des livres par dizaines
8 septembre 2014



images : Bibliothèque National de France — site Richelieu

Ces chaînes, évidemment je m’en défie, je m’en méfie — en ligne, sur les réseaux, là où le lien est l’espace, ces chaînes se multiplient : on lance un appel, on demande les relais, et on ajoute même un peu de jeu, un peu de dérisoire dans le grand dérisoire du mass-média. Pire, voilà que parfois certains s’emparent du malheur d’autres, en font matière à se mettre en scène et voilà ces Ice Buckett Challenge — à peu de frais, des célébrités œuvrent à ce qu’ils savent faire le mieux : (faire) parler d’eux. Mais parfois, voilà qu’une chaîne s’établit contre les précédentes, et finit par fabriquer malgré tout les liens qui mettent en mouvement les espaces de partage.

On ne sait jamais où cela naît, mais comme des virus, ça vient jusqu’à soi. Voilà qu’un étrange jeu surgit : on est invité à citer dix titres marquants, et sans en justifier la marque, de les déposer sur le dit-réseau social, de citer dix contacts appelés à faire de même. Au-delà de la cuistrerie de la démarche (toujours évidente) s’agissant de ces types de top (5, 10, 100), qui désarme tant [1] — et de la mode du classement surtout, néo-libérale, qui prioritise les affects (tandis qu’on sait bien qu’une lecture n’obéit qu’à sa loi propre de toile, capable de mettre en mouvement par simple action sur un endroit localisé de soi, tout l’être vibrant ainsi par contusion, par contamination [2], au-delà donc, de tout cela : une vraie curiosité.

Sur le réseau, les listes amis se multiplient, qui révèlent des ouvrages considérables et inconnus sur la même ligne, dispersent les hiérarchies, renouvellent aussi les circulations d’énergie entre les livres : ce qui frappe, c’est moins la force inhérente à tel ou tel ouvrage, mais la manière plutôt dont cette force prend toute autre valeur et puissance quand les ouvrages sont disposés dans un ensemble restreint : telle œuvre à côté de telle autre se charge d’une autre valence, comme on dirait en physique, d’une différence de potentiel qui en modifie la perception.

Aussi, s’agissant d’amis, quelque chose se révèle (se trahit ?) dans cette liste qui est moins celle d’un goût que le précipité d’une histoire personnelle — c’est un trajet entre les 10 livres (déposés dans l’ordre chronologique ou non ? on ne sait jamais : une histoire non linéaire donc, à multiple entrées…) qui se donne à lire, en même temps qu’un portrait de celui qui le jette-là. Finalement, si — comme le disait tel auteur—, il suffit de faire la liste des ouvrages de la bibliothèque d’un écrivain pour établir sa biographie, alors voilà la biographie de ceux qui ont joué à cet exercice.

Évidemment, il faudrait lire aussi, dans ces listes, la part manquante de chacun : les oublis larges qui trouent ces portraits et ces vies, et révèlent aussi une part d’eux (pour moi, je ne sais pourquoi (et je reste inconsolable de ces oublis) le manque est double : Breton et Dostoïevski). Mais c’est le jeu : son sérieux implacable et sa puérilité manifeste : si on me demandait de refaire cette liste un jour plus tard, est-ce que je déposerais les mêmes dix titres ?


Les listes de

— Coup Fantome
— Matthieu Mével
— François Bon
— Joachim Séné
— Robinson en Ville
— Mahigan Lepage
— Jérémy Liron
— Kateri Lemmens
— Aurélie Thuy Nguyen
— Ariane Revel



Coup Fantôme :

