la trajectoire amoureuse (après la dévastation)
7 décembre 2013






Peut-être les gouffres d’azur, des puits de feu. C’est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.

Rimb., Vies

chemin. Toute voie qu’on peut parcourir pour aller d’un lieu à un autre. Se détourner de son chemin. Un chemin facile. Enseigner, montrer à quelqu’un son chemin.

La nuit dernière est pleine de souffle, tant qu’elle appelle à ce qu’on s’y mêle et qu’on n’en parle plus — les vents d’ici, je ne les savais pas (je connaissais la couleur de l’herbe l’été, brûlée), ni les grandes vitesses qui passent, les arbres nus en quelques heures, et le froid qu’il fait, qui ne vient pas de l’air, mais de ce qui fait passer l’air, d’un bout à l’autre de la terre. Je regarde les cartes animées qui montrent les courants : je n’arrive pas à croire que le vent qui passe ici est le même qu’à Paris : j’y crois cependant, il le faut bien.

Les rêves dans ces nuits de vent ne sont jamais les mêmes que d’habitude : plus précis, parce que sans doute plus légers, au bord de me réveiller, un seuil que peut-être je franchis, et d’un côté et de l’autre du sommeil, ce qui affleure est cette qualité d’émotions qui au matin me laisse épuisé : des pensées véritables, des deuils, des abandons terribles, des adieux — et tout cela si puissants, si prégnants.


Absolument : Il ne tient point de chemin : il va à travers champs.

La dévastation de la nuit, c’est sans doute ce qui me manquait pour achever ce texte commencé dans l’été : alors tout le jour, dehors et dans le froid, exposé à tous ces vents, achever. C’est reprendre là où j’avais cru la fin, et la prolonger de quelques répliques, et c’est lisser tout, couper et ajuster depuis l’appui d’un mot trouvé presque en dernier, qui donne sens à tout (le mot perdu), c’est enfin rédiger d’une traite une longue note, en appendice, sur l’année 1928, ce point de fuite, ou cette clé de voûte.

Dans cette dévastation, trouver quelque chose comme la douceur qui manquait, et la colère laissée dans la nuit, la sensation du deuil, le sentiment d’être orphelin d’une part de ma vie, et d’en être comme libéré : la douceur, oui, de cette solitude.

Comment rejoindre ? Et cette pensée ce soir : les chemins sont des courants.

Au-dessus de moi, tout ce bleu, ce bleu qui s’en allait dans le vent, remplacé par du bleu. Et la lune si précise. Les lignes des avions qui rejoignaient Vénus. Le bruit de l’autoroute à l’écart grâce au vent. S’effondrer ensuite.

L’impression d’avoir donné la parole, que cela justifie un temps de l’avoir prise.

Ensuite, c’est marcher au-dehors dans les collines, et voir le temps passer sur moi jusqu’à la nuit : s’interdire de prendre des photos de cette nuit pour n’en garder aucune trace, sauf en moi. Je note à la volée des phrases (faire de la vie qui reste, quelque chose qui ressemble à la dernière page du Voyage au bout de la nuit). Oui, ce qu’on dépose de soi (— le risque d’y rester), (une part de quelle vie), s’éloigner maintenant.

Au bout de ce jour, en rentrant, apprendre la disparition de Henry Maldiney.

Et au loin, le souvenir qui bat des montagnes, le désir de partir maintenant.

arnaud maïsetti - 7 décembre 2013

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