Que ma joie demeure | « La bâtisse d’ombre »
15 mars 2013




On a l’impression qu’au fond les hommes ne savent pas très exactement ce qu’ils font. Ils bâtissent avec des pierres et ils ne voient pas que chacun de leurs gestes pour poser la pierre dans le mortier est accompagné d’une ombre de geste qui pose une ombre de pierre dans une ombre de mortier. Et c’est la bâtisse d’ombre qui compte.


C’est encore au début, quelques pages après la venue de Marthe, éveillée dans son lit (« à la percée du matin, à l’heure où les époux se rapprochent toujours, à moitié endormis, et se réchauffent, et sont un peu tendres, même ceux qui ne le savent pas, parce que le jour se lève »), mais quand elle cherche le corps de Jourdan, elle ne trouve que le côté froid du lit tandis que son mari laboure sous la nuit extraordinaire, qu’il y fait la rencontre sublime de Bobi.

Elle les accueille, tous deux, qui rentrent de cette nuit, c’est le matin blanc, la première neige, elle a fait du café ; et auprès de feu, ils tiennent tous les trois la tasse brûlante à la main, regardent danser la flamme.

Et puis ce passage, qui n’a rien à voir avec rien. Cent pages plus loin, je m’en suis souvenu. C’est la grâce de ce livre d’agir par rétraction et sur quelques heures, des paragraphes qui procèdent par grandes nappes mouvantes ainsi que des reflux de vagues qui mordent loin, comme là, par exemple.

Je n’ai pas compris d’abord ; mais pour beaucoup de récits, les passages obscurs appartiennent au secret de son écriture et parfois il faut accepter ne pas lui appartenir (parfois, on le partage)

Revenir sur cette page, ce n’est pas mieux la comprendre, au moins saisir le rythme propre de ce livre.

Ainsi, quelle est cette ombre ? À l’ombre de l’homme, non pas l’ombre de la femme, comme j’aurais pu le croire (la femme qui seconderait, dans l’ombre), mais dans l’ombre de tous, ce qui soutient et affermit. À la part sombre de soi, on pourrait lui confier ce qui détruit, ce qui ravage, secoue — et pourtant ; pourtant non, jamais : cette part sombre est aussi ce qui féconde quand elle seconde le geste qui fonde, quand on l’accepte non dans la sauvagerie, mais dans sa consolation. Produire l’effacement : c’est le geste de l’écriture, aussi.

La bâtisse d’ombre ainsi levée n’est pas celle qui à l’image de l’ombre obscurcit, mais celle qui donne la profondeur dans la terre, et sur le sol, l’ombre qui se répand n’est qu’une manière de reflet du soleil.

Comme dans la chaleur, on cherche toujours cette bâtisse pour respirer et boire en descendant Massada.

C’est cette ombre qui prend acte de la terre pour prolonger, le rêve de la bâtisse, son désir qui tourne sur le sol toute la journée avec le soleil.

Il y a un dialogue ensuite, entre les trois au milieu de la pièce. Puis l’évocation de nouveau de ces bâtisseurs d’ombre. Et dans la phrase, ce pluriel qui m’a ébloui, que je ne comprends pas, et en lequel réside peut-être la multiplication du monde, sa beauté et son énigme : maçons d’ombres ; le pluriel à ombres, pourquoi ? Les pays plus grands et mieux que le monde, je les comprends — ses frontières sont les lignes sur le sol, dans la main, sur le corps, les lèvres, et les sillons qui partout s’en vont pour qu’on les prenne.

Il y a des maçons d’ombres qui ne se soucient pas de bâtir des maisons, mais qui construisent de grands pays mieux que le monde.


arnaud maïsetti - 15 mars 2013

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