied des immeubles de pierres et devant les façades en verre de Sébastopol, la lumière qui ne se pose pas, qui ne réfléchit rien, qui n’a la force ni de traverser ni d’éblouir, qui se laisse absorber pour le moment et qui meurt lentement contre la verticalité lisse des vitres, mais lumière qui se poursuit, qui va chercher ailleurs un endroit où faire tomber le jour, sur les rebords des statues, voûtes d’églises davantage ployées sous les coups endurés par la nuit, et plus loin, ce sont des trottoirs gorgées d’eau, des rues que dévalent de minuscules torrents pour nettoyer les saletés — la boue en apporte d’autres, ça n’en finit pas, mais personnen’est là pour voir ce lever de rideau, cette lenteur qu’accentue encore un peu plus le vide des rues (l’attente étouffante de la journée prenait son élan avant de s’élancer entre chacune d’elles, mais pour le moment vides, arnaud maïsetti | carnets les rues n’existaient pas encore, et le jour aussi n’existait pas encore) : la ville attend qu’on vienne l’irriguer d’un peu de lumière qui saurait la peupler de ces gestes capables de faire bouger les corps, bousculant dans l’immobile des habitudes, les manœuvres planifiées par les siècles, car ce que la lumière atteint ne possède pas seulement la vertu d’être visible, mais d’être surtout mobile, elle seule sauramettre en mouvement la ville, décliner son identité sous les coups répétés du jour, et c’est dans une seconde semblable à une autre, ni mieux préparée, ni moins abrupte que la précédente, ni plus rapide ni plus fermement appuyée qu’une autre, c’est dans une seconde noyée au milieu de toutes les autres et vite engloutie par toutes les autres, dans une seconde prolongée par toutes les autres de sorte que je parle d’une seule et longue seconde qui dure toute la journée, et qui dure même tout le reste du temps puisque c’est par elle toujours que commence le temps, c’est elle le principe, la première – et au juste c’est unmême mot qui fait du principe, le premier – c’est elle le temps premier et c’est elle le lieu en lequel réside chaque espace forclos du monde, le moindre endroit reculé comme le plus vaste et le mieux visible, l’exposition du monde donnée aux yeux de tous, et la cache la plus étroite telle qu’elle ne saurait abriter que la plus infime poussière de poudre du sol ; c’est dans une telle seconde que la ville va se faire jour et c’est au sein de cette seconde carnets d'écriture et de lecture | flux rssque le jour se fait soudain, bascule décisive et comme définitive du jour comme sur une pointe, le deuxième versant atteint de l’autre côté annule le passé, la nuit ne fut là que pour donner naissance au jour, alors dans la seconde qui se propage et en laquelle s’agglutine toutes les secondes suivantes, c’est le jour qui advient et met à mort tout le reste, la possibilité de la nuit, la puissance morte des souvenirs qui commencentà partir d’elle à n’être que des souvenirs morts d’avoir été accomplis, et dans cette seconde qui commence le monde on ne voit rien d’elle que ce qui autour s’éteint à mesure qu’elle avance et touchant chaque chose, étendant son empire, fait le vide autour d’elle si bien que de cette seconde qui nous jette dans le jour est l’instant du jour commencé en nous, et dès lors nous ne sommes que le vide qui séparant chaque chose tient le monde droit etlancé et plus rapide à mesure que la seconde progresse, de sorte que en retard sur cette seconde c’est toujours avec une seconde de retard que nous voyons le jour se faire, lumière qui atteint le sol en différé – depuis combien de siècle cette lumière est-elle morte d’avoir été conçu dans une étoile tant éloigné de la terre qu’elle est peut-être aujourd’hui éteinte et que nous ne le saurons pas avant de voir mourir dix fois les enfants de nos enfants (je rêve à cette loi de l’univers qui ferait coïncider l’instant de la lumière ici-bas avec celui de la mort de l’étoile qui l’a