Le collectif s’est réuni ce week-end et n’a pas trop réfléchi mais longuement débattu (le compte-rendu de cette séance est consultable en cliquant ici). Après une première discussion sur le principe, il a conclu que "bon, ben, si c’est l’ami Arnaud Maïsetti qui demande, bon ben alors, hein..." ; le débat sur l’interprétation du terme "marquer" est consultable aux pages 17-63 du compte-rendu ; la cordiale mais serrée interrogation collective sur "ben pourquoi 10, ça veut dire quoi, 10, idéologiquement ce n’est pas innocent" n’a pas manqué de force de pensée collective. Enfin, il tient à signaler qu’il a voté à la majorité qualifiée l’inadmissibilité des enfances individuelles de chacun, tout en reconnaissant qu’exclure ainsi Arsène Lupin ou L’Ile mystérieuse était plus que limite dans ses présupposés idéologiques. Il a également tenu à signaler qu’assigner "marquant" à un seul livre alors que souvent un livre marquant impliquait la plongée dans une écriture marquante devrait faire l’objet d’un autre débat, mais était clairement un postulat très problématique qui devait être signalé en tant que tel avant toute implication plus avant. Enfin, le week-end s’étant terminé avant les débats, il lança en vrac :
- L’Atelier d’Alberto Giacometti de Genet
- Le premier Dostoïevski, ou le deuxième, ou le troisième, peu importe (Le Joueur ? Les Karamazov ? Crime ? Peu importe, qu’on dit : l’entrée en terres Dosto)
- Sylvie, Nerval
- Koltès, (le) Quai ouest (juste avant les forêts)
- Kleist, Sur le théâtre de marionnettes suivi de Michael Kolhaas et autres nouvelles
- Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse
- W. Benjamin, Images de pensée
- Hoffmann, le volume publié en supplément du numéro 0 de la revue "Murr & Brambilla" (à laquelle collaboraient certains pré-membres du futur collectif) qui réunissait Princesse Brambilla et Le Chat Murr (logique !), assortis d’une sélection de contes
- le volume conçu en supplément du numéro 3 de la même revue (qui ne vit jamais le jour), où le Lenz de Büchner introduisait un choix de proses de Walser (et son Blanche-Neige)
- Michaux-Michon : un drôle de voyage (carnet, édité à compte d’auteur)
- Bolano, Les Détectives sauvages (oui, ça fait 11 au total, mais on n’a pas eu de carton rouge, monsieur l’arbitre, non mais).
Les derniers trains de chacun partant incessamment, le collectif ne reconsidéra ni même ne relut la vrac-liste mais décida qu’à l’ordre du jour de la prochaine réunion était inscrit en premier point la nécessité de la refaire complètement.



Matthieu Mével :

Les microgrammes de Walser, la dernière bande de Beckett, les films de Beckett + l’épuisé de Deleuze, tout Hölderlin (lu dans la pleiade, du début à la fin, Empédocle comme les derniers poèmes sur la nature), tout Michaux (pareil), la Recherche de Proust, celle de Céline (tout, même les), L’essai sur les marionnettes + celui sur l’oralité de Kleist (je préfère la femme qui a refusé son dernier geste à celle qui a accepté), et l’abécédaire de Deleuze pour m’endormir, comme les variations de Bach. Puisqu’on parler de Bach, Carmelo Bene. Plus encore la voix que les livres.



François Bon :

fallait bien qu’il y en ait un qui me coince au Ice Buckett franchouille qui se fait sous la forme d’un seau de livres avec seulement 10 dedans, et c’est donc Patrick de Friberg qui me colle, le *** – mais bien apprécié aujourd’hui ceux de Cécile Arènes et de Hubert Guillaud donc ça vaut le coup quand même cette histoire – moi je crains d’être tristounet à ce jeu-là, mais je dirais, par ordre chronologique :
- le Scarabée d’or, Edgar Poe
- le Grand Meaulnes, Alain-Fournier
- tout Balzac, par Balzac
- mon Proust, par Proust
- un petit coup de Céline à gauche
- un petit coup de Faulkner à droite
- un coup d’Adorno par devant
- un coup de Benjamin par derrière
- Artaud qui te gratte sous la peau
- Saint-Simon pour l’oubli du soir tous les soirs
et une fois que t’as dit ça tu peux bien lire tout le reste, les plus courts et les plus longs, les plus surprenants et les plus passe-temps, savoir si un truc un jour t’aurais fait complètement dérailler peut-être oui des Gabrielle Roy des Saint-John Perse des Cortazar et puis Michaux Michaux Michaux et recommencer de lire les précédents, c’est pas de ma faute je suis fait que pour les vieilles soupes
et allez-y des vôtres Joachim Séné Daniel Bourrion Christine Genin Jacques Bon Eric Legendre (ah l’est pas Frinçais mais tant pis) Emma Reel Jeremy Liron Jean-Louis Kerouanton et Vincent Froté pour la Suisse aussi puis je sais pas, tous les autres du Facebook de l’amitié tous les jours



Joachim Séné

ah on me cerne de toutes parts, la faute à aujourd’hui Céline Abbas et François Bon (que je n’arrive pas à mentionner …).
allez, je joue :
Règle du jeu : Faire une liste de 10 livres qui vous ont marqué/e, d’une manière ou d’une autre. Ne réfléchissez pas trop longtemps et surtout ne pensez pas "Bon" ou "Mauvais". Désignez 10 amis en retour, moi y compris, afin que je puisse voir votre liste.

