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Les villes qui n’existent pas | Famagouste-Varosha

Les clés et la peau

mardi 24 mars 2026


Un projet : constituer l’atlas des villes qui n’existent pas.

— Présentation du projet

#1 Bielefeld #9 Guanahani #17 Tchernobyl
#2 Atlantide #10 Ghjirulatu #18 Eldorado
#3 Troie #11 Byblos #19 L’île de Bermeja
#4 Detroit #12 Beauregard #20 Marioupol
#5 Tombouctou #13 Monde vide #21 Null Island
#6 Atitlán #14 Çatal Höyük #22 New Babylon
#7 Babel #15 Jéricho #23 Gaza
#8 Potemkine #16 Dugway #24 Famagouste

Et pour continuer : la plus hantée d’entre elles : Famagouste, et le quartier de Varosha.


Are we turned Turks, and to ourselves do that Which heaven hath forbid the Ottomites ?

Fortification du Château d’Otello, Famagouste

« Sommes-nous devenus Turcs, et faisons-nous à nous-mêmes ce que le Ciel a interdit aux Ottomans ? » Phrase jetée dans la nuit d’île du sud, sur une scène de théâtre de Londres, par un personnage qui n’a jamais existé – et qui dit la loi de toutes les villes depuis qu’il y en a et des hommes pour les perdre : on se dépossède soi-même de ce que l’ennemi n’a pas su prendre. Toute ville porte en elle la menace de sa propre destitution — et Famagouste plus qu’aucune autre : ville assiégée, ville prise, ville vidée de ses habitants par ceux qui prétendaient la défendre, fermée par ceux qui prétendaient la libérer.

Acte II, scène 3. La scène est à Chypre, dans une ville portuaire que la tradition a identifiée à Famagouste. Le Maure de Venise y gouverne une île dont les Turcs viennent d’être repoussés par une tempête ; et c’est dans cette accalmie, cette paix provisoire, que tout se défait — non par l’ennemi du dehors, mais par la jalousie, le mensonge, la destruction de ce qu’on aime. Trente ans plus tôt, le siège de Famagouste jetait sur ces remparts les troupes en désordre, dont l’écho n’en finira pas de traverser l’Europe. Shakespeare se saisit du nom du vrai gouverneur — Cristoforo Moro — en fait un homme noir, étranger à lui-même, à tous, qui tue ce qu’il aime dans une chambre d’une île qu’il défend pour le compte de ceux qui le méprisent.

Les Britanniques, trois siècles plus tard, accrocheront le nom d’Othello sur la tour du port. Et la fiction se déposera dans la pierre, comme on répand du sable sous la chaussure dans les rues des villes portuaires.

Depuis, un fantôme inventé gouverne une ville que personne ne gouverne — une île coupée en deux au nom de peuples qui ne se parlent plus.

Mais avant le fantôme, le sable.

Ammóchostos : la cachée dans le sable – nom grec de Famagouste, dans quoi s’inscrit un destin et sa malédiction. Fondée trois siècles avant notre ère sur le site antique d’Arsinoé, la ville n’est rien d’autre d’abord qu’un village de pêcheurs ensommeillé posé sur la côte est de Chypre à l’endroit où se tenait avant elle Salamine, dont il ne reste que des colonnes couchées dans l’herbe, qu’on a redressées au hasard pour la carte postale. Un nom qui attend sa ville qui mettra des siècles à venir.

Quand elle vient, c’est d’un coup. Les Lusignan, rois francs de Jérusalem chassés par Saladin, font de Famagouste un port de commerce parmi les plus puissants de la Méditerranée. Les marchands de Gênes et de Venise s’y disputent les quais. On lève des beautés gothiques sous le soleil d’Orient — la cathédrale Saint-Nicolas, immense et blanche, absurde de splendeur, se laisse déposée sur le sable comme si on l’avait arrachée à la Picardie pour la jeter là. On fait fortune ici en vendant ce qui vient de partout ailleurs : bois, sel, soie, épices, or, ou sucre, et tout ce qui va de l’est vers l’ouest en passant par ce point précis de la mer qui relie le Levant à l’Europe.

Lala Mustafa Pasa Mosquée

Puis les Vénitiens prennent la ville comme toutes les autres et la fortifient. Ils savent qu’elle tombera — comme toutes les autres —, mais alors le plus tard possible. Ils épaississent les remparts, creusent les fossés, dressent des bastions conçus par les meilleurs ingénieurs de la Renaissance. Famagouste devient la plus formidable forteresse de Méditerranée orientale : une ville faite pour résister à son propre oubli.

C’est ce qu’elle fait. Le siège commence en septembre 1570. Deux cent mille soldats ottomans, quinze cents canons, cent cinquante navires cernent six mille Vénitiens enfermés derrière leurs murs. L’hiver passe. Le printemps. L’été revient.

