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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Aussi je ne crierai plus comme avant : le destin ! le destin ! Pas la peine de le vénérer comme tel, il faut le regarder en face, l’empoigner et le détruire.
Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz (1929)
Près de Charleroi, le jour se lève gorgé de brumes – et puis vers dix heures, elles se déchirent : la journée sera chaude, on aura une bonne vue sur le massacre. Le capitaine Coutelle se hisse dans la nacelle ; on se salue. L’aérostat captif à hydrogène s’élève trois cent mètres au-dessus de nous et de la plaine fumante : neuf heures durant, depuis L’Entreprenant – c’est le nom du ballon – adopter le point de vue des nuages pour mieux voir les mouvements de troupes autour d’Heppignies, de Labursart, de Wagnelée et de Gosselies, prendre la mesure de la situation historique, donner les ordres, orienter le sens des choses, nommer Fleurus ce jour. C’était un 26 juin : si Fleurus nomme la date, Fleurus date aussi l’âge des drones dans quoi on entrait. On y est encore. Depuis le « dirigeable », voit-on mieux le monde, la victoire, et la mort, la solitude, les lâchetés du mourant, le courage — on n’entend rien pourtant, les perdrix muettes d’effroi sont parties, on sent à peine l’air du large sur le visage, reste le désir de sauter dans le vide. Il y a ce qu’on sait. Ce qu’on ne sait : Charleroi s’était rendue la veille, et les Autrichiens l’ignoraient ; tout le jour ils se sont battus avec acharnement pour défendre une ville déjà perdue.
Bien sûr, la seule façon de n’être pas fou de chagrin devant le monde jusqu’à en mourir consiste à n’éprouver aucun sentiment d’aucune sorte — que faire alors ?
Ne renonce pas, pourtant, à devenir le cœur pensant des choses.
C’était aussi un 26 juin : le bain de sang sur Paris après quatre jours d’insurrection, l’odeur sur le pavé qu’on nettoie de nouveau, les mile cinq cent barricades qu’on déblaie en sifflotant dans le silence. 1848 répétait d’autres massacres, et n’était que la répétition de ceux à venir — on tire à vue sur tout ce qui bouge au nom de l’ordre ; et l’ordre règne, oui : il suffit de marcher dans Paris chaque jour depuis le 26 juin 1848 pour en respirer l’air qu’il fait ; le sang ne sèche jamais.
Alfred Döblin meurt de tristesse à Emmendingen : si loin de Fleurus, de Berlin et du reste ; un 26 juin comme un autre, comme aujourd’hui, hier et demain. À la dernière ligne de Berlin Alexanderplatz, il avait seulement écrit : « Nous savons ce que nous savons ; nous l’avons payé assez cher. »
Ces jours, comme on roule dans le Champsaur vers cette mare de sang qui s’allonge à mesure qu’on s’approche : ce n’était qu’un champ de coquelicots – la fleur des labours et des remblais qui ne poussent que sur les terres retournées. J’apprends que les graines peuvent dormir des décennies sous terre dans l’attente qu’on renverse la terre ; en Flandres, on en vit surgir sur des horizons entiers. Rien d’un mystère : la pluie des obus avait suffit à les ramener à la lumière. Rouler vers le champ de coquelicots donne le sentiment du monde, celui qui ne se lève devant soi que parce qu’il est remuée par les bombes de toutes sortes : la beauté aussi sait parfois insulter la vie et la mort ensemble, et nous. Peut-être s’agit moins de beauté que de honte. Les fleurs savent nous apprendre de quoi sont faits Fleurus et le feu, et les émeutes massacrées, et la vie qu’on ne rejoint qu’en perdant la mémoire pour lui inventer d’autres contours et d’autres virages le long d’un champ sanglant qui semblent vouloir l’enlacer pour mieux le fuir.
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Le ciel est plein d’oiseaux, les lupins violets s’étalent avec un calme princier, deux petites vieilles sont venues s’asseoir sur la caisse pour bavarder, le soleil m’inonde le visage et sous nos yeux s’accomplit un massacre, tout est si incompréhensible. Je vais bien.
Affectueusement, Etty.