jetée jusqu’à nous) ; dans le vide au-dessus duquel nous sommes maintenu par le jour le jour commence pour la première fois ainsi que tous les matins du monde depuis le premier jour dont ce jour n’est que l’onde de choc différé jusqu’à nous dans le monde recommencé où nous posons le pied, ici,maintenant prolongé de notre corps déposé sur la ville comme le matin, en couches de plus en plus appuyées jusqu’à effacer les trottoirs écrasés par les pas, les façades disparues sous la lumière, les fatigues qui reprennent pied dans les tâches du monde à reprendre et à recommencer — alors soudain les secousses retentissent et tous écoutent en silence le bruit que font les coups dans le jour éclairé par la nuit passée, l’attente résolue, les heurts soudains qui projettent dans le vif du sujet les pas des premiers passants, des premiers arpentant dans tous lessens les trottoirs, mais pour lemoment être le seul ici à regarder le déroulement des prémices ne me protège de rien, et se tenir debout au pied de la scène non plus face au rideau légèrement entr’ouvert, juste assez pour laisser passer un filet de lumière de la scène mais pas encore suffisamment pour apercevoir les éléments du décor, mais déjà on devine des mouvements et des respirations : des corps qui cherchent leurs marques, qui se touchent pour vérifier leurs positions, vérifier qu’ils sont en pleine possession de leurs moyens avant de se lancer ; tout est en place, tout peut dérangé ; personne d’autre levé que moi et pas même le soleil que le ciel n’avait pas attendu — le ciel à cet instant est déjà si blanc, d’un blanc cotonneux et fin déposé en centaines de strates les unes sur les autres se mêlant et confondant en elles l’imminence de leur déchirure — savoir immédiatement quel temps il allait faire aujourd’hui, mais ne pas desserrer les lèvres, se mettre à marcher et laisser derrière, loin derrière, la nuit qui m’avait craché et refusé, la nuit qui était en train de se perdre dans la lumière et qu’on ne verrait pas de sitôt, puisque maintenant, c’était sûr, le jour l’emportait. Alors, on se laisse perdre dans les rues fermées de la ville : enfant, on nous apprenait — c’était simple — pour sortir du labyrinthe, il suffisait de poser la main contre la paroi, celle de droite ou celle de gauche, peu importe, et d’aller en la suivant, elle nous conduirait fatalement au bout : on pouvait marcher les yeux fermés dans le labyrinthe, pas besoin _lectures, photographies, fictions_ de fil ou de miettes de pain, la paroi froide contre la main, les doigts frôlant à bout touchant la pierre, et le chemin démesurément allongé, les détours qui n’en finissaient pas, mais qui étaient le chemin le plus sûr vers la sortie : c’était simple. Dans cette ville on revenait toujours au point de départ ; on ne quittait jamais l’endroit où l’on était : sous le pas, toujours le même sol, toujours le même toit de ciel qui se déplaçait plus lentement que nous et qui donnait cette impression de sur-place : et quand on se retourne, les ombres des autres nous devancent, toujours et en tout lieu, c’est ainsi — les parois des villes n’ont pas d’aspérité, on les touche mais elles se rétractent, elles se ferment sur les ongles, elles se changent et parfois s’ouvrent en deux, laissent voir d’autres couloirs qu’il faut reprendre pour trouver la sortie (c’est la règle, la seule : il faut toucher la paroi jusqu’au boutet toute la paroi pour parcourir dans sa totalité l’ensemble du périmètre ntérieur du labyrinthe). On réalise peu à peu que la géographie de la ville est celle que tracent derrière nous les pas – qu’elle ne préexiste à rien, à nulle autre chose que nous marchant au-devant d’elle et l’articulant à des parois toujours nouvelles : on se rend compte que la forme de la ville suit la marche dans laquelle on se perd ; on ne se perd pas dans la ville, mais dans cette marche qui lui donne une direction, un sens toujours renouvelé