Carte de Famaguste, réalisée en 1597 par le Vénitien Giacomo Franco (1550-1620)

Les assiégés repoussent tous les assauts et creusent des contre-mines, volent des étendards dans le camp ennemi par des sorties nocturnes. Ils attendent les renforts de Venise qui ne viendront jamais. Quand les munitions s’épuisent, le 1er août 1571, le gouverneur Bragadin négocie la reddition : on lui promet la vie sauve, la retraite en Crète, la liberté pour tous. Le commandant turc, Lala Mustafa, fait évidemment sitôt massacrer la garde et pendre les officiers. On taillade le visage de Bragadin et on lui arrache les oreilles, on l’enferme douze jours dans une cage au soleil, et le 17 août, sur la place principale, on l’écorche vif. Sa peau, remplie de paille et recousue est vêtue de ses habits de gouverneur, hissée sur la galère du vainqueur pour être promener jusqu’à Constantinople. Un esclave vénitien la volera neuf ans plus tard dans l’arsenal d’Istanbul et la ramènera à Venise, où elle repose encore, dans une urne, à San Giovanni e Paolo, où personne ne la voit plus.

Shakespeare racontera l’autre histoire, celle que lui souffle le vent de Bankside. L’histoire de l’homme qui détruit ce qu’il aime à force de croire les mensonges qu’on lui rapporte. Bien sûr, sous la fiction, respire la peau de Bragadin, la ville prise et l’île perdue. Et sur la tour du port, le nom d’un personnage qui n’a jamais mis les pieds ici.

Quatre siècles passent. Les Ottomans font de Famagouste une prison, un lieu de bannissement. Les Britanniques la prennent en 1878 et ouvrent la ville nouvelle au sud des remparts : c’est Varosha. Varosha, la neuve, la moderne, l’autre Famagouste — celle qui pousse hors de la vieille enceinte vénitienne comme un corps sort de sa propre peau.

Deux peuples habitent la ville double : les Turco-chypriotes dans la vieille ville fortifiée, les Gréco-chypriotes dans Varosha. Deux langues et deux quartiers pour un seul port. Et bientôt, un seul rêve : le tourisme. Dans les années 1960, Varosha devient le joyau de la Méditerranée orientale. Le front de mer se couvre d’hôtels de luxe — le King George, le Grecian, le Florida, l’Argo où Elizabeth Taylor et Richard Burton descendent, dit-on, et Brigitte Bardot, et les autres. L’avenue Kennedy longe la plage de bout en bout. La rue Leonidas assemble les boutiques, les bars, les discothèques, la vie nocturne. Des orangers et des jasmins bordent les rues : c’est ce dont se souviendront ceux qui en partent — non pas les hôtels, mais l’odeur. On vient de toute l’Europe prendre des bains de soleil sur ce sable qui porte le nom de la ville — la cachée dans le sable — et personne ne pense que le sable va reprendre ce qu’on lui a pris.

Carte postale de l’époque, « Lumière dans la lumière de Famagouste », ΤΕΠΑΚ.

Le 15 juillet 1974, un coup d’État militaire soutenu par Athènes renverse le président Makarios. Les putschistes veulent l’union de Chypre avec la Grèce. Cinq jours plus tard, le 20 juillet, la Turquie envahit l’île. La guerre dure quelques semaines — assez pour couper Chypre en deux, tracer une ligne verte d’un bout à l’autre et séparer les vivants des vivants.

Famagusta’s Cultural Centre

À Famagouste, les habitants de Varosha fuient. Quarante mille personnes en quelques heures. Ils partent vers le sud, vers Paralimni, vers Deryneia, vers Larnaca — ils emportent les clés des maisons – on sait qu’on reviendra dans quelques jours, bien sûr, quand les choses se seront calmées. On laisse la table dressée. Le réfrigérateur plein. Les vêtements dans l’armoire. Les jouets des enfants sur le sol. On ferme à clé et on part. On ne reviendra pas.

L’armée turque entre dans la ville vide et la ferme. Des barbelés, des murs, des soldats encerclent la ville vide. La résolution 550 des Nations Unies interdit à quiconque de coloniser Varosha — seuls ses habitants ont le droit d’y revenir. Mais ses habitants n’ont pas le droit d’y revenir. La ville est prise dans un piège juridique qui l’annule : ni les uns ni les autres, ni personne. Pendant quarante-six ans, pas un civil n’entrera dans Varosha. Les palmiers poussent entre les dalles. Le sable entre par les fenêtres brisées des hôtels de luxe. Les mannequins des vitrines restent debout dans leurs robes des années 1970, derrière des vitres que personne ne regarde. La végétation envahit les rues et les murs s’effondrent. Les enseignes se décolorent. Des philodendrons sauvages, d’innombrables hibiscus et autant de bougainvillées poussent dans les halls d’entrée et crèvent les balcons ; des tortues traversent l’avenue Kennedy ; des oiseaux nichent dans les chambres du cinquième étage. La ville n’existe plus, alors elle préfère durer.

