Un seul été | à Vanves, la Panopée
12 novembre 2014


images @jeremie scheilder


— Théâtre de Vanves,
— Salle Panopée, 11 avenue Jézéquel -
— Mercredi 12, jeudi 13, vendredi 14 — 20h30
— réservations : 01.41.33.92.91

L’été, l’ennui des plages envahies par les vacanciers, les enfants, les cris et la chaleur tandis qu’au dehors, dans le monde laissé au désœuvrement de ces mois, l’Histoire, les crimes commis en son nom, des grèves et des famines, des guerres qui ne cessent pas ; au milieu, le temps passe, le vent et la pluie, et parfois la lumière : un enfant semble différent des autres là-bas, garde le silence, reste seul ; la jeune fille qui fait jouer les enfants jusqu’à épuisement l’a remarqué, s’approche de lui tous ces jours, lui parle différemment avec des mots qu’il ne peut pas comprendre, d’amour comme on ne peut jamais le dire, surtout pas à un enfant.

De l’autre côté de la mer, des fenêtres d’un hôtel livré à cet ennui des jours semblables si ce n’était la pluie et le vent, quelqu’un regarde et voit tout, de la pluie là-bas, et de l’histoire dans les pages des journaux qui s’accumulent, de l’enfant et de la jeune fille, et du désir impossible, des paroles qui s’inventent pour frayer.

Peut-être parce que, pour parler de l’histoire au dehors, du monde qui frappe aux vitres et à la télévision, il ne saurait y avoir qu’une histoire d’amour impossible, vue de loin, rêvée peut-être, imaginée dans les dialogues d’une jeune fille et d’un enfant : on rêve alors ces dialogues, parce que dans ce creux de silence où on est plongé, de ce côté-ci de la chambre d’hôtel qui est l’image d’un monde séparé du monde, il n’y a que des paroles inventées qui pourraient redonner possession de cette histoire, qui porte toutes les autres, jusqu’à l’Histoire même, secrètement et d’évidence.

Alors nécessairement, les silences qu’on entend et qu’échangent la jeune fille et l’enfant sont toute une histoire ; une histoire folle, folle de folie, une manière qu’aurait eu la jeune fille de parler à l’enfant de cet amour-là qui le porte vers lui, et de ce désir, de l’interdit de tout désir et de son franchissement : ça prendrait l’apparence d’une fable, d’un conte qu’on récite aux enfants pour les endormir : ici, ce serait tout le contraire, plutôt pour l’éveiller. La jeune fille raconterait cela doucement, et dans cette douceur, la rage de vouloir le tenir auprès de soi : dans ce conte, tout qui se dit de l’amour impossible — de l’autre côté du monde où dans la chambre on observe, s’insinuer dans ce récit est une façon de dire le réel tout autour, comme on se branche à un récit pour envisager de biais les failles de l’histoire, et les dire, et les fracturer, et l’inventer.

Duras est dans la chambre : c’est le dispositif que pour Libération, cet été 1980, elle relate. Mais la chambre de l’Histoire où elle se tient et écrit, dans le noir — tandis que Yann Andréa lui écrit, à elle, écrivant une autre histoire, u autre désir impossible, un autre amour essentiel, et va la rejoindre, cet été-là —, oui cette Chambre claire de la mémoire et de l’écriture, il revient sans doute au théâtre de la dresser, de faire lever ces corps d’écriture et de désir, et l’enfant et la jeune fille et celle qui observe cela comme de la pluie tombée ou du sable dans le vent : saisir tout cela ensemble dans des voix qui prennent corps à l’affleurement de la parole même.

Tout, dans cette prise de parole, tient de l’infime et du commun : dans les corps de deux, la possibilité d’un monde neuf : trouver, dans un corps et une âme, sur l’espace d’un seul espace que pose devant soi le plateau de théâtre, le désir et le temps passé à le voir, le temps qui passe sur le temps qu’il fait, la mort d’ouvriers polonais dans les journaux et à la radio, les paroles du pouvoir qui exigent la rigueur au nom de la faillite qu’ils ont provoquée, dieu, la faim, l’enfance, le crime d’aimer peut-être — et cette question : quelle histoire commune, pour quelle communauté désirée contre toutes les communautés instituées de force, commune appartenance d’un commun désir échangé d’un souffle, qui nous rendrait pour toujours frères d’armes d’une histoire enfin nôtre ?


Ce mercredi 12 novembre, et pour trois soirs, à 20h30, jusqu’au vendredi 14, représentations à Vanves, salle Panopée, du spectacle Un seul été, de Jérémie Scheidler, à partir de L’Été 80 de Duras, avec Marie-Charlotte Biais et Jeanne Videau, une création musicale et sonore de J-Kristoff Camps, et des lumières de Jérémie Alexandre.

