je veux bien que les saisons m’usent
14 mai 2014




de la patience ; de sa conversion, sous la fatigue, en hâte ; et tandis que d’une année après l’autre, je suis là, à la même place, à attendre la même année à venir, penché sur les vers nouveaux pour tromper le temps et l’attente, ces pages annotées comme du sable par un enfant qui aurait pris la décision de le ranger, tandis que The National dans les oreilles chante en boucle About Today, que passent la ville et s’arrêtent déjà les touristes ici, que le café est froid et le restera, que sur l’écran aussi (du sable pareil, rangé comme du sable le ventre de l’ordinateur avec ces chantiers à ciel ouvert multipliés dans l’espoir qu’un vienne jusqu’à moi (où les cœurs s’éprennent) oui), je reste ici, je ne sais pas quelle année il est, de quel jour encore.

souvenir de la nuit passée : sous mes fenêtres, un type ivre mort hurle. ma rue est cet endroit. éloignée du centre-ville, mais suffisamment proche pour que les types ivres morts la rejoignent, à pas lents et irréguliers, il est trois heures, toujours à peu près la même heure, le temps qu’il faut entre la fermeture des bars dans cette ville et maintenant pour faire ces trois cent mètres qui séparent ma rue de ces bars : une partie de la nuit peut-être, et dans la voix de ces types ivres morts (et donc bien vivants : que leur sang rien en leurs veines), le temps que la joie se soit convertie en désespoir sans retour possible, une mise à nu intégral.

quand je suis dans mon état normal je n’arrive plus à penser

il répète mille fois, avec mille intonations différentes,

quand je suis dans mon état normal je n’arrive plus à penser

et encore mille fois

quand je suis dans mon état normal je n’arrive plus à penser

parfois, c’est juste un prénom (qui devient un cri) ; parfois ce sont des sanglots, parfois, ces phrases en boucle, comme si le type avait longtemps cherché, et essayé, avant de trouver cette phrase et de s’y arrêter, et de l’user, jusqu’à ce qu’elle contienne la totalité de l’existence.

dans la chambre minuscule, la phrase monte, et empêche de se rendormir ; même un soir comme celui-là, dimanche, où le lendemain est ce lundi précisément (avant-hier). la voix du type dehors qui est passé maintenant, et qu’au réveil je ne distinguerai pas de mon rêve, continue.

sur la place lundi après-midi, devant les vers nouveaux, pour tromper le temps et le fuir, pour ne pas avoir à attendre quelque chose (un coup de fil, un de ceux qui décident du reste), je suis ici longtemps, et j’ouvre sur l’écran le désir d’un autre texte dont j’aurais écrit en deux heures dix pages — les dormeurs d’Éphèse (le titre) ne sont pas ceux qu’on croit, c’est pourquoi il faut croire pour eux.

Quand le téléphone sonne, l’horloge sur la façade est illisible, le soleil est encore haut pourtant, mais l’ombre de l’aiguille se confond avec celles des arbres. Le téléphone posé sur la table maintenant, et libre soit cette infortune.


arnaud maïsetti - 14 mai 2014

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