à chaque pas, reformulé à chaque pas contre le pas précédent — nouvelle ville à chaque fois : le monde n’est pas disposé autour de nous, c’est le geste qui dispose du monde autour de soi à chaque mouvement ; leçon de la ville qui ne nous donne aucune clé, qui nous enfonce en elle plus profondément jusqu’à ce qu’elle devienne la fatigue qu’en marchant on a fabriqué avec les parois de la ville changées peu à peu en couloirs. On n’est pas suffisamment fatigué pour s’arrêter — et trop, bien trop pour cesser d’y penser : alors on continue plus lourd de cette idée, et c’est encore davantage fatigué qu’on avance plus lentement, chaque pas posé comme le dernier, ou le premier — on ne sait plus. Le matin n’a pas fini. Sur le pavé, il s’accroche encore un peu de nuit. La route s’élève et c’est tout le soir qu’on tire derrière soi, le poids qui allonge le pas. On ne sait pas si c’est de n’avoir pas dormi ou d’avoir marché depuis le lever du soleil qu’on est si fatigué. Les façades fermées des grandes rues défilent si lentement et se répètent tant que l’impression de marcher sur la ville comme sur un tapis roulant est forte, obsédante. On a remonté la rue, on a passé par dessus l’heure, une autre se présente, qu’on sait plus haute, qu’on imagine plus lente. Le corps hissé jusque là n’a plus la force _chantiers critiques, écritures numériques, à la musique_et pourtant, l’heure suivante sera traversée aussi. On ne sait plus vraiment les raisons, les directions, les causes et les buts. Quand on cherche ce qui a conduit là, l’enchaînement nécessaire des gestes, le premier souvenir ne vient pas d’abord : mais le deuxième, oui, est tenace, il occupe tout, arrête sans cesse l’esprit sur son image — les escaliers de l’immeuble dévalés. Avant il n’y a rien qui se fixe. Et après, ce n’est que le souvenir de la marche d’escalier suivante qui vient : de la marche suivante encore, ainsi de suite jusqu’à l’infini ou presque, jusqu’à la force qu’on a de compter, comme les enfants qui apprennent, comptent les nombres qu’ils savent et s’arrêtent moins par lassitude que par ignorance du nombre suivant. On descend les marches, l’une après l’autre, l’une suivant l’autre, et toutes se confondent si bien qu’elles semblent se multiplier, on sait bien qu’on ne peut emprunter l’une qu’après avoir descendu la précédente. Cette image est le seul souvenir. Le geste avant les marches est entièrement absorbé par celui qui s’engage dans l’escalier. On descend : c’est cela qui demeure, c’est le seule souvenir du monde, il porte l’oubli de tout le reste. La marche dans la ville qui a sans doute suivi n’est pas un souvenir, c’est maintenant. C’est un seul et même mouvement, une seule pensée déroulée jusqu’au moment où on se la représente : elle n’a ni durée ni consistance, c’est un repli du temps qui est ici et maintenant le continuum du pas posé depuis, et jusqu’ici et maintenant : c’est un seul et même pas qui se répète, c’est le même pas répété et qui n’explique rien. On avance, on est de l’autre côté du pas et on recommence à basculer sur le pivot du même corps. Ce qui suit, on ne l’envisage pas : derrière est toujours ce que le pas repousse à plus tard, bien plus tard comme pour un autre que soi, un autre qui aurait oublié tout de cette présence à soi et à la marche : ce qui viendra après ne nous concerne pas ; possible, l’heure suivante n’est pas affaire de vivant. On voudrait s’en tenir là : mais ce n’est pas d’oubli ou d’absence qu’on est fait, seulement de fatigue et de poids ce matin. On est simplement, ce matin, contemporain de cette fatigue,on est notre propre poids : et ce matin, on n’y  suffit pas. On écarte avec une même force les relents du passé, les possibilités de l’avenir. On est sans histoire. Ou : on est toujours dans ce qui vient après l’histoire et qui n’est qu’une durée, jamais un déroulement ; pris dans cette densité, on dresse dans le présent un corps qui