Lettre d’Etty Hillesum, datée du 8 juin 1943
Dieu, et l’abandon. Observer sans le vouloir la réalité donne souvent l’impression d’abandon. Des choses inertes à la surface du monde reposent. Le vent passe comme s’il avait renoncé aussi. Il fait chaud est la seule phrase qui puisse encore être vraie ; on se la transmet au café, ou d’un regard sans mot dans les embouteillages ; on ne sait pas qui est ce « il » qui fait ce qu’il peut pour nous envelopper chaque seconde du sentiment lourd du monde. Deux siècles de marche effrénée vers le progrès nous auront donc conduits à la fournaise que, vers l’an mille, on imaginait remplie à ras bord de monstres fourchus. L’enfer est vide et tous les démons sont parmi nous, la preuve. Il fait mille degrés de plus qu’il n’est supportable : et on le supporte. On dit, en entrant dans le café, il fait chaud, et la phrase nous relie terriblement, dernier reste d’un communisme abandonné lui aussi à l’affreuse banalité du temps qu’il fait et qui passe, et qui à son passage, nous piétine.
« Je vais t’aider, mon dieu, à ne pas t’éteindre en moi. » Lire Etty Hillesum ces jours ne rend pas le monde moins obscur, prolonge plutôt l’obscurité d’un surcroît de densité : le passé nous salue de loin, comme il sait le faire, hurle quelque chose qu’on peine à entendre, alors on s’approche de lui, et ce n’est que lorsqu’on est à sa portée, qu’on comprend que c’était là sa stratégie pour nous saisir au poignet et nous emporter. L’actualité est réduite à une succession de crimes – les meurtriers au visage de chair ne sont pas les plus criminels ; toute la machine à fabriquer du réel fonctionne à plein, ceux qui la rêvent et l’entretiennent doivent eux aussi avoir des visages, mais lesquels ?
À chaque fois qu’on dit un mot, on ne prononce pas le nom de Gaza, des massacres à Téhéran, passés, à venir, des Boutcha par dizaines qui s’entassent dans les oblasts de Louhansk, Donetsk, ou Zaporijjia — c’est cela aussi la pourriture des temps.
Ne pas renoncer à être le cœur pensant des choses : non. Etty aussi nous salue, sous la neige d’Amsterdam ou derrière les barbelés de Westerbork. Dans son regard que je cherche, ces jours, lire le refus du monde et l’acceptation de la douleur que ce monde nous laisse pour ne pas renoncer non plus à lui. Sur la croix, Ne m’abandonne pas est suivi d’un rire terrible, on l’oublie. Les poètes qui ont écrit l’agonie évoquent un ciel qui se déchire : le rire de dieu dans cette déchirure, ils le passent sous silence. C’est devant ce rire aussi qu’on se tient, depuis, qu’on pleure, serrant le poing, et que Dieu ne perd rien pour attendre, et s’il nos faut lui passer sur le corps pour nous rejoindre, alors ainsi soit-il, et qu’il faille encore lui refuser les rituels et laisser son corps pourrir sans fleurs, couronne, ni terre par-dessus son cadavre. L’abandonner en si bon chemin, jusqu’à oublier son nom brûlé en nous dans la fournaise de juin.
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Le temps le plus propice pour naître
n’était pas
n’est pas aujourd’huiLa Tour de la Mort s’élève
se voit déjà de partout
n’aura pas sa pareilleEn un cercle, un cercle immensément large
des cycles s’achèvent
Des victimes sans tarder, seront là, présentes.
Simultanéité toujours si remarquable
des sacrifiés et des armés.Michaux, Déplacements dégagements (1985)
Chaque rêve rêve ce qui malgré lui le hante et lui permet, le soir suivant, de revenir — de constater : ce n’est pas le même. Nous ne sommes jamais le même soir. Les ombres n’ont pas la même lenteur sur le sol, tremble autrement sous le jour qui tombe différemment : chaque rêve recommence l’épreuve historique de ce qui toujours revient et toujours se déplace, lignes tremblées. On appelle à soi ce qui console et terrorise, ce sont parfois les mêmes visages, les mêmes allures. On ferme les yeux sur eux, sans savoir que c’est contre soi qu’on le fait. Non, rien ne revient au même : rien ne fait retour sans porter avec soi la charge atroce de ce qui a eu lieu et le décuple ou en tire leçon : et de même sommes nous armés des armes forgés autrefois et laissés tout prêts pour nous, améliorées même par le temps, la furieuse patience et la plus féroce impatience.
« Soleil, prends garde à toi. » (A. J., Wierz, 1870) — ce qui distingue l’émeute de la révolution, c’est que la seconde ne craint pas de remplacer la course de la lumière du jour, quand la première s’arme seulement contre ce qu’il nous fait.