Moon Palace — Paul Auster — La trilogie NY aussi
Destination Vide — Frank Herbert — et Asimov aussi, le bloc de SF que je lisais quoi K. Dick bien sûr aussi
Ça — Stephen King — mais ceux que j’ai lu à "l’époque" en général
Le Verbier — Michel Volkovitch
Écrire — Marguerite Duras — après avoir lu L’Amant et Moderato Cantabile
Roman des origines, origines du roman — Marthe Robert
Voyage au bout de la nuit — Céline
Cantique des plaines — Nancy Huston — mais La virevolte aussi
Sortie d’usine — François Bon (eh oui !) — mais le Tiers Livre marche aussi
Ma Solange, comment t’expliquer mon désastre, Alex Roux — Noëlle Renaude
La vie mode d’emploi — Perec (et son Cahier des charges)
tout René Char quoi aussi
et Ponge aussi
et d’autres, 10 c’est pas assez, pff

Des "vieux" livres, dont je me souviens m’être dit un jour que sans ceux-là je ne me serais pas mis à écrire, et des "récents", moins de cinq ans, sans lesquels je serais différent ; et j’oublie facilement, même s’ils ont comptés, ceux oubliés ; et peut-être plus, qui sait, que ceux-là ? Bah…



Robinson en ville

Parce que l’ami Arnaud le demande,
il y a Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier,
il y a la prose quelle qu’elle soit de Charles Péguy,
il y a le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne,
il y a Grande peur sur la montagne de Charles-Ferdinand Ramuz,
il y a le Tiers-Livre de François Rabelais,
il y a Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier,
il y a Poteaux d’angles de Henri Michaux,
il y a le Voyage au bout de la nuit du docteur Destouches,
il y a La Grande Beune de Pierre Michon,
il y a les Carnets de notes de Pierre Bergounioux,
pour toujours.

Et peut-être à leur tour Alice Abdaloff, Bertrand Grousset, Thomas Poirier, Sebastien Anxolabéhère, Kateri Lemmens, Géraud Manhes, Amel Nafti, Karine Samardžija, Adrienne Charmet-Alix et Antoine Brea nous diront-ils ce qu’il y a.



Mahigan Lepage

non, Arnaud Maïsetti, je ne joue pas à ces jeux-là, et n’énumérerai donc pas ces dix livres-là, spontanément, qui me semblent (en ce moment) importants pour moi, ou qui me viennent à l’esprit, en ordre aléatoire :

- "Crime et châtiment" de Dostoïevski
- "Corps du roi" de Pierre Michon
- "L’homme rapaillé" de Gaston Miron
- "Mécanique" de François Bon
- "Le tour du monde en quatre-vingts jours" de Verne
- "Poteaux d’angle" de Michaux
- "La cave" de Thomas Bernhard
- "Sur la route" de Kerouac
- "La Recherche" de Proust (comment pas)
- les "Rêveries du promeneur solitaire" de Rousseau

et je ne me rendrai pas compte, après ma non-énumération, que j’ai oublié Bouvier, et Céline, et un ou deux philosophes (Heidegger), ou mes bouquins de science surtout (sur l’expansion de l’univers), ou Krishnamurti... - mais bon, tout va bien, puisque je ne joue pas à ces jeux-là

et ne passerai donc pas le relais à Ouanessa Younsi et Laure Morali pour qu’elles fassent comme moi (ne pas énumérer 10 livres qui nous ont marqué, vite vite, sans trop réfléchir), qui n’a rien fait du tout...



Jérémy Liron

Si j’essaie de récapituler donc, y’a
- Fritz Zorn, Mars.
- Camus, La chute et l’étranger.
- Baudelaire, oeuvres complètes.
- Montaigne, les essais
- Nietzsche, Zarathoustra puis à la suite le crépuscule des idoles, la généalogie de la morale... (et le même été, Don Quichotte à gorge déployée)
- Beckett, débutant avec Le dépeupleur (époque aussi où Perec et tout Calvino)
- Rilke, les élégies de Duino (mais débuté comme tout le monde avec les lettres)
- Gracq, la presqu’ile
- Kafka, la métamorphose puis le reste
- André Breton et à sa suite, Desnos, Eluard...
et ces 10 là entre 16 et 20 ans ont induit le reste.