n’est pas encore fait pour le monde, qui n’est plus celui qui l’habite. On n’est pas sans mémoire, mais cette mémoire est si bruissante qu’elle parle seule et pour elle-même ses propres leçons, ses lois codifiées pour d’autres. On n’est pas sans illusion, mais toutes nos utopies sont d’emprunts, traversées par toutes les expériences salies par tous les échecs, tous les compromis qui ont donné naissance au réel. On n’est pas sans colère, mais les mêmes mots servent à nos ennemis, et ces ennemies diffèrent de si peu des autres que les mots même finissent par se retourner contre tous, dressent l’écran de fumée qu’on lacère de coups de couteau inoffensifs qui ne font que l’épaissir. On avance. Et ce devant quoi on avance est inconnu de soi, mais au bord des routes, les cairns sont là, à chaque mètre. On est de la race qui souffre de n’avoir pas besoin de boussole : sur les cartes du monde, les contours sont dessinés pour nous au stylo noir, les noms posés pour les siècles, comme nommés depuis Dieu. Ainsi sont les choses. Les forêts sont découvertes et les mers toutes trouvées, les passages dans les cols, les voies entre les villes, les déserts ont leurs frontières, leur drapeau, leur histoire, leur fête nationale. Mais partout où l’on regarde, il manque : et ce dont l’absence témoigne est si prégnant, comme l’air qu’on respire (un masque sur la bouche) : impossible à désigner, par le milieuet c’est le mot qui se dérobe, avec lui ce qu’il voudrait désigner. Ce qui justement manque, c’est cela : le nom que porte ici et maintenant ce mouvement de recul du monde dans lequel on est pris, cette épaisseur sans durée que constitue l’histoire, cette trace sur le bitume qui les absorbe, cette rue sur laquelle on montre notre corps. On avance : on trébuche sur une pierre, on ne tombe pas, on s’effondre un peu et on laisse le corps s’agiter comme il sait le faire en pareil cas pour s’équilibrer, il lance les mains, précipite une jambe, le buste penché à l’extrême, pantin désarticulé soudain qui cherche une articulation neuve dans le vide qu’il mime, et l’équilibre se fait, seul, sans qu’on ait vraiment à voir à quelque chose ; on a joué la chute sans la conduire jusqu’à bout — aux yeux d’un passant, ce n’est qu’un mouvement plus imparfait, un geste plus maladroit et moins juste, pas manqué ou fausse note qui altère un peu l’ensemble : mais on sait que la partition, elle, joue la note précise et juste, on sait qu’il s’agit là d’une erreur de l’instrumentiste, et on finira par l’oublier quand cette seule note sera noyée dans la mélodie — pire, on la corrigera mentalement pour assurer à l’ensemble  l’harmonie idéale, l’idée que l’harmonie impose au-delà de l’interprétation, seule harmonie qui existe au-devant de la musique même : celle qu’on entend n’est là que pour l’évoquer, la susciter. Mais un pas après l’autre lancé sur la route, un geste après le suivant posé et recommencé, on réalise que c’est une longue chute rattrapé de justesse qui se fait depuis le début, que c’est une seule et même chute évitée (au prix de l’équilibre) ou anticipée et bien avant corrigée : le pas trébuché contre la pierre nous ressaisit pourtant — on se rend compte que, dans la ville, depuis le commencement, le corps est une pierre ricoché du sommet, il ne fait que se rétablir dans l’équilibre provisoire qui précéderait sa chute toujours imminente mais jamais effective. On avait pris par le sud la route qui longe les maisonsbasses et sales et pleines, et contournant les grands ensembles officiels perdus dans le gris des trottoirs, le beige des uniformes, déboucher devant la place pour s’arrêter un instant, balayer du regard les façades et les cafés, les terrasses installées sous la lumière blanche, les tables allongées, et parfois un garçon, attendant aussi qu’on vienne lui donner une utilité perdue dans la nuit, le geste précis et fatigué, balaye la propreté des sols ; la place est