Vulgarité du monde : chaque seconde porte en elle (le vent, le cri d’un chien, un souvenir – honteux, ou précieux –, le regard de qui passe et qu’on ne verra plus jamais dans cette vie, le silence parfois quand on doute, la pensée qui nous vient d’un ami mort, le son de sa voix, le calme avec lequel il affrontait tout cela, les premiers pas d’un enfant, le fait que nous sommes la dernière génération de ce monde à avoir pu observer des abeilles, le mot désespoir) ce qui vient la prouver, en s’opposant à elle.
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Le calme du blanc. Le reste est le temps.
Marguerite Duras, La mer écrite
On pense à tort vivre en temps de catastrophe — c’est faux. Ce qui pèse lourd ici et partout, dans le monde comme en soi, c’est combien l’époque donne l’impression d’une catastrophe déjouée de peu, et toujours ce lâche soupir de soulagement qui fabrique au-dessus de ces jours l’air rance qu’on respire avec les volutes épaisses d’hydrocarbures brûlées. Dans ce cap au pire, le pire est toujours débordé, et toujours pourtant, on lui fait face : prodige des temps d’un capitalisme tardif. Soyez heureux, nous avons échappé au désastre — disent-ils. Le désastre, lui, continue de s’étendre de tout son long, grand cadavre joyeux qui n’a besoin ni de dead line ni de traité pour s’établir sur la terre comme au ciel, et entre chacun des vivants et des morts, racontant son histoire qui serait la somme de catastrophes évitées de peu, autant dire accomplies selon le plan.
Rêve de cette nuit : on me demande de faire l’éloge funèbre d’un poète bien vivant — l’idée étant d’en finir avec lui, et, chantant sa mort, de le terrasser pour de bon. Je résiste un peu. Après tout, je connais si mal cette œuvre (je n’en ai même jamais entendu parler). Je me lève pourtant, confiant qu’un coup de théâtre viendra me délivrer, et sauver la vie du malheureux poète, présent, là, au fond de la salle.
L’odeur des fleurs surgies du sol comme par effraction : emportée à grande eau de javel répandue sur les trottoirs ce matin.
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J’écris avec une grande force d’expression ; ce que j’éprouve, je ne sais même pas ce que c’est. Pour moitié, je suis somnambule, et pour moitié, rien.
Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité
Nils Frahm, Said and Done
Ravages ; des sortilèges qu’il faut pour trouver le sommeil (le débusquer patiemment, suivre sa trace dans les traces qu’il consent à laisser, faire le tour de ses cachettes habituelles — en vain —, et au moment où on renonce, le voir détaler devant nous avec fureur, sorti d’un mauvais fourré, dressant au-dessus de sa tête sa hache et poussant un cri, un dernier, avant qu’on l’abatte en fermant les yeux), je n’en connais pas assez. Ravages, oui, qui laisse sans forces : et le lendemain, on n’est pas plus avancé que la veille. On n’a rien appris — le soir, il faudra tout recommencer : s’endormir est une tâche de démon, surtout quand il fait des nuits quand celles-là, nées de ces mauvais jours comme ceux-là, et du travail pour mille ans pour les terrasser à mains nues.
Une vie qui serait une somme de regrets : à quoi ressemblerait-elle ? De maladresses ; de malentendus : une vie qui serait à la puissance ce qu’il faudrait faire autrement : une vie qui serait ce papier froissé pour la millième fois après le premier mot et qu’on jette dans la poubelle (poubelle qu’on manque).
Je m’installe dans les frappes de Nilhs Frahm ce matin, j’habite chacune d’elles, que je quitte plus tristement que jamais pour m’abriter dans la prochaine, songeant y rester jusqu’à mort, et je le fais, sauf que je ne meurs pas, pas encore.
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Mon travail se clôt, comme peut se fermer une plaie qui n’est pas guérie.
Kafka, Journal (9 mai 1922)
J’ai vécu tant de fins du monde que celle-ci ne me détruira pas — phrase entendue et jetée à la hâte, et désormais je ne sais plus d’où, de qui, et c’est dans ces absences là aussi que les fins commencent. Dans la Cathédrale d’Albi, les dessins d’enfer tracées avec plus d’attention et de soin, à hauteur de regard, que les pauvres figures du paradis déposées là-haut pour se donner bonne conscience : ce que cela dit de ce monde, de l’autre, et de ce qui les déchire en nous.