Kateri Lemmens

j’aime les listes et j’aime vos listes, c’est dire comme j’aime le jeu (je l’avais déjà fait, une fois, en anglais, on avait droit à 15, j’avais triché aussi)

10 (juste en ’littérature’, parce que si j’ajoute philo, là, je deviens dingue et puis, je mets une oeuvre, mais dans la majorité des cas, c’est toute l’oeuvre) :

Anne Hébert, Les fous de Bassan
William Faulkner, Le bruit et la fureur
Nancy Huston, Cantique des plaines & Journal de la création
Albert Camus, La chute
Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (& Tuer un enfant et tous ses essais)
David Foster Wallace, All That & This is Water (Kenyon College Commencement Speech)
Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être
Sylvia Plath, La cloche de détresse
Wajdi Mouawad, Incendies
James Galvin, X & The Meadow

(oh là je souffre : il faudrait ajouter au moins Cormac McCarthy, Duras, Edward Abbey, T.S. Eliot, Rimbaud et Baudelaire, Belle du Seigneur, Dostoïevski, Alessandro Baricco, Cesare Pavese, Élise Turcotte, Normand de Bellefeuille, James Joyce, Yvon Rivard, Prochain épisode et au moins 25 de plus)

oui, je triche tout le temps avec les listes



Aurélie Thuy Nguyen

« Ces chaînes, évidemment je m’en défie, je m’en méfie », comme dirait Arnaud Maïsetti. Mais Kateri Lemmens m’a invitée à entrer dans la ronde et la curiosité m’a gagnée de voir ce qui allait sortir...

1- Romain Gary, La vie devant soi
2- Colette, Claudine à l’école
3- Marguerite Duras, L’amant de la Chine du Nord
4- Charles Baudelaire, Les fleurs du mal
5- Haruki Murakami, Kafka sur le rivage
6- Jorge Semprun, L’écriture ou la vie
7- William Shakespeare, Hamlet
8- Nancy Huston, Journal de la création
9- Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée
10- Sylvie Germain, Tobie des Marais

J’ajoute aussi : Victor Hugo, Les misérables ; Christian Bobin, Le Très-Bas ; Dany Laferrière, L’Énigme du retour, Céline, Voyage au bout de la nuit.

J’invite Małe Pióro, Vinciane Cousin, Clémentine Nogrel, Laurence G. Gallant, Marie Ange, Évelyne Deprêtre, Marise Belletête, Françoise P. Cloutier, Dany Héon et Guillaume Chevrette à faire une liste de 10 livres qui vous ont marqué/e. Si le coeur vous en dit !



Ariane Revel

Pour répondre aux sollicitations de Judith Revel, Gérôme Truc, et Guillemette Crouzet, je me prête finalement au jeu des dix livres marquants. Avec le maximum de la lucidité dont je suis capable à cette heure.
- Adela Turin, Clémentine s’en va
- Roald Dahl, Matilda
- Nathalie Sarraute, Enfance,
- Jorge Luis Borges, Fictions,
- Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit,
- Guillaume Apollinaire, Alcools,
- Léon Tolstoï, La Guerre et la paix,
- Raymond Queneau, Le dimanche de la vie,
- James Joyce, Gens de Dublin,
- Jacques Rancière, Le maître ignorant.

Et j’ajoute un appendice pour la trilogie de Smiley de Le Carré, et propose à Olivier GABRIEL, Franziska Heimburger, Molly Anne Millions, Jane Rochester, Arnaud Maïsetti et Samuel Fulli Lemaire de nous raconter leur vie dans les livres.

(suite en cours…) [3]


arnaud maïsetti - 8 septembre 2014

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arnaud maïsetti | carnets




[1le pire étant le traditionnel : "et s’il fallait emporter un seul livre sur une île déserte ? (la seule réponse valable : un manuel pour construire des radeaux et quitter l’île)

[2sans parler du fait qu’il n’y a qu’une manière de lire : par branchement.

[3Ma liste :

c’est des Illuminations de Rimbaud,
c’est La Nuit juste avant les forêts de Koltès,
c’est Passages de Michaux,
c’est Tête d’Or de Claudel,
c’est La Presqu’île de Gracq,
c’est Impatience de François Bon,
c’est Elsa d’Aragon,
c’est Filles du calvaire de Annie Rioux,
c’est le Livre de l’Intranquillité de Pessoa,
c’est les Onze de Michon

C’est donc dix livres qu’on me demande en rafales — Jeremy Liron et Joachim Séné — ce soir (et c’est bien parce que c’est eux) : dix livres par ordre d’apparition entre mes mains, qui s’imposent et sont encore des jalons, des cairns (des amers).

par le milieu

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