vide, on entend chaque bruit isolément, la douceur rompue par à coup du silence enveloppe les recoins de lumières qui s’essaie à découper la géométrie de l’espace — on ne s’attarde pas, et quand les premiers rayons touchent le sommet des toits, on est déjà parti, et de ce vide qui n’avait pas été comblé, n’en garder que la colère ; sa part abandonnée, sa part sacrifiée aux heures à venir : tout à l’heure, la place emplie ne se laisserait pas voir, mais maintenant qu’elle était encore visible, la place n’offrait que ce vide, et rien d’autre. « Le matin », le rendez-vous était pour ce matin, mais c’est insensé comme heure de rendez vous, cela pouvait vouloir dire dès le lever du soleil ; cependant le matin dure jusque tard dans la matinée, jusqu’à son terme, sans doute, et qui saurait dire où s’achève le matin, et quand — ce n’était pas le plus important, cela dépendait où. On avait dit le matin, mais ce pouvait être n’importe quand — et cette date dont la précision brûlait le crâne n’était en fait que l’imitation de la justesse ; lematin, c’était simplement le moment qui différait chaque instant depuis toujours, et jamais on ne l’atteignait, mais plus on s’en approchait, et plus il s’étendait. A la place du matin, un trou se creuse où vient se ficher la colère — la colère de ces heures qui ne venaient jamais, qui n’en finissaient pas d’arriver et jamais ne se passaient. On ne viendrait peut-être pas. Le rendez vous était manqué. L’attente se prolongeait — et des dix ans passés, les heures qui séparaient encore du matin allaient être les plus cruelles, blog | journal_contretempsles plus vives, les plus dangereuses aussi — du sel sur la plaie, le corps s’ouvraient à nouveau sur une délivrance impossible, et l’état du monde était celui là, entièrement : l’attente irrésolue, le désir insolvable, la rémission des années nulle part où le regard peut porter, toujours le vide qui éclate, projette dans l’esprit ses évidences détournées, la certitude impossible qu’elle ne viendra pas — qu’elle ne viendra plus — et se poursuivent sans s’arrêter les souvenirs qu’on aurait pu croire sur le point de se figer, le temps n’était pas encore capable de se transformer en souvenirs, ceux des années passées à l’attendre : le souvenir n’était pas encore un souvenir : persistait seulement la colère présente qui conduisait les pas, l’un derrière l’autre, l’un après l’autre sans fin, et comme pour toujours maintenant. Et maintenant on suivait au hasard ces pas, la tête pleine de pensées et de colères, le dos courbé sous les colères qui ne cessaient pas d’apporter d’autres pensées plus grandes encore et plus obscures, et d’autres colères moins justifiées parce que davantage lointaines — mais tout revenait à la surface comme à chaque fois dans ces moments, et on disparaît derrière le hasard où nos propres pas nous avaient conduit — en moins d’une heure, on s’était complètement perdu dans Paris qu’on connaissait pourtant par cœur : ne plus déchiffrer aucun bâtiment à l’horizon, aucun monument qui aurait pufigurer comme un phare, et céder, comme un barrage, d’un seul coup et définitivement au hasard des pas, continuer de les suivre une heure, puis une autre encore,avec la confiance de celui qui n’a plus rien à perdre, lassitude de qui accepte et se rend (on a parfois de ces résignations superbes d’orgueil et détachées de toute volonté, il arrive comme ce matin là de ne rien avoir à faire avec rien, malgré l’absolue nécessité de ce qui se préparait, et on cesse simplement de prendre part à ce rien), obliquer sans raison ni effort véritable pour prendre la tangente des rues, la diagonale retranchée aux villes, trouver quelque part où rien ne s’étale, l’esquive infligée aux attentes, aux convenances stupides et sèches — ce matin là de mars, les pensées rebondissent d’incohérences en incohérences sur les murs, et le vacarme ne se tait pas mais broie la mâchoire tenue en pareil