Dans nos rêves, nous sommes parfaitement éveillés. Image de ce qui fait nos jours noirs, cernés d’ombres, dans quoi nous avançons.
Lisbonne à la nuit tombée, soir effondré sur le Tage dévorant la mer vers New York : on est parfois possédé d’image qui ne nous appartiennent pas, et qui sont l’envers exact des images qu’on possède (le vent cherchant dans le maquis un endroit à l’abri du vent) — et je me tiens, entre ces deux images, à bonne distance l’une de l’autre, et même : à égale distance. Ne suis-je pas aussi à égale distance de moi-même ?
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Frappe nos cœurs en allés en lambeaux
Anarchie ! Ô porteuse de flambeaux !
Chasse la nuit ! Écrase la vermine !
Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux,
La Claire Tour qui sur les flots domine !Laurent Tailhade, Ballade Solness
Le ciel de nouveau établi à bonne distance. La grande solitude intérieure qui s’abat en moi comme de l’eau jetée sur de la terre sèche. Les regrets qu’on tourne et qui finissent par devenir le passé lui-même quand il refuse de s’oublier, qu’il est comme les rêves d’enfant, indissociable des souvenirs qu’on nous a tant raconté qu’ils nous appartiennent. Ce qu’on écrit cent fois, et qu’on efface cent une fois – ce avec quoi je ne serai jamais quitte. Les pensées qui viennent au milieu des paroles. Tout ce qui meurt et n’a jamais vécu.
Le taxi dans la nuit frôle donc la Concorde et je lève les yeux. Jusqu’alors, quand je passais ici, mes pensées mauvaises allaient toujours joyeusement vers le corps du roi, minuscule et ridicule, la foule rassemblée à cent mètres, les hurlements qu’il n’entendit même pas, les canons. Mais ce soir-là je pense à Saint-Just et à Robespierre, aux camarades — tandis que la voiture pivote sur la place et va enjamber le fleuve, je sais alors que je tourne autour de l’axe du monde : la Concorde, dans la ville déchirée en moi par tous ces passés à la fois est l’épée fichée de l’occident détestable d’où partent toutes les bombes de ce réel vaincu.
Le corps des choses si opaques dans lequel je me suis enfoncé une semaine durant — jusqu’au silence froid comme des larmes – ne m’appartient pas : alors je m’invente une discipline neuve, faite d’effroi envers moi-même, d’urgence terrible contre le jour qui va se lever, d’abandon sur les images du monde, de haine sans recours contre ce qu’on fait de nous, de fatigue aussi, et de travail pour arracher à toutes les peaux mortes qui m’enveloppent leur apparence stérile, et parvenir, de toute cette colère de moi, à jeter sur la nudité des trottoirs salie de sang une ombre dans laquelle je saurai disparaître.
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J’ai tant vécu sans jamais vivre ! J’ai tellement pensé sans jamais penser ! Je sens peser sur moi des mondes de violences immobiles, d’aventures traversées sans aucun mouvement. Je suis saturé de ce que je n’ai jamais eu et n’aurai jamais, excédé de dieux encore inexistants. Je porte sur moi les cicatrices de toutes les batailles que j’ai évité de livrer. Mon corps musculaire est éreinté par l’effort que je n’ai même pas imaginé d’accomplir.
Pessoa, Le livre de l’intranquillité
Percevoir le monde comme le ferait une peinture — une ruine au ralenti. La neige qui fond dès qu’elle tombe : et tout ce qui tombe, les corps et les regrets, les feuilles, ce qu’on n’écrit qu’en effaçant intérieurement les mots qu’il faudrait, ceux qui manquent toujours. Le monde existe en s’entassant, disent les archéologues : que disent les autres ? Dans les cimetières aussi, le monde existe : entassent le contraire des villes (leur désir). J’attrape, à cent dix à l’heure, la phrase que j’entends à la radio – je la note sur les Notes© du téléphone, la route que j’avale s’écrit aussi en palimpseste : « habiter un lieu, c’est faire quelque chose pour y être ». (Il y avait un contexte, avalé lui aussi, mais où ?).
Plus tard, la voix parlerait de ce qu’est marcher : quand je descends l’escalier, je sais l’écart de la marche, je suppose que l’écart est le même que la veille et ainsi je tombe d’une marche à l’autre sans me vautrer dans la réalité défaite : non, la réalité est là, assise dans sa fondation, immuable et assurée, et je lui fais confiance, j’avance, je descends : en ce monde, existe-il encore des escaliers ?
