Marseille ville urbaine traitée néfastement
27 février 2015



Les villes sont faites pour arrêter, déterminer, interrompre, séparer ; on le sait depuis toujours ; depuis le soc de la charrue autour de la colline qui disait ce sera là, et au-delà seront les menaces et les guerres. Et commença la guerre menée dans la ville, avec des rues tracées pour fabriquer autant de frontières, de dedans et de dehors qui attribuent les menaces et justifent ces combats. Des bannis aux banlieues, on le sait depuis toujours, que la ville fabrique la matière de sa propre exclusion. Mais la campagne au-delà de la ville n’existe pas, c’est l’espace de transition entre deux villes, alors on n’habite plus que ce mouvement entre deux rues pour éviter d’en rester là, de relever de ces violences qui s’élèvent autour de nous en tours majuscules.

J’apprends hier le sens de la fondation de Rome — qu’elle est à l’image des noms de ces hommes, quand l’Antiquité était contemporaine : une fiction. C’est toujours la même : on porte le nom d’un homme qui, autrefois (dans un temps que tous savent imaginaire) était venu ici pour l’apporter : on est fils de cette légende. Julius, fils de Jules — qui n’était qu’un personnage de papier et de pensée. Semblable est l’origine de la ville : un homme d’ailleurs est autrefois venu ici, pour la bâtir : on sait bien qu’Enée, ou qu’à Marseille Protis, ne sont rien que des histoires pour les enfants. Les récits de fondation grecque, ou romaine, sont tous les mêmes. Un étranger arrêté ici, parce que le site était beau et la terre prometteuse. Il n’y a pas d’autre origine que ce récit de vieillards. L’Origo de l’immigration comme du levain sur les terres sèches d’une ville qui aura toujours eu lieu.

La naissance de l’Histoire est une saloperie. Quand commence le temps — et pour la rendre incontestable, on la date évidemment de la naissance d’un homme fait dieu, ou d’un dieu fait homme — surgit une ville avec ces quartiers déterminés par le passé à devenir ce qu’ils seront : des zones façonnées par leurs fonctions. Quand l’usage vient la transformer, ils ne nomment pas cela la vie, mais trouble à l’ordre public.

Ici, on entoure la ville de cités fermées, au centre desquelles on voit la cité elle-même, et jamais la ville ; ici, la mer est à portée de main, invisible. On n’en perçoit que le vent et parfois, le soir, les hurlements d’oiseaux affolés.

Ici, on organise les circulations de l’hypercentre au centre commercial, des lignes de bus recouvrent des lignes de métro sur cinq cents mètres par dessus lesquelles on construit des lignes de tram —pendant ce temps, des quartiers entiers à moins de dix kilomètres sont coupés de la ville, les bus doivent prendre l’autoroute pour les rejoindre.

Sur le Vieux-Port, une inscription dit qu’ici des hommes de Phocée ont débarqué, d’où rayonna la civilisation. On rêve longuement sur cette civilisation, en se demandant laquelle est-ce ; peut-être en aurait-il fallu une autre. Peut-être celle qui était là, avant le début de l’Histoire, était préférable.

J’ai vécu longtemps dans cette ville qu’on avait rasée pour permettre l’avancée des troupes, empêcher que des émeutes ne puissent se former, et surtout, organiser les sorties du Prince : depuis son palais jusqu’à l’Opéra, une grande ligne droite. Aujourd’hui, des millions de touristes viennent voir ces tranchées à ciel ouvert — ville la plus visitée du monde, Paris acquise au prix de Paris. Impossible, en remontant l’unique et rectiligne rue Soufflot, de ne pas penser à ces deux ou trois rues tortueuses qu’il fallait alors gravir pour atteindre le Panthéon ; en se retournant, on ne voyait pas le Jardin du Luxembourg ; les barricades ici, étaient imprenables. Des bus allemands et polonais déversent maintenant des centaines d’appareils photo en bandoulières sur la place.

On vit dans des villes impossibles dont les plans obéissent à des lois pensées contre ceux qui les peuplent. On ne sait plus si on est issu de ce monde ou si on l’a fabriqué. On erre entre ces noms propres qui nomment les rues, et on se prend à rêver à l’Origo légendaire de nos vies — nommer certaines villes en pure perte, des rues en fonction des années, des lieux avec des noms de romans. Sur le chemin de la fac, je dois passer par l’impasse des Écoliers, qui n’est pas une impasse.

Autrefois, je vivais sur cette colline formée du cadavre des hommes qui avaient levé les remparts, aujourd’hui disparus — les faubourgs à l’ombre des murailles étaient devenus le centre de la ville. J’y pense souvent : chaque ville est cette colline, et le centre, à force de tout recouvrir pour tout détruire, disparait peu à peu.


arnaud maïsetti - 27 février 2015

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