Cinquante ans d’inexistence produisent un effet singulier sur la mémoire de ceux qui en sont partis. On ne parle pas de la ville perdue — c’est trop douloureux. On ne transmet pas les souvenirs — ils sont enfermés derrière les barbelés avec le reste. Les enfants de ceux qui sont partis grandissent avec un fantôme dans la maison de leurs parents : un fantôme dont on ne dit pas le nom, une ville qu’on ne dessine pas et qu’on ne raconte pas, qu’on ne rêve plus. Un testament sans héritage qui prend la forme du silence. À Varosha, le silence dure un demi-siècle.

N. Pezzoni et G. Klefti, juillet 2023.

C’est la troisième génération qui viendra la rompre. Georgia Klefti est petite-fille de réfugiés de Varosha : elle a grandi avec le silence de ses grands-parents, avec les clés qui ne servaient plus. Elle est architecte. En 2023, elle retourne à Chypre avec une urbaniste, Nausicaa Pezzoni, et ensemble elles demandent aux anciens habitants de Varosha de prendre un crayon et de tracer de mémoire les rues, les maisons, les commerces, les églises, la mer, le ciel par dessus le marché [1]

Carte mentale d’Andys Savvides, 65 ans.
Carte mentale de Tony Ioannou, 76 ans.

Ceux qui dessinent ont quitté Varosha à vingt ans, à douze ans, à dix-sept. Ils en ont soixante ou soixante-dix, ou quatre-vingts. Vieux et vieilles dessinent leur souvenir d’enfance la main tremblante, qui retrouve les tracés naïfs de leur rêve confondu avec des souvenirs tant racontés qu’ils ne leur appartiennent plus qu’effacés. Ils commencent par la mer — toujours la mer, en haut de la page, comme un repère premier, l’horizon à partir duquel la ville se déploie. Puis les églises, qui servent de points de référence pour localiser le reste. Et puis à mains levés du passé, les rues, une à une, qui descendent du bord de mer vers l’intérieur. Les femmes dessinent autrement que les hommes — elles tracent les chemins quotidiens, les magasins, les écoles des enfants. Les hommes dessinent les grands axes qui cernent les bâtiments publics. Chacun retrouve sous le crayon une ville différente — la sienne, celle de son corps dans l’espace, de ses pas dans les rues qui n’existent plus. Le 27 juillet 2023, les cartes sont exposées dans le centre culturel de Famagouste sous le titre Famagusta m(in)d maps. Plus de cinq cents personnes viennent, parfois de loin. Des grands-parents et des petits-enfants se retrouvent devant les dessins : les uns y reconnaissent ce qu’ils ont perdu, les autres découvrent ce qu’on ne leur avait jamais montré. De carte en carte, la ville fantôme redevient une ville, l’autre : celle faite de tous les souvenirs superposés de ceux qui l’ont habitée, ville de papier et de crayon qui tient lieu de ville, comme un nom tient lieu de chose.

Carte mentale de Despo Nicolaou, 67 ans.
Carte mentale de Maroulla, 74 ans.
Carte mentale de Pantelitsa Taxitari, 67 ans.

En 2020, les autorités chypriotes turques rouvrent une portion de Varosha. On asphalte des routes neuves sur le bitume mort, on trace des pistes cyclables entre les immeubles effondrés et on installe des cafés pour les touristes. Les anciens habitants reviennent — en visiteurs. On leur demande une pièce d’identité pour accéder à la plage où ils ont grandi. Des clôtures de bois barrent l’accès aux maisons ; des cordes et des écriteaux interdisent d’approcher. Les plus obstinés enjambent les barricades et jettent un regard à l’intérieur de ce qui fut chez eux — le temps de prendre une photo avant qu’un soldat les repousse. L’un d’eux, revenu devant sa maison pillée, dira qu’elle est vide de choses mais pleine de souvenirs. Les banalités savent aussi pousser sauvagement que les mauvaises herbes. La ville rouverte est plus cruelle que la ville fermée : elle montre ce qu’on ne rend pas [2]

©Dimitri Bourriau
©Dimitri Bourriau
©Dimitri Bourriau
©Dimitri Bourriau
©Dimitri Bourriau

La ville fortifiée, pendant ce temps, la vieille Famagouste derrière ses remparts vénitiens, est toujours là. La cathédrale Saint-Nicolas est devenue la mosquée Lala Mustafa Pacha — du nom de celui qui a fait écorcher Bragadin. On a accroché un minaret à la façade gothique. Les fossés sont comblés et les douves asséchées. Le lion de Venise est encore sculpté au-dessus de la porte du château d’Othello, que les touristes visitent en été ; on leur dit qu’ici a vécu le Maure de Venise — on les fait entrer dans un cachot de sable où le vent de l’histoire a enseveli les vivants comme les morts.

Othello gouverne toujours. Les clés sont dans les tiroirs de Larnaca et de Paralimni. Les mannequins de Varosha sont debout dans leurs robes.

Les cartes aériennes dissimulent les quartiers sous leur nuages de pixels. Et le sable reprend la ville qui porte son nom.

Arnaud Maïsetti

[1Lire l’enquête des chercheurs sur le site Métropolitiques.

[2Voir le reportage de Clémentine Maligorne, pour Ouest France.