Nouvelle étape de travail après la création des mois de travail amont (et la rédaction de quelques notes pour construire avec Jérémie Scheidler la dramaturgie du spectacle), après la création à Toulouse ce printemps : trois dates pour continuer plus avant l’exploration du texte, les questions de la présence qu’une telle parole implique, engage, la responsabilité politique d’y tenir position, de ne pas s’en tenir là, aussi.

Réservation sur le site du Théâtre de Vanves

D’autres dates suivront, ailleurs ; travail en continue.

Ci-dessous, deux extraits du texte, pris au hasard (ou presque)


Il y a des signes avant-coureurs d’un nouveau bonheur, d’une nouvelle joie, cela circule déjà dans ce désastre chaque jour tristement relaté par nos gouverneurs. La nouvelle est arrivée à travers la tempête d’un nouvel effort demandé aux Français en vue d’une année difficile qui vient, de mauvais semestres, de jours maigres et tristes de chômage accru, on ne sait plus de quel effort il s’agit, de quelle année pourquoi tout à coup différente, on ne peut plus entendre ce monsieur qui parle pour annoncer qu’il y a du nouveau et qu’il est là avec nous face à l’adversité, on ne peut plus du tout le voir ni l’entendre. Il pleut sur les arbres, sur les troènes en fleurs partout, jusqu’à Southampton, Glasgow, Edimbourg, Dublin, ces mots, pluie et vent froid. On voudrait que tout fût de cet infini de la mer et de l’enfant qui pleure. Toujours cet enfant seul qui ne court ni ne chante, qui pleure. On lui dit : tu ne dors pas ? Il dit non et que la mer est haute en ce moment et que le vent est plus fort et qu’il l’entend à travers les toiles. Puis il se tait.

[…]

Et puis le 25 juillet est arrivé, sans crier gare, comme le cyclone, caniculaire. Et la plage a été recouverte du corps de beaucoup de personnes qui prenaient leurs vacances coûte que coûte à la fonction qu’ils ont dans la société. Et il y a eu, étalé sur cette plage, un quotient d’intelligence inférieur à celui qu’il eût été si ces gens avaient été par exemple des chaldéens, des vikings, des juifs, des chiites, des mandchous en train d’adorer leurs dieux ou leurs morts il y a dix mille ans. De ce côté-ci de la plage ils sont tous riches parce que tous doués de l’intelligence actuellement en cours, la seule qui nourrisse son sujet, celle de la bêtise positive, fiable, non dotée de pensée mais d’irrépressible logique et qui exclut de son trajet de plus en plus rétréci tout ce qui ne concerne pas sa propre causalité. Voilà qui sont ces gens, qui ne sont plus qu’eux-mêmes, à ne même plus pouvoir concevoir que ce qu’ils ont fait ce n’était pas la peine de le faire, les têtes chercheuses des missiles, les cartes bancaires internationales et les moulins à café. Et les nuits ont été chaudes, et les jours, et les petits enfants des colonies ont fait la sieste sous les tentes bleues et blanches. Et l’enfant qui se tait avait les yeux fermés et rien ne le distinguait des autres enfants, il avait cette gravité, cette attention qu’on paraît porter à une pensée secrète lorsqu’on dort.

[…]

Autour de l’enfant tournoie le monde, ce jour ici tout entier contenu dans ses yeux. Je suis devant les pages blanches de la grève de Gdansk. L’Ouganda, chacun peut le voir. Gdansk, non, presque personne ne peut voir ce qu’est Gdansk. On ne sait plus voir le bonheur qu’est Gdansk parce qu’il est de nature révolutionnaire et que la pensée révolutionnaire nous a quittés. La jeune fille est revenue, son corps est maintenant étendu auprès de celui de l’enfant. Ils se taisent, les yeux fermés, longtemps. À l’autre bout du monde, la mer, celle-ci, emportée par un vent de 250 kilomètres-heure, dégage la force de la bombe d’Hiroshima toutes les quatre secondes. Elle s’appelle là-bas le cyclone Allen. Aucune invention humaine ne pourra jamais réduire sa force à merci ou même l’assagir. On apprend qu’il ne le faut d’ailleurs pas, que celle-ci est bonne pour la vie des océans, celle de la terre, le régime de ses pluies, de ses courants, l’aération de ses eaux. Devant Allen, face à lui, ces corps devant moi, de la jeune fille et de l’enfant. En Iran on tue jusqu’à l’ennui. L’Iran ennuie le monde entier. Reste l’enfant.


arnaud maïsetti - 12 novembre 2014

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