couloir du jour (en traverser chaque seconde)
9 décembre 2013




La lumière, c’est la même que pour le premier jour, une folie. Impossible de se lever en disant : encore une fois. Il y a seulement ce sentiment étrange qui relie à plus qu’à soi et devant lequel seulement la reconnaissance d’être un vivant — ce qu’avant on nommait : rendre grâce, mais désormais qu’on est seul dans l’ordre des choses, se dire simplement qu’on se tient dessous cela, et au-devant du jour si grand — on pense lentement à ceux qui ne vont pas voir la nuit, à ceux qui la passeront pour leur première fois et qui n’en garderont, comme les premiers, aucun souvenir. Je rentre dans la voiture en me disant dans le froid : pure folie.

Pour la première fois de l’année, le gel sur les vitres : la gratter avec une carte de crédit, être si peu de choses. La radio éveille mollement, c’est une autre forme de rêve, celle qui est son contraire — les chiffres, les agendas, les décisions ; la pâte informe du réel. Toutes ces choses qui sont aussi le contraire de la folie. La lumière sous le bavardage remonte et remplit le ciel, on ne la voit plus vraiment maintenant puisqu’il n’y a plus qu’elle.

Descendre vers la ville, pour monter la journée — les corps levés de la fontaine sont là, même sous leurs stupides attirails de ces fêtes qui défigurent tout. Sans doute un type a cru qu’on pouvait mimer les jaillissement de l’eau, avec ces grandes virgules lumineuses, en plastique ; heureusement le soleil éclabousse cela, et disperse ; me lance dans le jour enfin, à l’aveugle.

[ *** ]

La journée justement est loin du ciel. Ces jours-là aussi, il faut les écrire — pour dire seulement comme l’aveuglement est aussi un enfoncement. Dans le travail, j’essaie d’occuper le temps, de ne rien dire de trop (c’est cela, le travail), d’essayer d’être celui qui dira quelque chose comme : le théâtre, c’est s’approprier un geste. Mais la phrase souvent échappe, doit en passer par tant d’autres et se laisse recouverte.

Il n’y a plus d’heure, seulement un long couloir [1] — et toute la semaine ainsi, huit heures de travail jusquà la nuit ; midi est une parenthèse seulement (ce midi, le partage et l’échange de loin, des amitiés, l’appui frère.)

Au bout du couloir, la nuit tombée dehors sans que l’après-midi ne m’ait frôlé seulement la peau. Je prends en sortant une image du bloc noir de la salle de travail, la lumière par la lucarne — demain aussi je la prendrai, même angle ; et ce qui aura été déplacé ?

Sortir dans le froid et remonter la pente de la ville ; le silence seulement, en soi. La voix épuisée d’avoir parlé. Au passage, saisir un peu de ces lumières du manège, pour les rêves perdus.

Et de toute cette journée dont il a fallu traverser chaque seconde, en être le fils : sur la vitre d’une banque, posée derrière un abri bus, j’essaie de me voir — un père avec son enfant passe : il lui raconte la préhistoire, c’est peut-être la première fois que l’enfant entend cela, les bêtes et les grottes, le feu, les chasses, la peur aussi. Je l’envie, et c’est aussi l’effroi qui me vient, pour lui. Je pense moi aussi alors aux ombres sur les parois, aux mains posées, à ces images qu’on secoue dans ces terreurs pour les chasser elles aussi, à tout ce cinéma, oui, auquel rêve l’ami.

On garde encore un peu de force pour l’appel de la voix de loin en laquelle se confier, l’essentiel comme un refuge, l’abri seul. Ce ne dure pas longtemps, mais tout est là.

Le soir, quand je note ces mots, je n’ai plus de voix, en ai épuisé l’énergie pour ce jour — peut-être pour demain ? Je ne sais plus rien de toutes ces forces perdues, et où éparpillées — j’ai pour moi la consolation de la nuit, celle qui assemble en elle les forces pour le jour suivant éclater comme de l’herbe, folle.

S’effondrer maintenant.

arnaud maïsetti - 9 décembre 2013

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[1que je tâche d’éclairer par la Merveille et Richter, et les poèmes de Beckett, et les solitudes prononcées

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