circonstance plus fermée que jamais sur les évidences afin que ne sorte d’autre parole qui ne soit blasphème lancé sur les visages des passants, mais parfois des grognements, autant de sons manqués, et non seulement inarticulés mais aussi désarticulés jusqu’à la gorge. Voilà comment on se retrouve, sans le vouloir, devant le parvis de cette église précisément, entourée comme cernée de petites ruelles et de maisons si près du sol — on aurait dit que le clocher était immense et touchait presque le ciel, mais la façade taillée maintenant par le vent s’effile en ruines et en poussières, et l’église tombe sur elle-même avant d’avoir atteint les premiers nuages, mais combien puissante cependant elle s’impose dans tout son abandon et son orgueil de ne pas le paraître, c’est proprement scandaleux — [entrée du site...]à ses pieds certains dorment encore, dormaient depuis longtemps déjà, croyant être protégé ou abrité sous les siècles qui la contemplaient, alors que la pluie depuis des centaines d’années tombe là ainsi que partout ailleurs, peut-être même plus forte là que partout ailleurs, parce que depuis plus haut — quand elle tombait ici, la pluie ne se contentait pas de s’affaisser comme la nuit de tout son poids, mais elle s’écrasait et abattait aux pieds des passants et des dormeurs, des poids lestés par l’eau, des masses sifflant dans l’air des contactmurmures âcres et monotones, rendant le sommeil comme le silence impossibles. Mais ce matin là il ne pleuvait pas. L’organisation précise du lieu, le demi-cercle parfait qui place l’église paradoxalement à la fois sur le bord du cercle, et au centre de ce cercle, l’épicentre travaillée par la hauteur — tout imposait le regard, avertissait qu’en ce lieu la charge magnétique des événements n’est pas la même qu’ailleurs. Du mieux qu’on peut, on se met à regarder — on ne voit rien. Des corps enveloppés de papiers journaux sont allongés sur les marches et des respirations grotesques soulèvent les poitrines. On ne voit que le geste invisible du vent qui éparpillent les feuilles tout autour, et puis on lève la tête pour s’apercevoir que la lumière va bientôt à son tour de tout son long accabler le jour, la répétition bornée des heures reprendraient leur ronde, on n’y pouvait rien, seulement y assister, et c’était comme un privilège qu’accordait la lumière à ceux qui dans l’ombre attendait qu’on les oublie. Mais on ne les oubliait pas. Longtemps les types allongés s’étaient tenus loin d’elle, et pourtant le jour iraient les trouver où ils ne pourrait plus se dérober. On voyait au-devant les rues ouvertes comme des mains, on voyait la pâleur du matin qui se reflétait sur les colonnes et les pavés, on voyait les nouvelles de la veille s’oublier sous les bourrasques, s’accrocher aux bouches d’égouts ou s’enrouler autour des poteaux — et dans les rues, les voitures désormais circulent tous phares éteints. On voyait la nuit passée dans les yeux des passants plus nombreux maintenant, on voyait que rien ne s’était passé qu’un peu de sommeil qui les avait rendus plus fatigués encore que la veille. On voyait, mais cela ne disait rien — ce jour n’avait pas plus de présence que la veille. Sur les marches, des flics chassent lentement les dormeurs. Ils s’éloignent peu à peu en gestes d’insulte mais sans bruit. On pense alors sans savoir trop pourquoi à la pluie et regarder par terre la sécheresse du sol ne change rien : l’aridité pleine et forte de l’asphalte paraît invincible — essayer de remuer du bout du pied le trottoir, mais il n’y avait même pas un peu de poussière, plutôt de minuscules cailloux pointus et secs, juste plus épais que du sable. Les dormeurs avaient disparu de la place et rodaient sans doute dans les parcs ou les porches invisibles, là où on les tolérait parce qu’on ne les voyait pas. La pluie dans le ciel attendait son heure, et on savait que ce n’était pas pour aujourd’hui. Elle seule pourtant