La violence est donc la forme que prend infiniment le monde pour se faire, et l’effet du monde sur nous : son effort pour faire advenir le monde à nous, et le signe de notre appartenance à lui.
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Parole d’attente, silencieuse peut-être, mais qui ne laisse pas à part silence et dire et qui fait du silence déjà un dire, qui dit dans le silence déjà le dire qu’est le silence. Car le silence mortel ne se tait pas.
Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre
Lumière de novembre sur février des premiers jours déjà agonisants — et partout dimanche, ce lundi soir qui miroite dans les dimanches après-midi de l’enfance sous le ciel d’Artois répandu partout jusqu’à donner la main à ces nuages de Méditerranée qui n’ont jamais de nom, s’enfuient, se terrent quelque part d’où ils finissent toujours par revenir, sur moi. William Blake, de nouveau ouvert sur la table de travail — pourquoi ? Et le feu, et le sacré, et même les morts de Bárcena, et le désastre, et l’écriture, et « étreins-toi », et tous les livres qu’un seul suffit à appeler à lui en moi, et qui ne vient pas, et que je poursuis, comme une mauvaise lumière de théâtre. Et le reste : de la pluie, je ne sais pas, elle tombe pire que des larmes, et tout ce regret qui vient au moindre souvenir, au moindre — le ciel en est témoin, et il ment dès qu’il prête serment.
Il faut plutôt penser que Narcisse, voyant l’image qu’il ne reconnaît pas, voit en elle la part divine, la part non vivante d’éternité (car l’image est incorruptible) qui, à son insu, serait la sienne, et qu’il n’a pas le droit de regarder sous peine d’un désir vain ; de sorte que l’on peut dire qu’il meurt (s’il meurt) d’être immortel, immortalité d’apparence qu’atteste la métamorphose en fleur, fleur funèbre ou fleur de rhétorique.
Le bouquet de fleurs mortes devant moi ne cesse de mourir pour la même raison qu’il fut vivant : n’être pas là — devant moi — ce qui n’existe à cet instant que pour que je le voie, l’écrive sans pouvoir trouver les mots, et l’abandonne, comme tout le reste.
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Jamais tu ne tireras de l’eau des profondeurs de ce puits. Quelle eau ? Quel puits ? Qui donc pose cette question ? Silence. Quel silence ?
Kafka (peut-être 1920)
Ciel de traîne sur toute la journée, comme s’il s’agissait de tirer les draps de la nuit sur cette vie, ce jour — images qui, au fond de soi, traînent aussi, vase qu’on ne remue que pour troubler davantage et répandre partout le poids mort de ce qui, de toute manière, est voué à toujours retomber, au profond, qui forme la surface sur quoi avancer malgré tout. Toulouse égale à elle-même : ces villes dont on ne fait que passer, empruntant toujours les mêmes couloirs pour ne pas trop se perdre, et qui semblent donc réduites à quelques façades butées, visages anonymes, présences qui n’existent sur terre que le temps de les croiser, et puis ? Habiter le monde comme une ville qu’on verrait deux fois l’an, trois jours — chambre d’hôtel aux murs d’épaisseur relative —, une vie, oui, si on était assez lâche pour s’y confier ; mais on n’a même pas cette lâcheté, on a toutes les autres, et ce n’est pas assez pour se penser tout à fait mort, en dépit des apparences.
Sur l’écran de l’ordinateur, le reflet de ses mains qui tapent ces phrases pour dire ce reflet, et comme on frappe sur un mur, avec le désir furieux de le traverser — ces reflets et ces phrases, ce monde comme parois, ces parois comme ce qui déchire la réalité et son envers — ; mais je sais bien que l’envers de la réalité lui appartient aussi, comme le passé au présent, ou le chagrin à l’impossible consolation.
Dans Ombres Blanches, marcher. Tous les livres jamais lus, sur quoi on pose la main comme pour leur arracher des forces — les croiser suffit, parfois — ; ces livres qui font honte aussi, plus nombreux ; livres qui font signe, ou qui insultent, livres sont pour d’autres, ou livres qui n’ont été écrits que pour soi : ceux qui agencent leur complot pour dessiner en soi d’étranges appels, comme ce type en bas de l’hôtel qui, vers trois heures, soudain, s’est mis à pleurer en hurlant à son chien d’arrêter d’hurler.











