Contre le soleil (marche, avec Nietzsche)
12 novembre 2013





Sous la folie des Dithyrambes de Dionysos — Traduction de Georges Mesnil, 1892.


LE SOLEIL DESCEND

I.

Tu n’auras plus soif bien longtemps, — cœur consumé ! — II y a des délivrances dans l’air, — des bouches inconnues soufflent vers moi, — la grande fraîcheur arrive…

C’est tout ce qui nous attend, la lumière pure qu’à force de regarder on ne verra plus — à marcher contre la lumière sans la quitter des yeux, c’est la terre autour qui se lève comme de la mer, autour des taches de lumière se reflètent comme du verre brisée le visage éparpillé du chemin.

Mon soleil à midi était droit au-dessus de moi : — je vous salue, vous qui venez, — vents soudains. — frais esprits du crépuscule !

Le bruit des arbres, toute cette ville étalée, horizontale, verte et bleue, une ville comme après et avant les villes, comme si tout était appelé à elle, et sous les yeux les carrefours et les trajectoires sourdent comme de l’eau morte.

L’air passe, venant d’ailleurs et pur. — Ne m’œillade-t-elle pas avec son coulé — regard de tentatrice, — la nuit ?… — Reste fort, mon cœur vaillant ! — Ne demande pas : Pourquoi ?

Se demander alors : vers où ? C’est par ici, les pierres tracent les trottoirs éparpillés, derrière il y aura sans doute une arche, quelqu’un viendra crier, mais jamais plus il ne pleuvra.

II

Jour de ma vie ! — Le soleil descend. — Déjà les flots, surface unie, — se dorent. — Chaude est l’haleine du rocher : — est-ce que peut-être le bonheur — a dormi sur lui son sommeil de midi ? — Dans les clartés vertes, — l’abîme brun hisse le bonheur en riant.

Dans l’éclaboussure, sur le visage le reflet de la lumière, on tient le silence précieusement contre soi, on sent la terre tourner avec le soleil et le soleil faire venir à lui les pierres, suivre le soleil des yeux comme sur la page les phrases avec le doigt, enfant.

Jour de ma vie ! — Nous allons vers le soir ! — Déjà arde ton œil, — mi-brisé, — déjà ruissellent les larmes — de ta rosée, — déjà court, calme sur la mer blanche, — la pourpre de ton amour, — ta dernière hésitante félicité !…

C’est au sud, plein ouest, la nuit toute la nuit déjà, le soleil tombe comme une pierre, comme la foudre ralentit par son bruit (il n’y a pas un bruit, sauf le vent). L’hésitation du soir, un mouvement de la main qui dit : pas maintenant, mais on sait qu’il veut dire : il faut partir.

III

Gaîté, toi dorée, viens ! — toi, de la mort — tout intime et doux charme précurseur ! — Ai-je couru trop vite mon chemin ? — Maintenant seulement, que le pied s’est fatigué, — ton regard me rattrape encore, — ton bonheur me rattrape encore.

Les distances se comptent en heures ici, on l’apprend au premier pas ; dans les métros, on sait qu’un métro suit, qu’un métro précède, on est le fluide des circulations qui font aller la ville d’un soir au soir suivant, la palpitation continue de la nuit qui n’est qu’une respiration ; ici, le souffle continue des choses, sans direction, où le temps s’est abattue comme un oiseau mort.

Autour, rien que vagues et jeux. — Tout ce qui fut lourd — s’est effondré dans l’oubli bleu, — paresseux se balance mon canot. — Tempête et traversée, comme il les a oubliées ! — Désir, espoir se sont noyés, — planes sont immobiles l’âme et la mer.

La couleur de la mer partout, et le mouvement du ressac ; et les marées intérieures ; et le pont du bateau qui ne franchit aucune rive, à part soi.

Septième solitude ! — Jamais je ne sentis plus près de moi la sécurité douce. — jamais plus chaud le regard du soleil. — Ne boutelle pas encore, la glace de mes sommets ? — Argentin, léger comme un poisson, ma nacelle nage à présent vers là-haut…

J’ai déposé mon ombre allongée au milieu des ombres allongés des arbres, elle y est encore.


arnaud maïsetti - 12 novembre 2013

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