aurait pu accélérer les choses. Soudain toutes les pensées qui avaient pas à pas conduit par hasard ici se sont effacées, et les colères dissipées en vagues rancœurs, flottantes, comme ténus : présentes encore, mais sans objet — spectres lointains, évidences vaines que l’aube avait recouverte sous elle. On sait bien que ce n’est qu’un répit provisoire, mais la mâchoire se desserre toute seule et sans effort. Avant de repartir retrouver ce qu’on était venu chercher, ce qu’au petit matin on n’avait pas trouvé sur la place, demeurer un petit moment là, sur les marches de l’église, tourner le dos au portail ouest et regarder du côté de la place, la fontaine et les bords du fleuve qui semble ne pas couler, mais immobile, déposé là — quand on essaie de revenir sur ces heures de marche, on ne parvient pas à retrouver au fond de soi l’agacement qui l’avait commandée et avait porté son corps jusqu’ici ; l’agacement dans la bouche était ce goût fade d’amour propre entamé, et impossible de savoir si c’était le rendez-vous manqué ou l’os des dents rongés sous la colère, la pulpe de la langue mordue. Impossible de savoir pas si dans sa bouche c’est le goût de la bouche qu’accentuait la faim encore, ou autre chose qui rend soudain la faim nauséeuse. Le rendez-vous manqué, sans doute. La nuit passée sous les yeux sans le voir, aussi. Et davantage que cela, toutes les autres nuits traversées sans dormir, sans respirer vraiment, les nuits qui avaient préparé ce matin là de mars. On aurai besoin de reprendre son souffle. La marche absurde et sans direction qu’avaient imposée le corps et la colère s’efface dans sa mémoire où se dépose seulement le désir de reprendre son souffle. Les colères et toutes les autres pensées se sont maintenant dissipées comme confondues à la suspension des poussières dans le petit matin blanchâtre et pauvre, et aplanissant les saillies de violence, la lumière et le roulement souple du monde mis en marche désormais étaient facilement arrivés à bout : regarder les passants les yeux vides et sans désirs. La pluie aurait pu ranimer un peu de ces colères, elle aurait réveillé les pensées en mouillant les cheveux et les lèvres — elle avait cette vertu de faire courir les hommes et remplir les rues de bruits, alors on pouvait sans compter laisser libre cours aux pensées qui n’attendent que cela, dégoulinant des doigts pour s’accrocher aux tempes, les pensées une à une perlées aux boucles des cheveux sous l’orage s’égrènent au rythme irrégulier et continu de la pluie, c’est alors qu’elles trouvent place dans le chaos de l’esprit : enfin, elles s’agencent dans l’ordre, défilent et s’organisent. Enfin. Mais pour le moment non. On est encore assis, et le ciel au dessus de la tête reste immobile, plus blanc qu’un visage, plus sec et épais qu’un visage effacé lentement derrière la lumière d’une ville froide et neigeuse de l’est — Paris était si loin d’elle : mais sous le ciel que regardait sans pensée Victor, il n’y avait que Paris, ses artères grises que tarît la fatigue toujours quand la fatigue étale ses souvenirs comme des voyages, et les marches perdues dans l’aube ne comptent pas à côté de celles qu’en rêves Berlin fait sur la peau. Victor pensa Berlin, tandis que Paris ne pensait qu’à se réveiller, et oubliait tout le reste ; c’est ainsi. Sur la place tout à l’heure, le rendez vous manqué, simplement ajourné mais cela avait pris des proportions effrayantes et soulevé en lui les peaux mortes de centaines de douleurs, et creusant le vide, le vide autour duquel tournaient les colères s’était creusé plus loin encore que la marche et le dehors de la ville s’était retrouvé au-dedans des pensées — la ville changée en couloirs arpentées de long en large du temps afin d’épuiser en elle le dedans de tout désir : qu’ils deviennent colères entières, et neiges fondues sur la sécheresse de Paris. Alors Berlin et ce n’était pas fini. Tout commençait là,