dans quelle nuit
18 avril 2014




James McNeill Whistler, Nocturne in Black and Gold, Falling Rocket

De part et d’autre de la vie, sur tous les pans, sur chaque matière qui l’enveloppe, quelque chose de précieux qui s’éloigne, s’approche surtout. Se raconter une histoire pour comprendre.

La torche, tu l’aurais dans ta main, derrière toi la ville qui s’éloigne à mesure de chaque pas, tu as voulu chaque pas, tu te souviens du premier, celui qui te faisait entrer déjà dans cette forêt d’arbres dont chacun porte signe d’une beauté qui renforce la vie où tu vas, la torche tu la portes ainsi, avec la foi de celui qui marche dans le jour en pleine nuit, et le voile blanc d’un vêtement enroulé sur la branche tombée de l’arbre brûle au-dessus de toi, ainsi tu auras avancé longtemps dans la forêt des signes avec auprès de toi le regard capable d’en déchiffrer le sens et la portée et l’horizon — l’écriture même — (la beauté même qui sauve et justifie ta présence), sans ce regard comment avancer ; et le désir et les morsures, boucles des cheveux autour de ton poignet, en chemin tu aurais croisé un puits et regardé l’eau qui regardait vos corps, trempé tes lèvres dans ce puits de la soif, et allongé ton corps longtemps auprès du corps allongé de la soif même ; tu aurais avancé ainsi, tu aurais avancé la forêt avec toi et la nuit et les nouveaux mondes enfouis en toi s’étaient doucement levé et lentement dressé comme du désir et tu apprenais alors la profondeur des corps, le corps allé dans le corps même du temps, de la chair et des pensées, et des vies qui basculent vers le midi dans la nuit qui gonflait en toi de désir où tu allais encore plus profondément depuis une première fois échangé pour toujours ; et puis soudain auprès de toi le passé est venu et tu t’es retourné, tu as fait ce geste de te retourner et tu l’as vu dans la nuit inachevé et fragile, et tu t’es retourné de nouveau pour voir le chemin et tu as eu peur, tu as cru que le temps ne recommencerait plus jamais, que la nuit ne serait que de la nuit ; tu as pensé que la nuit ne finirait pas - tu sais maintenant que la nuit était la condition du jour, qu’elle n’était là que pour lever le jour mais qu’il fallait la traverser toute, puisqu’en elle seule tu pouvais grandir en toi, qu’elle appartenait à la berceuse et à la sagesse, oui qu’il fallait la traverser plus avant pour l’épouser et voir se lever l’Aube en toi et de toi et du regard qui savait lire les signes disposés pour toi, et tu as pris peur, alors tu as lancé d’un geste, terrible, la torche dans le puits qui s’est éclairé à mesure de la chute, qui ne connaissait pas de fond, le noir grandissait le temps et en toi s’éloignait à jamais ; je crois, tu as posé les yeux sur le sol et le jour faible qui se levait, sans aube, celui des villes et des hommes, avait dans ta bouche le goût qu’il aura toujours, de cendres et du repos interminable.

C’est une fable. Un récit.

Au récit, je sais combien je dois ; mais au poème, là où est ma vie, où est la vie, l’éclat pur, l’instant qui dure sans durée, l’aube toujours recommencé — je lui confie la foi du recommencement pourtant, je lui confierai à jamais cette foi.

Phrases lumineuses ; les plus lumineuses dont je sois capable. Obscures seulement pour ceux qui habitent seulement les villes et leurs lumières fausses, ignorent les lumières qui tombent du ciel, la nuit.

J’ai relu le poème de Michaux tout à l’heure, à midi, nous deux encore j’ai attendu midi pour cela, et j’ai relu ce poème du feu et de la cendre, pour lire ce dans quoi j’entrais. Quand il faudra se souvenir de ce jour, je relirai ce texte. Quand il faudra l’oublier aussi, mais je ne l’oublierai pas.

James McNeill Whistler, Nocturne in Black and Gold, Falling Rocket, détail

arnaud maïsetti - 18 avril 2014

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_1001 nuits _aube _nuit _vies